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Le Marquis Éternel

Lire le chapitre 4: Whispers in the Salon

Le commissaire Blanchard avait pris sa retraite dans un appartement exigu rue de Verneuil, au troisième étage sans ascenseur. Il sentait le tabac froid et l’encre séchée, et ses yeux plissèrent quand Camille se présenta comme journaliste au *Figaro*.

« J'ai lu votre article sur la noyée, dit-il en refermant la porte derrière elle. Asseyez-vous, mademoiselle Delacroix. Mais je vous préviens : je ne parle plus aux journalistes depuis que l'un d'eux a fait mourir ma femme de chagrin avec ses insinuations. »

Camille s'assit dans le fauteuil de velours élimé, face à la fenêtre donnant sur les toits gris de Paris. Elle posa ses mains gantées sur ses genoux, l'air modeste. « Je ne suis pas là pour insinuer, monsieur. Je suis là pour comprendre. »

Blanchard éclata d'un rire sans joie. « Comprendre. C'est ce que disent tous les curieux avant de remuer la boue qui les engloutit. » Il sortit une pipe de sa poche, la bourra lentement. « Votre noyée, elle portait le sceau des Montfort. C'est ça que vous voulez savoir ? »

« Ce n'est pas le début de mon enquête, mais ce serait un bon milieu. »

Il alluma sa pipe, tira une bouffée, expira la fumée vers le plafond. « Les disparitions ont commencé en 1878. Mais moi, je suis arrivé sur l'affaire en 1883, quand le préfet a daigné s'en préoccuper. Quatre femmes en cinq ans. Toutes jeunes, toutes jolies, toutes connectées d'une manière ou d'une autre à la maison Montfort. Domestiques, couturières, une gouvernante. »

Camille retint son souffle. « Et vous avez enquêté sur le marquis ?

— Le marquis de l'époque, pas celui d'aujourd'hui. » Blanchard gratta une allumette, raviva sa pipe. « Le père de Philippe. Léopold. Un homme froid comme une lame. Il recevait ces femmes chez lui pour des « commissions » — toujours après minuit, toujours par la porte des domestiques. »

« Et puis ? »

« Et puis les femmes entraient et n'en ressortaient jamais. » Blanchard haussa les épaules. « La police n'est pas entrée non plus. Le préfet a reçu une lettre du Palais de Justice, signée par un juge qu'on ne nommera pas, ordonnant la suspension de l'enquête. » Il la regarda droit dans les yeux. « Le juge s'appelait Delacroix. »

Le cœur de Camille manqua un battement. Elle s'entendit dire, la voix étrangement calme : « Mon père était magistrat. »

« Et pourtant, vous êtes Là, dans mon salon, à poser des questions sur la famille qui vous a peut-être donné votre nom. » Blanchard se pencha en avant, les coudes sur les genoux. « Laissez tomber, mademoiselle. Si votre propre père a enterré cette affaire, c'est qu'il avait une bonne raison. »

Camille se leva, les jambes tremblantes. « Une bonne raison, ou une dette ? »

Blanchard ne répondit pas. Il se contenta de la regarder quitter son appartement, la pipe toujours au coin des lèvres, ses yeux disant tout ce que sa bouche ne voulait pas formuler.

La rue de Verneuil la recracha sous un ciel gris et menaçant. Camille marcha vers la Seine, les pensées tourbillonnant plus vite que la Seine sous le pont Royal. Son père. Un juge. Une enquête enterrée. Un sceau de famille qui scellait les lèvres des hommes comme des tombes.

Elle arriva devant les grilles de l'hôtel Montfort sans savoir comment ses pieds l'avaient portée là. La pluie commençait à tomber, fine et obstinée. À travers les barreaux, elle vit une scène qui la fit s'arrêter net.

Une jeune fille — dix-huit ans à peine, un visage pâle encadré d'un bonnet blanc — se tenait sur le perron de service, un baluchon serré contre sa poitrine. Devant elle, l' intendant Godard, celui-là même qui avait escorté Camille lors du gala, brandissait un doigt accusateur.

« Et que je ne te revoie plus jamais dans cette maison, Isabelle. Si la marquise apprend que tu as parlé, la Seine aura une seconde noyée. »

La fille — Isabelle — dévala les marches, des larmes silencieuses traçant des sillons dans ses joues. Elle passa devant Camille sans la voir, puis s'arrêta brusquement, leva les yeux. Leurs regards se croisèrent.

Camille vit la peur. Pas la peur d'une servante qui a perdu sa place. La peur d'une femme qui sait qu'elle a vu quelque chose qu'on ne voit pas, et qui sait que quelque chose la verra en retour.

Isabelle jeta un coup d'œil par-dessus son épaule vers l'hôtel, puis, d'un geste rapide comme l'éclair, saisit la main de Camille et y glissa un papier plié.

« Brûlez-le après l'avoir lu, murmura-t-elle, la voix à peine audible sous la pluie. Et ne revenez jamais ici. Ni pour moi, ni pour elles. »

Elle s'enfuit avant que Camille pût répondre, disparaissant au coin de la rue, avalée par les embruns de la Seine qui montaient déjà des berges.

Camille resta là, le papier trempé serré dans sa main gantée. Elle le glissa dans son réticule sans le lire, remonta sa capuche, et se mit en marche. Il lui fallut trois rues avant de se sentir assez loin. Elle poussa la porte d'un café enfumé, rue de Lille, s'installa dans le fond, commanda un chocolat chaud, et déplia le papier.

L'écriture était hachée, pressée, certaines lettres visiblement tracées à la hâte, d'autres estompées par des gouttes qui n'étaient pas que de pluie.

« Il y a une troisième femme dans la cave. Elle crie quand on lui apporte à manger. Marthe l'a vue en descendant chercher du charbon. Marthe s'est tue. Moi, je ne veux plus me taire. Mais je veux vivre aussi. Lui me laissera pas vivre, il sait. Il sait tout. Je l'ai vu cette nuit il est descendu et quand il est remonté il avait du sang sur ses manchettes. Ce n'était pas le vin, je connais l'odeur du fer. »

Camille relut le passage trois fois. Le papier tremblait légèrement entre ses doigts, mais c'était sa main qui tremblait, pas le texte.

Une troisième femme. Dans la cave. La cave que Philippe lui avait proposé de lui montrer lors du gala — « le monde tel qu'il est vraiment, mademoiselle Delacroix ». L'invitation qui devait répondre à toutes ses questions, ou l'enfermer.

Elle replia la lettre, la glissa dans son corsage contre sa peau, comme un aveu volé. Le garçon du café déposa son chocolat chaud devant elle, et Camille but une gorgée brûlante, les yeux fixés sur la vitre embuée où la ville se déformait en halos gris.

Une femme criait dans la cave des Montfort. Isabelle avait vu du sang sur ses manchettes. Et son propre père avait scellé l'affaire qui aurait pu les sauver.

Camille sortit une pièce, la laissa sur la soucoupe. Elle ne pouvait pas rentrer chez elle. Pas encore. Elle ne pouvait pas retourner à la rédaction, où elle devrait expliquer pourquoi sa couverture était compromise, pourquoi son nom était maintenant lié à celui des Montfort.

Elle devait revoir Philippe. Mais cette fois, ce ne serait pas pour poser des questions.

Ce serait pour voir ce qu'il cachait dans sa cave, et pour découvrir si le sang sur ses manchettes appartenait à la femme qui criait, ou à une autre qui ne crierait plus jamais.

La pluie tambourinait contre les vitres comme un appel impossible à ignorer.