Le Marquis Éternel
Lire le chapitre 28: The Last Chrysanthemum
Le fiacre s’arrêta devant une grille de fer forgé rongée par la mousse. Au-delà, la propriété de La Dame des Serres s’étendait comme un rêve malade : des serres vitrées, aussi vastes que des cathédrales, miroitaient sous un ciel de crépuscule permanent. Camille descendit, et le cocher fouetta son cheval sans attendre sa commission. Il avait peur. Tout le monde avait peur ici.
Elle poussa la grille. Elle était ouverte.
Un chemin de gravier crissait sous ses bottines, bordé de roses mortes dont les tiges noircies se tordaient cruellement. Mais l’air était lourd d’un parfum étrange, doux et entêtant, impossible à identifier. Camille n’avait plus besoin de respirer, mais elle sentait encore. Elle sentait trop. Chaque pétale, chaque goutte d’humidité, chaque battement de cœur dans les bâtisses lointaines. Elle était devenue une créature de perceptions absolues.
La porte de la serre principale était une arche de verre dépoli. Camille l’ouvrit.
L’intérieur la figea sur place.
Une seule fleur poussait au centre, dans une vasque de porphyre noir. La chrysanthème éternelle. Ses pétales semblaient tissés de lumière lunaire, irradiant d’un blanc bleuté qui palpitait comme un souffle. Une femme était assise à côté, sur une chaise de jardin, un carnet posé sur les genoux. Elle dessinait la fleur. Elle ne leva pas les yeux.
« Vous êtes en retard, mademoiselle Delacroix. »
La voix glacée, cultivée, portait des siècles d’habitude du commandement. Camille resserra sa cape autour d’elle. Sa gorge brûlait, non de soif — elle avait bu du sang de cerf avant de partir — mais de cette pression étrange que la fleur exerçait sur elle. Comme un souvenir de lumière.
« La Dame des Serres passe son temps à attendre ? » répliqua Camille.
La femme posa son crayon. Elle leva enfin la tête.
Elle était belle. Injustement belle. Non la beauté mortelle des salons, mais une perfection minérale, hors d’âge, comme si le temps avait renoncé à l’abîmer. Des cheveux cuivrés tirés en arrière, des yeux aussi pâles que la fleur, un visage à la fois familier et étranger qui fit se contracter quelque chose dans le ventre de Camille.
« Étienne vous a envoyé chercher la fleur pour Philippe. Pour ses blessures. » La Dame se leva, lissant sa robe d’intérieur sombre. « Un geste touchant. Mais vous seriez plus sage de vous demander ce que vous voulez réellement. »
« Je veux ce pourquoi je suis venue. »
« La fleur ? » Elle sourit. Un sourire qui n’atteignit pas ses yeux. « Vous l’avez. Elle est à vous. Prenez-la. »
Camille ne bougea pas. C’était trop simple. Tout, depuis trois jours, était trop simple.
« Qui êtes-vous ? »
Le silence s’épaissit entre eux. Dehors, un oiseau cria, puis se tut.
« Vous connaissez l’histoire, mademoiselle Delacroix. La pauvre Marguerite, morte noyée, la jeune sœur de Camille, sacrifiée par une amie jalouse. Une tragédie de couloir, chuchotée dans les lycées de jeunes filles. » Elle fit quelques pas autour de la vasque, ses ongles effleurant le porphyre. « Vous l’avez racontée à Philippe, une nuit, quand vous pensiez qu’il dormait. Cette histoire de votre petite sœur. Votre sœur Marguerite. »
Le sang de Camille — ce sang mort qu’elle possédait désormais — se figea. Personne ne savait. Personne, sauf sa famille disparue.
« Vous… »
« Je vous ai vue entrer dans cette serre, Camille. Je vous ai vue depuis le premier jour où Étienne a écrit pour demander la fleur. Et je vous ai reconnue. Car je ne vous ai jamais oubliée, même lorsque j’aurais dû. »
La femme leva la main. Lentement, elle tira sur l’ourlet de sa manche gauche, révélant une cicatrice en croissant au poignet. Une cicatrice que Camille avait elle-même infligée, un jour d’été, alors qu’une enfant de huit ans volait un couteau de cuisine pour trancher un fromage trop dur.
« Marguerite ? » Camille entendit sa propre voix se briser. Elle qui n’avait plus pleuré depuis des semaines sentit une pression terrible derrière ses yeux. « Tu es… morte. Le prêtre m’a dit… la noyade. Le corps. Ils l’ont retrouvé. »
Marguerite — Comtesse Élodie, La Dame des Serres — inclina la tête. Son sourire était celui d’un miroir qui aurait appris à mentir.
« Le prêtre t’a raconté beaucoup de choses, petite sœur. Moreau t’a dit ce qui servait son plan. La vraie noyade était celle de ma mémoire. Le marquis de Montfort m’a trouvée, ce soir-là. Il m’a offert le choix que tu as accepté : mourir pour de bon, ou vivre assez longtemps pour le servir. » Elle caressa ses propres cheveux, d’un geste ancien, usé. « Pour exécuter sa volonté. Guider les fous. Organiser l’ombre. »
Camille secoua la tête. « Non. Tu étais mon aînée. Tu étais pure, lumineuse… Tu ne peux pas être la maîtresse des Grimaldi. »
« Je ne suis la maîtresse de personne. Je suis leur instrument. Leurs yeux. Leurs oreilles. » Elle s’approcha, et Camille ne recula pas — ne put pas reculer. « Et j’ai vu ce que tu faisais, Camille. Le journal. L’enquête. La manière dont tu traquais ce pauvre Moreau. Il croyait être le chef, un exécutant de la volonté céleste. Moi je savais. J’ai toujours su. C’est moi qui lui ai commandé de te capturer au lieu de la fille du maire. »
Le monde bascula.
« Tu ? »
« Il fallait que quelqu’un d’intelligent prenne les décisions. » Marguerite s’arrêta à trois pas de Camille. « Moreau était un fanatique, pas un stratège. Il aurait pu te tuer par erreur. Moi, je ne pouvais pas permettre qu’on te tue. Tu es ma sœur. »
« Tu as provoqué ma transformation ! Tu as orchestré pour que je devienne… ceci ! »
« Pour te sauver. » Marguerite éleva la voix pour la première fois, et quelque chose dans son timbre vibra d’une douleur ancienne. « Parce qu’ils t’auraient tuée, sinon. Les Grimaldi savaient que tu enquêtais. Ils avaient donné l’ordre de te supprimer avant que tu ne découvres leur réseau. J’ai convaincu Moreau que ta transformation était plus utile que ta mort. »
Camille ferma les yeux. Quand elle les rouvrit, ils étaient secs, brillants d’une fureur blanche.
« Et Philippe ? Le marquis que j’aime ? Le monde que vous bâtissez — celui qui fera des Montfort vos marionnettes, celui qui fera de Paris votre garde-manger ? »
Marguerite ne répondit pas. Elle retourna vers la vasque, coupa la chrysanthème d’un geste précis de son sécateur d’argent, et la tendit à Camille.
« Prends-la. Sauve-le. Mais sache que chaque jour qu’il vivra, il sera une menace pour toi. Le sang de Montfort qui coule dans ses veines le rend noble, mais il le rend aussi vulnérable aux Grimaldi. Plus il guérira, plus il percevra leurs appels. Et la nuit viendra où il ne pourra plus choisir. »
Camille saisit la fleur. Ses doigts serrèrent la tige fraîche, étonnamment souple.
« Je le protégerai. »
Marguerite rit. Un rire sans joie, presque maternel.
« Tu ne peux pas, Camille. Pas contre ce qu’il porte. » Elle baissa les yeux sur sa propre main, où les veines étaient bleues sous une peau de porcelaine. « Il y a soixante ans, la nuit où le marquis m’a transformée, il m’a montré quelque chose que Moreau ne sait pas. Les Grimaldi sont les vrais vampires. Les Montfort sont leurs enfants bâtards, créés pour servir de boucliers et de nourriture. Philippe n’est pas ton amant. Il est ton prédateur désigné. » Elle releva les yeux. « Et toi, tu es la seule de ta lignée à avoir été transformée par du sang Grimaldi pur. Quand il le découvrira, il sera obligé de te tuer pour protéger son nom. »
Camille regarda la fleur, puis le visage de sa sœur morte-vivante.
« Alors je le découvrirai avant lui. »
Et elle fit demi-tour, traversa la serre, et marcha vers la nuit sans se retourner — mais à chaque pas, les lames du doute se plantaient plus profond dans sa poitrine.
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