Le Marquis Éternel
Lire le chapitre 32: The Weeping Chamber
La descente dura plus longtemps que Camille ne l’avait imaginé. Les escaliers semblaient se tordre sous ses pieds, taillés dans la pierre humide de Paris, chaque palier ouvrant sur un couloir plus étroit que le précédent. Philippe marchait devant elle, sa silhouette fine découpée dans la lueur vacillante de la lanterne qu’il portait. Il ne se retournait pas, n’offrait aucun mot, seulement le bruit régulier de ses bottes sur la roche.
« Où m’emmenez-vous, Philippe ? » demanda-t-elle, sa voix résonnant contre les murs suintants.
Il s’arrêta. La lumière dessinait son profil comme sur une médaille ancienne. « Là où j’aurais dû vous emmener il y a trois siècles. »
Les ossements commencèrent à apparaître. D’abord quelques-uns, nichés dans les niches creusées de part et d’autre du passage. Puis des milliers. Des fémurs disposés en motifs géométriques, des crânes alignés comme des œufs dans un panier, des tibias croisés en arcs au-dessus des portes. L’odeur de la terre et de la chaux emplissait l’air, mais Camille la percevait à présent comme un parfum familier — celui de la mort qui n’était plus étrangère à ses narines.
« Les catacombes de Paris », dit-il doucement. « Le plus grand cimetière du monde. Et pourtant, ce que je vais vous montrer n’était pas destiné à être enterré. »
Il poussa une porte de bois que nul cadenas ne protégeait. Elle céda avec un gémissement.
La chambre qui s’ouvrit devant eux n’avait rien à voir avec les tunnels minéraux qu’ils venaient de traverser. C’était une salle voûtée, haute de quatre mètres, dont les murs étaient entièrement couverts de peintures à l’huile. Des dizaines. Des centaines, peut-être. Des portraits encadrés d’or et d’argent, accrochés sans ordre, certains chevauchant les autres comme des pages d’un livre ouvert.
Et sur chacune de ces toiles, le même visage.
Camille s’arrêta net, la main pressée contre sa bouche. C’étaient elles. Toutes. La même courbe des joues, la même mèche rebelle qui s’échappait des chignons savants, le même regard gris-bleu qui avait étonné sa mère le jour de sa naissance. Certaines portaient des robes de brocart, d’autres des corsets de dentelle, d’autres encore des tuniques médiévales. Elles souriaient parfois, semblaient graves ailleurs. Mais toutes étaient elle.
« Philippe », souffla-t-elle. « Qu’est-ce que c’est que cet endroit ? »
Il s’approcha d’un portrait représentant une femme tenant une rose blanche. Le tableau était daté dans le coin — 1547. L’écriture était fine, presque calligraphiée. « Je l’appelle la Chambre des Larmes. Parce que chaque fois que j’y reviens, je pleure ce qui ne reviendra plus. »
« Qui sont ces femmes ? »
Philippe laissa son index courir sur la toile, respectueux, presque caressant. « Des amantes. Des promesses. Des fragments d’un tout que je n’ai jamais su garder. »
« Elles me ressemblent toutes. »
Il se retourna enfin vers elle. Ses yeux sombres, d’ordinaire si contenus, étaient humides — une lueur que Camille n’avait jamais considérée possible sur sa figure d’albâtre. « Parce qu’elles sont vous. Vous les avez toutes été, sous des noms différents. Vous êtes la seule femme que j’ai jamais aimée. »
Camille recula d’un pas. Son pied heurta un escabeau de bois abandonné contre le mur. « Non. Ce n’est pas possible. On ne se réincarne pas. C’est une histoire pour les dévots et les vieilles nourrices. »
« Trente-sept ans après la mort de Jeanne, j’ai rencontré Marguerite. Même profil, même éclat dans le regard quand elle se fâchait contre les injustices du monde. Je n’ai rien dit — que pouvais-je dire ? Que j’avais aimé son arrière-arrière-grand-mère ? Mais je l’ai aimée comme on aime un passé qui vous revient. Puis est venue Anne, en 1630, qui savait lire les étoiles et craignait la lune. Et Élisabeth, en 1700, qui riait comme seule Marie riait. Et puis vous. Camille. À chaque génération, je vous ai cherchée. Je vous ai trouvée. Et à chaque fois, le monde a fait en sorte de nous séparer. »
« Vos ennemis ? » dit Camille, la voix plus dure qu’elle ne l’avait voulu. « Les chasseurs ? La maladie ? Ou est-ce vous qui les écartiez dès qu’elles devenaient trop curieuses ? »
Le visage de Philippe ne se décomposa pas, ne s’assombrit même pas. Il prit un air de supplice. « Jeanne était douce. Trop douce. Elle est morte en couches — notre fille ne lui a pas survécu. Marguerite a été empoisonnée par une rivale qui enviait sa position à la cour de François Ier. Anne s’est noyée dans la Seine une semaine avant que je ne lui révèle la vérité. Élisabeth s’est pendue quand elle a découvert que je ne pouvais pas mourir avec elle. »
Il s’avança vers elle, et cette fois elle ne recula pas.
« Vous croyez que je ne sais pas ce que cette pièce raconte ? Cent ans que je viens ici contempler mes mortes. La seule chose que j’ai réussi à préserver, c’est le portrait du chagrin. »
Camille détailla une toile de 1820 — une femme tenant un carnet de notes comme le sien, le même pli sceptique entre les sourcils. Le même costume de reporter avant l’heure. Les coïncidences devenaient écrasantes. Et pourtant.
« Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit plus tôt ? »
« Aurais-je pu ? » demanda-t-il. « Vous saviez déjà que j’étais un monstre. Qu’auriez-vous pensé d’un homme qui prétend avoir aimé votre propre sang depuis des siècles ? »
« Comment savez-vous que c’est moi ? Que je ne suis pas simplement — que je ne suis pas un autre malentendu ? »
Philippe traversa la pièce et revint avec un petit cadre qu’il lui tendit. Le verre était craquelé. La peinture, elle, était intacte : une femme en robe bleu nuit, le même nez volontaire, la même fossette au menton, tenant un journal ouvert. En bas de la toile, l’inscription en latin disait simplement « Elena, 1490 ».
« Cette année-là, je n’étais pas encore Montfort », murmura-t-il. « J’étais déjà maudit. Elena est entrée dans ma vie alors que je croyais que le monde était perdu. Elle m’a montré que la beauté survivait aux ruines. C’était elle. C’était vous. Je sais ce que vous vous demandez : comment puis-je en être certain ? Parce que j’ai vu la même cicatrice, minuscule, derrière l’oreille gauche. Comme la vôtre. Comme celle de toutes les autres. »
Camille porta instinctivement la main à son oreille. Elle y avait une cicatrice depuis l’enfance — une chute de vélo qu’elle n’avait jamais vraiment expliquée. Son père avait dit que c’était un accident, une histoire de nourrice distraite. Elle n’y avait jamais pensé avec suspicion. Jusqu’à présent.
« Vous voulez que je croie que mon destin était écrit il y a quatre siècles ? Que je ne suis qu’une copie, une page de plus dans votre bibliothèque de souvenirs ? »
« Non », dit-il, et sa voix était brisée. « Je veux que vous sachiez que c’est la première fois que je ne veux pas réparer le passé. Je veux — je veux que cette fois, vous puissiez rester. »
Les mots pendirent entre eux dans l’air cireux de la chambre. Camille regarda les visages qui avalaient les murs, et sut qu’Élodie avait raison sur un point au moins. Philippe était un homme de couches et de cercles, un être dont l’existence échappait aux mesures humaines. Mais elle sentait en elle un émoi qui n’était ni raison ni peur — une reconnaissance étrange, un vertige.
« Pourquoi ce nom ? » demanda-t-elle enfin, désignant le tableau d’Elena. « Elena. Ce n’est pas un nom français. »
Philippe hésita. Pour la première fois, la façade qu’il s’efforçait de maintenir sembla se fissurer. « En latin, cela signifie “éclat du soleil”. Je savais que je ne pourrais jamais approcher le soleil. Alors je l’ai nommée comme je nommerais une étoile inaccessible. »
« Et vous l’avez enterrée ici, dans ce tombeau de possibles. »
Pour la première fois, dans ses yeux d’albâtre, Camille crut voir passer autre chose que la tristesse ancienne. Quelque chose qui ressemblait à un doute — non pas sur elle, mais sur lui. « Non. Je l’ai laissée vivre. C’est Elle qui a disparu. Comme toutes les autres. Comme vous disparaîtrez si vous restez dans ce monde qui vous veut mortelle. »
Un bruit léger s’éleva du fond de la galerie. Camille se figea. Une patte griffue sur la pierre. Rien sinon. Philippe tourna la tête d’un geste vif, les prunelles noires redressées.
« Nous ne sommes pas seuls », murmura-t-il.
Camille n’eut pas le temps de répondre. Au bout de la salle, parmi les tableaux accumulés, une silhouette bougea — petite, vêtue de loques, tenant un objet brillant dans la main. Une voix fluette, presque enfantine, traversa l’obscurité.
« C’est une jolie collectionneuse que tu as là, Montfort. La Dame des Serres m’avait promis que tu ne viendrais jamais les chercher. »
Le garçon qu’elle avait vu dans la rue la nuit précédente — celui à qui elle avait raconté une histoire pour faire taire sa faim — se tenait là, un couteau à la main, ses yeux de rat brillant dans la pénombre. Il n’avait pourtant pas l’air d’un chasseur. Il avait l’air d’un messager.
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