Le Marquis Éternel
Lire le chapitre 31: Forsaken
La nuit était un gouffre. Camille avançait sans but, les talons de ses bottines claquant sur les pavés humides, et chaque bruit—une porte qui claque, un cheval qui hennit au loin—lui semblait une détonation. Ses veines chantaient. Pas avec le sang. Sans le sang. Un vide qui grimpait le long de ses os comme une liane affamée.
Elle s'arrêta à l'angle du boulevard Saint-Germain. Deux hommes en tenue de soirée sortirent d'un hôtel particulier, riant fort, soufflant des panaches de fumée de cigare sous les réverbères. Camille vit leurs cous. Elle vit la peau tendue au-dessus de leurs cols amidonnés, la pulsation à peine visible des carotides. Elle ferma les yeux et compta jusqu'à dix. L'odeur arriva quand même : cuir, eau de toilette, et dessous, le fer doux et chaud du sang qui circulait à quelques mètres d'elle.
Elle se mit à marcher plus vite, les pans de son manteau fouettant ses chevilles. Ses doigts rencontrèrent la poche de son veston. La chrysanthème. Froissée, presque écrasée, pétales racornis contre le papier de soie. Elle la sortit et la regarda sous la lumière jaune d'un bec de gaz. Mourante. Comme tout le reste.
Un fil de voix s'éleva quelque part à sa gauche.
— Mademoiselle ? Vous avez perdu quelque chose ?
Camille tourna la tête. Un gamin était accroupi sous un porche, les mains autour de ses genoux crasseux, un béret trop grand enfoncé jusqu'aux sourcils. Il devait avoir sept ans, peut-être huit. La peau grise de froid, mais les yeux étonnamment vifs.
— Une fleur, dit-il en désignant la chrysanthème. Elle est belle. Vous la vendez ?
Un rire sans joie monta dans la gorge de Camille. Elle regarda le gamin. Il n'aurait pas dû être là, seul, à cette heure. Elle reconnut le genre : un va-nu-pieds du quartier, vivant de mendicité, de menus larcins, de la charité rare des rares passants.
— Non, répondit-elle. Elle n'est pas à vendre.
— Alors vous la perdez pas.
Il se leva, s'approcha d'elle sans crainte. Pour un enfant des rues, Camille sentait le danger—elle le savait—mais il ne s'en rendait pas compte, ou il avait décidé que les dangers de la nuit étaient tous du même bord.
— Vous avez une pièce ? demanda-t-il. Pour un peu d'eau chaude. J'ai faim.
Camille déglutit. Le mot *faim* résonna en elle comme un glas. Elle fouilla ses poches, trouva quelques francs que Philippe avait glissés dans son manteau avant la fuite. Elle les tendit sans réfléchir.
Le gamin regarda les pièces dans sa paume, puis la regarda, elle. Méfiance plissée soudaine d'un enfant vieux au-delà de son âge.
— Vous voulez quoi, en échange ? Les gens donnent jamais pour rien.
Camille aurait pu partir. Elle aurait dû. Mais le vide dans ses veines exigeait quelquechose d'autre que du sang : une occupation. N'importe quoi pour empêcher son esprit de se nourrir de pensées rouges.
— Raconte-moi une histoire, dit-elle.
Il haussa les épaules, bravache.
— Je connais pas d'histoires.
— Alors je vais t'en raconter une.
Elle s'accroupit devant lui, dos contre la pierre froide du porche, chrysanthème au creux de sa main. L'odeur du gamin—sueur, pain rance, cheveux sales—lui tirait les sens. Elle se concentra sur le dessin des pavés. Sur la flaque d'eau qui reflétait la lune. Sur tout sauf la pulsation chaude sous la peau de ce petit corps.
— Il était une fois, commença-t-elle, une femme qui ne pouvait plus pleurer.
Le gamin cligna des yeux.
— C'est tout ? Elle pleure pas, et alors ?
— Elle ne pouvait plus pleurer parce qu'on lui avait volé son cœur. Pas pour la tuer—on voulait qu'elle vive, pour souffrir. Et elle vivait. Et elle souffrait. Mais le cœur qu'on avait pris, on ne l'avait pas jeté. On l'avait mis dans un coffre, et le coffre dans une autre ville, et la ville au fond d'une vallée que seul un mort-vivant pouvait trouver.
— C'est des bêtises, dit le gamin, mais son ton avait baissé d'un cran, entraîné malgré lui.
— Oui. C'en est. Mais dans cette vallée, il y avait un gardien. Un chevalier qui avait juré de protéger ce cœur, pour le rendre un jour. Et la femme marcha. Pendant des années elle marcha. Elle traversa des déserts où le sel lui brûlait les pieds, et des forêts où les arbres lui parlaient et disaient : *« C'est trop tard, retourne-toi »*. Et quand la faim la prenait—
Camille s'interrompit. La faim. Le mot brûlait dans sa bouche. Le gamin pencha la tête.
— Et quand la faim la prenait ?
— Elle se racontait des histoires. Comme ça.
Le gamin réfléchit un instant, puis hocha la tête.
— Et alors ? Elle a trouvé le chevalier ?
Camille regarda la fleur mourante dans sa main. Les pétales étaient bruns aux bords, fragiles comme du papier de cigarette. Pourtant, un seul pétale central restait d'un blanc immaculé.
— Elle l'a trouvé. Mais le chevalier était devenu vieux, et il avait oublié pourquoi il gardait le cœur. Il croyait que c'était le sien.
Le gamin grimaça.
— C'est une drôle d'histoire. Tout le monde perd tout à la fin.
— Pas tout, dit Camille. Le cœur n'était pas dans le coffre. Le cœur, elle l'avait toujours porté, mais elle avait eu si peur de le chercher qu'elle s'était convaincue qu'on le lui avait pris.
Elle se tut. Le silence retomba, troublé seulement par le grésillement du gaz au-dessus d'eux. Camille sentit une salive épaisse se former dans sa bouche. La chaleur du gamin irradiait à travers ses vêtements, un foyer dans la nuit. Elle serra ses doigts sur la chrysanthème. Les pétales secs craquèrent.
— Bon, dit le gamin, se relevant d'un bond souple. Merci pour les sous. Vous devriez rentrer chez vous, mademoiselle. Les personnes seules attirent les ennuis.
Il s'éloigna en courant, disparut dans l'ombre d'une impasse, léger comme un chat. Camille resta accroupie un long moment, la fleur écrasée dans sa paume. Son cœur—celui qui battait encore, ou peut-être celui qui ne battait plus, elle n'en savait plus rien—se serra. Elle n'avait pas eu peur de le perdre. Pas immédiatement. Ce qui l'effrayait, maintenant, c'était de le retrouver au mauvais endroit.
Elle se releva. La rue était vide. Le bec de gaz bégayait. Elle prit une longue inspiration, s'efforçant de ne rien humer du tout, et se dirigea vers l'église Saint-Germain-des-Prés, dont les tours se dressaient au loin comme deux sentinelles noires.
Il l'attendait sur les marches. Pas à l'intérieur—il ne pouvait pas entrer. Philippe était assis sur la pierre froide, le col de sa cape relevée, les mains croisées sur ses genoux. Il avait l'air épuisé. Sa blessure durait encore, une faiblesse sous les yeux qu'il n'aurait pas eue il y a trois semaines.
Camille s'arrêta à une dizaine de pas.
— Tu m'as trouvée.
— Je t'ai suivie depuis le porche.
— Tu l'écoutais. Mon histoire.
— J'écoutais ta voix. Elle m'a suffi.
Elle ne sut si c'était une déclaration ou une sentence. Les deux, probablement.
— Élodie, dit-elle lentement, a prétendu être ma sœur.
Philippe se leva. Un mouvement lent, mesuré. La lune éclairait son profil, dessinait la mâchoire, approfondissait l'ombre de ses yeux.
— Elle l'a fait. Elle te l'a montré pour mieux te retourner.
— Qui est-elle, Philippe ? Vraiment ?
Il la regarda. Un long moment. Puis, sans un mot, il souleva le col de sa cape d'une main, et défit les premiers boutons de sa chemise.
— Qu'est-ce que tu fais ?
— Regarde.
Il tira le tissu de coton, exposant le haut de sa poitrine, à gauche du sternum. Un petit croissant de peau plus pâle, irrégulier, comme une morsure ancienne, sous la clavicule. Camille s'approcha malgré elle, les yeux rivés sur la marque.
— C'est un naevus, dit-il. Une tache de naissance. Je l'ai toujours eue.
Camille sentit son estomac—inutile, pourtant—se tordre. Elle ne vit pas une tache de naissance. Elle vit une balafre en forme de demi-lune, presque identique à celle qu'elle avait aperçue sur une épaule, il y a des années, quand Marguerite l'avait aidée à attacher sa robe. Quand elles étaient enfants. Quand elle avait ri et se souvenait de tout.
— Marguerite, chuchota-t-elle malgré elle. Elle a la même. Elle avait la même.
Philippe remonta sa chemise, rajusta sa cape.
— Élodie m'a fabriqué une généalogie, dit-il d'une voix douce. Elle m'a peint en père de tous les vampires, en maître des Montfort, en comploteur de cinq cents ans. Elle t'a montré un portrait de 1490 qui m'aurait fixé dans une éternité de mensonges. Et elle t'a dit que ta sœur—ta vraie sœur, morte depuis des années—était elle.
Camille déglutit. La chrysanthème écrasée pesait dans sa poche.
— Mais la marque…
— Ressemblances, dit Philippe. Coïncidences. Ou peut-être l'inverse—une autre vérité, que l'on t'a cachée toute ta vie.
Il fit un pas vers elle. Elle ne recula pas.
— Camille. Je ne sais pas qui je suis. Pas entièrement. Je sais ce que je suis, ce que Montfort m'a fait—ce que la lignée m'a fait. Mais je ne sais pas ce que j'étais avant. Élodie l'a compris. Elle a utilisé ton amour pour ta sœur pour te faire douter de tout le reste, y compris de moi.
— Et si elle disait la vérité ?
Philippe la regarda. Le silence entre eux était presque solide.
— Alors tu devrais me tuer, dit-il simplement. Et pour t'aider, je resterai ici, devant cette église, jusqu'à ce que tu aies décidé.
Il retourna s'asseoir sur les marches. Les mains à plat sur ses genoux. Sans protection. Il leva les yeux vers elle, sans affliction, sans défi.
Camille resta debout, la nuit autour d'eux trop vaste, le froid trop net. Elle ouvrit sa main. Les restes de la chrysanthème—un pétale blanc solitaire au creux d'une tige brisée—jetèrent une pâle lueur sous la lune.
Elle s'assit à côté de lui. Pas trop près. Mais pas plus loin.
Le silence dura longtemps. Philippe ne dit rien. Camille ne dit rien. Le bec de gaz, plus haut dans la rue, s'éteignit dans un grésillement de fin de nuit. L'heure la plus creuse. L'heure où les morts et les vivants se ressemblent.
Enfin, dans une voix à peine audible, Camille dit :
— Il y a un portrait dans les catacombes. Tu le connais ?
Philippe tourna la tête, et dans ses yeux passa quelque chose qu'elle n'avait jamais vu en lui. Pas du mensonge. Pas de la crainte. Quelque chose de plus vieux.
— Oui, dit-il. Je le connais.
Il hésita. Puis sa main, légère, trouva la sienne, sur la pierre. Il ne la serra pas. Il la couvrit simplement, comme on abrite un objet fragile.
— Viens. Je vais te montrer le reste.
C'étaient les premiers mots, pensa-t-elle, qu'il ne lui avait jamais offerts sans qu'elle les demande.
Elle se leva. Leur ombre s'étira sur les pavés, une seule masse, aussi confuse que tout le reste.
Ensemble, sans un regard en arrière, ils descendirent dans le noir de la ville.
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