Le Marquis Éternel
Lire le chapitre 33: Meeting the Maker
Le silence des catacombes était un mensonge. Il n’était jamais vraiment silencieux — goutte d’eau, grattement de rat, souffle retenu. Camille l’entendait désormais avec une clarté terrible, chaque son amplifié par la faim qui tordait sa gorge.
Philippe se tenait à quelques pas, immobile comme une statue de marbre, la main sur la lampe tempête. Le visage de l’enfant espion — son petit menton levé, son couteau brillant — s’était évanoui dans l’ombre, mais son image restait gravée dans l’esprit de Camille.
— Elle nous suit, dit Camille. Elle envoie des enfants.
— Marguerite écoute depuis longtemps, répondit Philippe. Elle écoute depuis avant ta naissance.
Camille ferma les yeux. Les portraits. Les visages identiques. Le sien, répété sur des toiles vieilles de quatre siècles. Et sa sœur, vivante, vampirique, monstrueuse, qui lui proposait la rédemption au prix d’un meurtre.
— Je dois la voir.
Philippe inclina la tête.
— Tu sais ce qu’elle te demandera.
— Elle me demandera de te tuer.
— Et tu refuses toujours ?
Camille ouvrit les yeux. Sa prunelle avait changé — elle le sentait, cette lueur ambrée qui teintait désormais sa vision dans la pénombre.
— Je refuse de choisir entre deux mensonges. Je veux la vérité. Toute la vérité. Si elle veut me la donner, elle le fera face à moi.
Philippe ne la retint pas. C’était peut-être le plus troublant — il ne la retint jamais. Il la laissait partir, toujours, la regardant s’éloigner comme un homme qui a appris que l’on ne garde pas les femmes que l’on aime.
Camille remonta les tunnels, suivit l’odeur — un parfum de violette et de terre humide qui flottait dans l’air vicié. Élodie ne se cachait pas. Elle attendait.
La salle des ossements s’ouvrait devant elle, immense et blanche de crânes empilés avec une régularité macabre. Élodie s’y tenait, vêtue d’une robe sombre qui paraissait absorber la lumière. Ses cheveux noirs tombaient en cascade sur ses épaules.
— Tu es revenue, dit Élodie sans se retourner. Je savais que tu le ferais. Nous sommes liées, Camille. Par le sang.
— Par le mensonge, corrigea Camille. Par la manipulation.
Élodie se retourna. Son visage — le visage de Marguerite, celui qu’elle avait pleuré pendant des années — arborait une expression de tristesse infinie.
— Je n’ai jamais menti sur l’essentiel. Philippe est dangereux. Il a tué nos semblables depuis des siècles. Il t’a choisie parce que tu es ma sœur, parce que je lui ai appartenu autrefois, et parce que ton visage lui rappelle celle qu’il a perdue.
— Les portraits.
— Réels. Je les ai vus. Tu n’es pas la première à porter ces traits, Camille. Tu n’es peut-être pas la dernière.
Camille sentit un frisson glacé courir le long de sa colonne. Elle chassa l’image, se concentra sur la colère.
— Tu veux que je le tue. Pourquoi ? Pour la trahison vieille de cinq siècles ?
Élodie secoua la tête.
— Pour ce qu’il fera de toi. Philippe est un collectionneur, pas un amoureux. Il collectionne les visages, les souvenirs, les tragédies. Il te gardera jusqu’à ce que tu t’effondres, puis il en cherchera une autre.
— Et la chrysanthème ? demanda Camille. Tu m’as dit que tu pouvais inverser ma transformation.
— Je le peux. Mais cela nécessite une relique précise, cachée ici, sous Paris, depuis des siècles.
Élodie tendit la main vers l’obscurité. Sa voix changea — plus douce, plus proche de celle de Marguerite, la jeune fille qui jouait du piano dans leur salon de Rouen.
— J’ai une condition.
— Laquelle ?
— Tu vas chercher la relique avec moi. Tu vas entrer dans les profondeurs, là où Philippe garde ses secrets. Et quand tu la tiendras, tu la ramèneras à la surface. Tu pourras redevenir humaine, Camille. Revenir à la lumière. Oublier tout ceci.
Camille regarda sa sœur. Le piège était trop évident — et pourtant. La lumière. La normalité. La possibilité d’être à nouveau une simple journaliste, avec des rêves simples et des peurs mortelles.
— Tu me montres où elle est.
— Je te le montre. Et si tu décides de me trahir, de la donner à Philippe, elle ne fonctionnera que pour un vampire. Pas pour toi. Tu seras condamnée à rester ce que tu es devenue — une créature de la nuit, affamée, seule.
Camille inspira. Le soufre et la craie emplirent ses poumons.
— Mène-moi.
Elles descendirent. Par des tunnels que Camille n’avait jamais vus — étroits, taillés à même la roche, leurs parois couvertes de gravures anciennes. Élodie marchait devant, sa silhouette noire découpée par la flamme de sa lanterne. Aucune parole n’était échangée. Seul le bruit de leurs pas, celui de Camille plus léger qu’avant, ses sens vampiriques éveillés dans la pénombre.
Le tunnel s’élargit soudain. Une chapelle s’y nichait, creusée dans le calcaire, ses voûtes ornées de fresques effacées par le temps. Et au centre, une silhouette allongée sur une dalle.
Camille s’arrêta net.
Isabelle Duval.
La jeune femme manquait depuis trois semaines. Sa famille avait offert une récompense. Le journal de Camille avait publié sa photographie, son sourire fragile, ses yeux d’un bleu de porcelaine.
Elle gisait maintenant sur la pierre, les mains croisées sur la poitrine dans une posture funèbre trop soignée. Sa robe bleue était intacte, ses cheveux blonds proprement coiffés. Mais sa gorge — sa gorge était ouverte, un sourire rouge et noir dans sa chair blanche.
— Isabelle, murmura Camille.
Elle s’approcha. Son pied heurta quelque chose — un papier, plié en quatre, glissé sous la main de la morte. Camille se baissa, le ramassa, le déplia.
L’écriture était fine, précise, celle d’une femme habituée aux secrets.
« Elle a écouté ce qu’elle ne devait pas entendre. Les murs de Montfort ont des oreilles. Elle les a trouvées. »
La signature était une simple lettre : M.
Camille se tourna vers Élodie. Sa sœur n’avait pas bougé, son visage lisse comme un masque de cire.
— Tu l’as tuée.
— Non.
— Tu l’as tuée, répéta Camille, la voix tremblante. Elle était la disparue qui m’a mise sur ta trace. C’est toi. C’est toujours toi.
Élodie inclina la tête. Ses yeux sombres ne cillèrent pas.
— Isabelle est morte parce qu’elle a suivi les mauvaises personnes. J’ai essayé de la protéger. Philippe ne protège personne, Camille. Il tue, et il fait porter le chapeau à d’autres.
La faim montait dans la gorge de Camille. Le sang séché d’Isabelle imprégnait la pierre, l’air, ses propres poumons. Chaque respiration était une tentation.
— Où est la relique ? demanda Camille, la voix serrée.
Élodie indiqua l’autre côté de la chapelle. Une niche s’ouvrait dans la paroi, scellée par une grille de fer ouvragé.
— Derrière ces barreaux. La protection est ancienne — elle ne cède qu’à ceux qui ont connu Philippe et lui ont survécu.
Camille s’approcha. La grille était tiède au toucher. Elle passa sa main entre les barreaux —
Et alors qu’elle s’enfonçait dans l’ombre, Élodie parla à nouveau. Sa voix avait changé, débarrassée du voile de douceur :
— Tu devrais savoir, sœur. Isabelle est morte parce qu’elle a rencontré Philippe exactement comme toi. Dans une église. Avec un mensonge à la bouche, et le même visage que celle qu’il cherche depuis quatre cents ans.
Camille se figea.
Sa main trouva quelque chose de froid dans la niche. Un tissu, plié, roulé. Le Reliquaire.
Mais elle ne le ramassa pas tout de suite.
Elle regarda le corps d’Isabelle, et l’écriture fine de la note, et le visage impassible de sa sœur — et pour la première fois, elle comprit qu’elle jouait peut-être un rôle écrit bien avant sa naissance, et que tous les protagonistes de cette histoire — Philippe, Élodie, Isabelle, Marguerite — avaient tous porté le même visage dans le labyrinthe.
Elle retira sa main vide de la grille.
— Tu l’as écrit, dit-elle. Tu as signé M. Comme Marguerite. Ou comme Montfort.
Élodie sourit. Un sourire si mince qu’il était presque invisible.
— Tu apprends vite, Camille. C’est ce qui te rend si précieuse — et si fragile.
Camille glissa sa main entre les barreaux à nouveau.
Et elle saisit le tissu froid au fond de la niche.
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