Le Marquis Éternel
Lire le chapitre 29: Blood Debt
La serre sentait le sang, le terreau et le soufre de la fleur éternelle que je tenais encore contre ma poitrine. Le chrysanthème d'immortalité, selon Marguerite. Mais la femme qui se tenait devant moi, drapée dans une robe de velours vert émeraude qui semblait absorber la lumière des lampes à gaz, n'était pas Marguerite.
Elle s'appelait Comtesse Élodie de Vilmorin. Et ses yeux, d'un bleu si pâle qu'ils en paraissaient blancs, étaient les mêmes que ceux de ma sœur.
« Tu es venue chercher une fleur, Camille, dit-elle d'une voix douce comme une lame qui glisse hors du fourreau. Mais tu as trouvé bien plus. Tu as trouvé la vérité. »
Je resserrai mes doigts autour de la tige. Les pétales blancs, presque translucides, semblaient respirer. Depuis ma transformation, je percevais des choses que je n'aurais jamais dû percevoir. Les battements de cœur d'Élodie. Le sang qui courait dans ses veines. Et quelque chose d'autre, plus profond, qui pulsait dans l'air entre nous.
« C'est vous, soufflai-je. Vous êtes la Dame des Serres. Marguerite m'a envoyée vers vous. »
Elle rit, et ce rire était celui de mon enfance, celui des étés à la campagne quand elle me tirait par les nattes en criant que j'étais trop lente.
« Non, petite sœur. *Marguerite* est morte en 1884. Le prêtre t'a menti. Il t'a menti pour te faire souffrir, pour que tu doutes. »
Du cristal se brisa dans ma poitrine. Tout ce que l'abbé Moreau m'avait dit dans la crypte, toutes les révélations sur des décennies de manipulations, des familles entières sacrifiées sur l'autel des Grimaldi… « Elle t'a envoyée ici, poursuivit Élodie en s'approchant, et je suis la seule qui puisse inverser ce qu'on t'a fait. »
Son regard se fit plus intense. Plus froid.
« À une condition. Tu tueras Philippe de Montfort. »
Le silence qui suivit fut si lourd que je pus entendre mes propres artères battre sous ma peau nouvelle.
« Quoi ? »
« Philippe est un traître à l'ordre ancien. Il a engendré une lignée de bâtards pour défier les Grimaldi, et tu portes maintenant le sang pur de la famille originelle — le sang qu'ils craignent le plus. La seule façon de te libérer de la malédiction, de redevenir mortelle, est de rompre le lien qui te lie à lui. Par le sang. Par la mort. »
Je regardai la fleur dans ma main. La fleur qui devait sauver Philippe de sa blessure. Puis je regardai Élodie, cette étrangère aux yeux de ma sœur, et je sus que la femme qui se tenait devant moi n'était ni ma sœur, ni ma sauveuse.
Elle était le piège.
« Non, murmurai-je. Je ne le tuerai pas. »
Elle soupira, presque tristement. « Ainsi soit-il. »
Elle bougea comme le vent dans les serres — trop vite pour mes yeux humains, mais pas pour mes yeux nouveaux. Ses doigts se tendirent vers ma gorge, et je plongeai sur le côté, roulant sur le sol de terre battue. Le chrysanthème s'écrasa contre ma poitrine, ses pétales se fanant déjà.
« Tu as du sang de Grimaldi dans les veines, cracha Élodie. Du sang pur et ancien. Et tu refuses de l'utiliser pour te libérer ? »
Je me relevai, plantée dans une posture que je connaissais depuis l'enfance — celle que Marguerite m'avait apprise avant de disparaître. Avant qu'on me dise qu'elle était morte d'une fièvre, à vingt-deux ans.
« Marguerite n'est pas morte d'une fièvre, dis-je en laissant les mots couler comme du venin. Vous avez fait croire à notre père qu'elle avait succombé, mais vous l'avez gardée. Vous l'avez transformée en marionnette, comme vous avez transformé Moreau. Pourquoi ? »
Élodie cessa d'avancer. Ses yeux se plissèrent, et pour la première fois, je vis une fissure dans sa façade parfaitement lisse.
« Tu crois tout savoir, petite. Mais tu ne sais rien de nos origines. »
Elle frappa. Sa main traversa l'air avec une violence que je sentis dans mes os. Je l'esquivai de justesse, mais ses ongles m'égratignèrent la joue, traçant une ligne de sang — mon sang, noir et épais, qui coulait comme du mercure.
« Les Grimaldi ont besoin de gardiens, poursuivit-elle en tournant autour de moi. De marionnettes pour accomplir leurs basses besognes. Ils m'ont prise, comme ils t'ont prise. La seule différence, c'est que j'ai accepté mon rôle. »
« Tu aurais pu dire non. Tu aurais pu fuir. »
Elle rit, un son brisé qui résonna sous les verrières. « Fuir ? Camille, je suis tombée amoureuse du Marquis de Montfort. C'est lui qui m'a transformée, qui m'a offert la puissance. Mais quand il a compris que les Grimaldi me voulaient pour eux, il m'a vendue. Il a négocié ma vie contre son trône dans l'ombre. »
Je la regardai, cherchant la vérité dans ses yeux. Le prêtre m'avait dit que La Dame des Serres tirait les ficelles, que c'était elle qui avait orchestré le piège de la cathédrale. Maintenant, Élodie me disait que Philippe l'avait trahie.
Deux mensonges. Ou deux vérités qui s'entrecroisaient.
« C'est faux, dis-je en reculant vers la porte. Philippe n'est pas ce que tu décris. »
« Philippe est le père de la lignée originelle, Camille. Pas les Montforts — lui, personnellement. Il a prétendu être un simple aristocrate pour infiltrer la société parisienne. Il a des centaines d'années. Et il t'a choisie parce que ton sang, comme le mien, avait un potentiel qu'il ne pouvait pas laisser échapper. »
Mon cœur s'arrêta. Puis repartit, plus vite que jamais.
« Tu mens. »
« Vois par toi-même. »
Elle fit un geste vers un portrait que je n'avais pas remarqué, accroché dans un coin sombre de la serre, à moitié caché par des lianes tropicales. Le tableau représentait un homme en armure médiévale, les traits durs, la barbe taillée au cordeau. Il était assis sur un trône de pierre, un loup couché à ses pieds.
Le visage était celui de Philippe.
Pas un sosie. Pas un ancêtre. *Lui.* Même regard. Même cicatrice au-dessus du sourcil gauche. Même sourire légèrement asymétrique qui avait chaviré mon cœur pour la première fois, il y a six mois, dans les salons du Figaro.
« 1490, dit Élodie. Avant que le Nouveau Monde existe. Avant que la Révolution ne vienne tout balayer. Philippe a été le premier des Montforts, et il n'a jamais cessé d'être. Il t'a utilisée, Camille. Il t'a fait croire que tu le choisissais librement, mais il t'a choisie — parce que ton sang pur de Grimaldi, celui qui coule en toi depuis que Moreau t'a injecté le sérum, est le seul capable de lui donner ce qu'il cherche depuis des siècles. »
Je ne pouvais pas respirer. Le monde bascula, et je dus m'appuyer contre un établi couvert d'outils de jardinage pour ne pas m'effondrer.
« L'immortalité absolue, poursuivit-elle, d'une voix presque tendre. Le pouvoir de marcher au soleil sans se consumer. Philippe de Montfort t'a choisie pour être sa clé de l'aube. »
Je regardai la fleur dans ma main. Le chrysanthème éternel qui devait sauver mon amoureux de sa blessure — ou qui aurait dû le faire, si tout ce qu'Élodie disait était vrai.
« Tu peux rentrer à Paris, dit-elle en s'approchant de nouveau, les mains ouvertes. Tu peux lui donner cette fleur. Et tu découvres — trop tard — que ton sang, ton amour, ta vie n'étaient que des pions dans une partie qui dure depuis cinq siècles. »
Je me précipitai vers la porte.
Dehors, l'aube se levait sur la campagne française. L'aube, mon ennemie désormais. Je baissai le capuchon de ma cape et courus vers le fiacre qui m'attendait, le chrysanthème serré contre mon cœur.
« Adieu, petite sœur », dit Élodie depuis le seuil de la serre. « Pour ce qui compte. »
Je ne me retournai pas.
Le trajet vers Paris fut une interminable agonie de questions. Philippe, blessé, m'attendait chez Roussel. Philippe, dont le sang pourrait le transformer en agent des Grimaldi contre moi. Philippe, qui m'avait dit qu'il me choisirait éternellement.
Philippe, le visage du portrait de 1490.
À l'entrée de la ville, je fis arrêter le cocher. Il faisait encore nuit, mais je n'étais pas sûre de pouvoir affronter Philippe sans vaciller. Je ne savais pas si je voulais le confronter ou si je voulais m'enfuir. La lumière vacillante d'une église — celle de Sainte-Clotilde, dont la façade se dessinait contre le ciel gris — m'attirait comme un aimant.
J'entrai dans la nef déserte, le chrysanthème mort me brûlant la main, et je m'agenouillai devant l'autel.
Je ne priai pas.
Je regardai la statue du Christ et je compris que même Lui ne pouvait pas me sauver de cette vérité-là.
Au fond de la nef, des pas résonnèrent sur la pierre. Des pas que je connaissais. Des pas qui m'avaient suivie depuis le premier jour, depuis la première histoire, depuis le premier mensonge.
« Camille », dit Philippe de Montfort.
Le sang de Grimaldi que je portais désormais crépita dans mes veines, et je sus que rien ne serait plus jamais comme avant.
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