Le Marquis Éternel
Lire le chapitre 34: The Stained Veil
Elle attendait sous l’arcade funéraire, les mains gantées de noir, pâle comme l’ivoire des ossements qui tapissaient les murs. Élodie tenait le reliquaire, un coffret d’argent terni, comme on tiendrait un enfant mort. L’air sentait la craie et l’humidité, quelque chose d’ancien qui ne demandait qu’à rester enfoui.
« Tu l’as trouvé, dit Camille, haletante, encore tremblante de la course dans le dédale des galeries. »
Élodie ne sourit pas. Elle ouvrit le coffret. À l’intérieur reposait un voile de lin, jauni par les siècles, maculé d’une tache sombre au centre — un visage, presque effacé, imprimé dans le tissu comme une brûlure.
« Le Voile de Véronique, murmura Élodie. Le visage du Christ, saigné par la sueur et le sang. Ils disent qu’il peut défaire ce qui a été fait contre nature. »
Camille s’approcha. Le tissu dégageait une chaleur douce, comme un corps vivant. Elle tendit la main, et Élodie la retira vivement.
« Pas toi. Moi d’abord. »
Camille voulut protester, mais Élodie avait déjà posé le voile contre sa propre joue. Le lin se plaqua, adhéra à la peau comme une lame de papier mouillé. Il y eut un silence — puis un sifflement. Une odeur de chair brûlée. Élodie cria, un cri de bête prise au piège, et le voile colla à son visage, luisant, brûlant, incandescent.
« Arrête ! » cria Camille, se jetant en avant.
Elle tira le voile d’une main. La peau d’Élodie, sous le lin, était boursouflée, rouge, sanguinolente, comme si on l’avait fouettée avec un tisonnier. Elle tombait à genoux, renversant le coffret d’argent qui claqua contre la pierre.
« Tu es damnée, souffla Camille. Toi aussi. Tu es damnée autant que moi. »
Élodie leva un visage ravagé, mais ses yeux restaient clairs, étonnamment doux. « Je le savais. Je devais le savoir. Je t’ai menti, Camille. Je t’ai menti depuis le début. »
Camille la lâcha comme si elle avait touché du feu. « Quoi ? »
« Philippe. Il n’a jamais fait ce dont je l’accusais. La trahison, le meurtre de nos parents, le sang de mille innocents — tout cela, c’était… »
Elle toussa, et un filet de sang coula de ses lèvres.
« Qui ? » demanda Camille, la gorge serrée. « Qui est-ce ? »
Élodie tenta de se relever, s’agrippa à la manche de Camille. La jeune femme ne recula pas. Le visage de sa sœur, maintenant à hauteur du sien, était celui d’une femme qui voyait enfin la vérité au fond de son propre gouffre.
« Le Comte de Rochefort. Le premier vampire. Celui qui a marqué Philippe avec son sang il y a cinq siècles. »
Le nom résonna contre les murs de pierre, comme un glas.
« Rochefort, répéta Camille. Le banquier ? Celui qui finance la moitié des œuvres de charité de la ville ? »
Élodie éclata d’un rire creux, aussitôt coupé par une quinte de sang. « Il se cache là où personne ne pense à regarder — parmi les vivants qui lui rendent hommage. Philippe n’est pas ton ennemi, Camille. Philippe est sa créature. Sa plus belle œuvre. Je voulais qu’il souffre, parce que je croyais qu’il était l’artisan de notre deuil. Mais Rochefort... Rochefort a orchestré chaque mort. Chaque douleur. Chaque siècle de misère. »
Camille secoua la tête. « Pourquoi devrais-je te croire maintenant ? Pourquoi maintenant, alors que tu as passé trois semaines à me pousser vers sa gorge ? »
Élodie voulut répondre, mais elle fut prise d’un tremblement violent. Le voile, à ses pieds, semblait encore respirer, une tache rouge qui s’étendait sur la pierre comme une carte de douleur. Camille vit alors ce qu’elle avait refusé de voir : la main de sa sœur, qui tenait un pieu d’aubépine caché dans les plis de sa robe.
« Non, » souffla Camille.
Mais Élodie avait déjà bougé. Elle était une flèche, un éclair, une ombre portée. Le pieu siffla dans l’air, visant le cœur de Camille.
Camille ne pensa pas. Son propre bras se leva, guidé par une force qui n’était ni volonté ni instinct — une chose plus ancienne, forgée dans les ténèbres de sa nouvelle nature. Elle happa le poignet d’Élodie, le tordit. Le pieu changea de main. Il y eut un froissement de chair, un bruit mou et profond, comme un pli de soie qui cède.
Élodie s’immobilisa.
Elle regarda vers le bas. Le pieu était enfoncé entre ses côtes, planté dans la poitrine, à la place exacte où le cœur ne battait plus depuis cinquante ans. Camille lâcha le manche. Ses mains tremblaient. Elle recula d’un pas, deux pas, jusqu’à ce que son dos heurte le mur d’ossements.
« Élodie... »
Sa sœur tomba à genoux. Le sang qui coulait du pieu était presque noir, épais comme du sirop. Elle leva les yeux vers Camille — et, pour la première fois, il y avait une lumière vraie dans ce regard, une lumière que Camille n’avait vue que sur les portraits de sa mère.
« Tu as grandi, murmura Élodie. Marguerite aurait été fière. »
Camille pleurait. Elle ne l’avait pas senti. Les larmes coulaient, brûlantes, le long de ses joues. « Pourquoi ? Pourquoi m’as-tu forcée à faire cela ? »
Élodie tendit une main, qui retomba à mi-chemin. « Parce que je ne pouvais plus vivre avec ce que j’avais fait. Et parce que tu es la seule qui puisse l’arrêter. Rochefort... tu le trouveras là où l’argent dort. Une banque, rue de la Paix. Il se croit invincible... mais il ne peut pas supporter la lumière. Pas la lumière du soleil. La vraie. La seule. »
Ses yeux se révulsèrent. Sa main retomba, et son corps se décomposa avec une rapidité surnaturelle — la peau se ratatina, se dessécha, tomba en poussière grise qui s’envola dans le courant d’air froid des catacombes. En quelques secondes, il ne resta d’Élodie qu’une robe vide, un pieu fiché dans le sol, et une lettre cachetée tombée de sa poche.
Camille resta là, à genoux parmi les ossements, le voile de Véronique à ses pieds, la lettre dans sa main. Elle l’ouvrit. Une écriture fine, presque oubliée, celle de sa mère — non, celle d’Élodie imitant celle de leur mère.
_« Ma chérie, si tu lis ceci, c’est que j’ai échoué. Rochefort connaît ta nature. Il t’attendra. Il a déjà tué Isabelle parce qu’elle savait. Ne le laisse pas te tuer, toi aussi. Sauve Philippe — il est plus innocent que moi. — Ta sœur, pour toujours. »_
Camille leva les yeux. Au bout de la galerie, une silhouette se tenait dans l’ombre — haute, mince, familière. Philippe. Il portait le même manteau que la nuit de l’Opéra, une écharpe blanche autour du cou. Il regardait la robe vide d’Élodie, puis Camille, puis la lettre.
« Tu as entendu ? » demanda-t-elle.
« Tout. »
« Et tu savais ? Pour Rochefort ? »
Philippe pencha la tête. Son visage était aussi lisse que jamais, mais ses yeux disaient autre chose. « Je savais qu’il existait. Je ne savais pas qu’il était mon maître. Je croyais être seul au monde. Mon père adoptif m’avait dit que le sang venait de moi — de mon propre péché. »
Camille se leva, le voile enroulé autour de son bras. La brûlure sur la joue d’Élodie avait laissé une trace sombre sur le tissu — et sur le visage imprimé du voile, une nouvelle tache, plus sombre encore, avait pris forme. Un visage humain. Un visage que Camille reconnut.
« Philippe, dit-elle lentement. Dis-moi une chose. Qui t’a marqué de ce signe, sur le cou ? »
Il releva le col de son manteau. La marque de naissance, celle qu’il avait partagée avec Marguerite, était plus visible que jamais — un croissant lunaire, rose pâle, sur la peau blanche.
« Cela m’était déjà présent à la naissance, dit-il. Dans le village. Avant le Montfort. »
Camille regarda le voile. La tache du visage était la même — un croissant, inversé, comme peint au miroir.
« Viens, dit-elle. Nous allons à la banque. Et toi, tu vas me dire tout ce que tu sais de ce village. Chaque détail. Car ce que je vois là — » elle montra le voile, « — ressemble à une signature. Et celle-ci n’est pas celle de Dieu. »
Elle tourna les talons, le voile serré contre elle, marchant vers l’escalier qui remontait vers Paris. Derrière elle, Philippe hésita une seconde, puis la suivit. Leurs pas firent écho dans la cathédrale souterraine des morts, mais pour la première fois depuis qu’elle était devenue cette créature, Camille sentit que les morts parlaient enfin dans sa langue.
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