Le Marquis Éternel
Lire le chapitre 35: Facing the Comte
La banque de la rue de la Paix ne ressemblait à aucune autre. Derrière la façade sobre de pierre blanche, l’or ne s’étalait pas en lingots ni en rouleaux, mais en miroirs. Des dizaines de miroirs d’argent, du sol au plafond, encadrés de laiton et de velours sombre, renvoyaient l’image de Camille et de Philippe à l’infini. Elle se vit mille fois, hésitante, la main posée sur le manche de son parapluie à pointe d’acier, et mille fois Philippe, impassible, qui ajustait ses gants comme s’ils entraient dans un salon de thé.
— Tu es sûr que c’est ici ? murmura Camille.
Philippe ne répondit pas. Il flairait, comme un animal, les yeux balayant la salle des banquiers désertée. Une horloge de marbre indiquait l’heure après minuit. Les employés étaient partis depuis longtemps, mais une lumière vacillait au fond, derrière une porte blindée entrouverte.
— Il nous attend, dit Philippe.
Ils avancèrent entre les miroirs. Camille croisa son reflet de profil et détourna le regard. Elle ne voulait pas se voir là, dans ce jeu de piste macabre, avec un vampire à ses côtés pour chasser un autre vampire. Sa sœur était morte depuis quelques heures à peine, et elle marchait déjà dans sa tombe ouverte.
La porte blindée grinça lorsqu’ils la poussèrent. La chambre des coffres était une rotonde voûtée, elle aussi tapissée de miroirs d’argent. Au centre trônait un bureau d’acajou massif, et derrière ce bureau, un homme.
Le Comte de Rochefort avait l’apparence d’un notaire de province : cheveux blancs lissés, binocle doré, redingote de coupe stricte. Il n’aurait pas détonné dans une préfecture, si ce n’était l’éclat venimeux de ses prunelles noires, profondes comme des puits, et le sourire qui découvrit des canines à peine allongées. Il tenait un stylo-plume, qu’il reposa avec un soin extrême.
— Le marquis et sa petite journaliste. Quelle visite nocturne, mais combien attendue.
Philippe s’immobilisa. Ses épaules se tendirent, presque imperceptiblement. Camille le vit porter la main à son col, ce geste nerveux qu’il avait lorsqu’il contenait une rage immense.
— Élodie est morte, dit Philippe.
— Je sais. Je l’ai appris avant vous, cher Philippe. Les bonnes nouvelles voyagent plus vite que les pires, n’est-ce pas ?
Rochefort se leva. Il fit le tour de son bureau, les mains jointes, les ongles parfaitement manucurés. Dans les miroirs, son reflet se multiplia, mais Camille remarqua un détail qui la glaça : derrière lui, dans un miroir convexe, son image était légèrement différente. Sa redingote semblait plus ancienne, sa posture plus courbée. Le miroir mentait ou révélait.
— Vous avez tué Isabelle, souffla Camille. Et Thérèse, et toutes les autres.
— J’ai tué beaucoup de personnes, mademoiselle Delacroix. Isabelle était une diversion, une pièce sur un échiquier dont vous ignorez encore les règles. Mais vous voici enfin sur la bonne case.
Il sourit à Philippe.
— Vous m’avez cherché pendant des décennies sans me reconnaître. Moi qui vous ai créé, qui vous ai offert votre première nuit d’éternité. Et vous voilà entrant chez moi, armé de votre belle et de sa foi fragile.
Philippe s’avança. Ses yeux brillaient d’un rouge sombre, celui qu’il gardait maîtrisé en présence de Camille, mais qui montait maintenant à la surface.
— Vous avez tué Élodie avant sa naissance, dit-il d’une voix sourde. Vous avez tué chacune de ses vies. Et vous avez tué la mienne, en m’arrachant à la lumière.
— Je t’ai élevé.
— Vous m’avez damné.
Rochefort éclata d’un rire sec, bref, sans joie. Il tira de sa poche un petit flacon de verre et le jeta à leurs pieds. Le liquide ambré se répandit et une odeur de camphre et de soufre envahit la rotonde.
— Vous connaissez ce poison, Philippe. Vous l’avez bu, il y a longtemps, lors de ce mariage à Venise. L’argent et le soufre. Mes compliments pour avoir survécu.
Camille comprit d’un coup. Les miroirs n’étaient pas décoratifs. Ils étaient une cage. L’argent qui les tapissait affaiblissait Philippe, le rongeait à chaque pas. Elle vit ses doigts se crisper sur sa canne, le vernis de ses bottes se ternir, son teint pâlir d’un cran.
— Philippe, il faut sortir, dit-elle.
— Trop tard, grinça Rochefort.
Il bondit. Le mouveement fut si rapide qu’il n’eut l’air que d’un éclair entre deux miroirs. Philippe leva la canne pour parer, mais Rochefort le percuta et l’envoya valser contre une glace. La vitre se fendit, un éclat argenté s’enfonça dans l’épaule du marquis, qui grimaça de douleur.
Camille chercha des yeux une issue. La porte blindée s’était refermée. Les miroirs s’élevaient jusqu’à la voûte, mais en haut, très haut, un vitrail laissait passer un rai de lune faible. Pas de soleil. Pas de lumière sauve.
Rochefort s’approcha de Philippe, une main tendue, presque paternelle.
— Allons, mon fils. Reviens. Nous sommes la même espèce. Cette fille n’est qu’une cloche, une re-carnation de ta bien-aimée, mais elle mourra comme les autres. Pourquoi te sacrifier pour une répétition ?
Philippe cracha du sang et de l’argent. Il se releva tant bien que mal.
— Parce qu’elle est la dernière, murmura-t-il.
Et il rugit. Il se jeta sur Rochefort, non pas pour le frapper, mais pour le saisir aux épaules, l’entraîner dans une chute commune vers le sol, puis vers le fond de la salle où un rayon de lune traversait un Vasistas.
CAMILLE vit. Elle comprit. Le soleil ne se lèverait pas avant des heures, mais ce n’était pas le soleil qu’il cherchait. Le vitrail captait la lumière réfléchie des lampes de la rue, une lumière blanche, ambrée, mais une lumière.
Elle se précipita et poussa de toutes ses forces une lourde console de bronze contre le mur, dont le miroir bascula, découvrant une fenêtre sale. La rue était éclairée par une rangée de réverbères à gaz.
Rochefort, comprenant, hurla. Il tenta de mordre Philippe à la gorge, mais le marquis tint bon, les bras noués autour de son créateur, et il l’entraîna en arrière.
Le verre explosa.
Le rayon de la lumière du gaz, blanchie par la lune, frappa Rochefort en plein visage. Le Comte se tordit, sa peau se plissa, se boursoufla, des fissures parcoururent sa face comme de la faïence. Il émit un cri qui n’avait plus rien d’humain — un son de tuyauterie et de déchirure — puis il s’enflamma. La flamme fut blanche, brève, dévorante. En trois secondes, il ne resta que des cendres qui se dispersèrent dans l’air froid.
Philippe s’effondra.
Camille courut vers lui, mais s’arrêta avant de le toucher. L’éclat d’argent s’était enfoncé plus profond, et autour de la plaie, la chair était noircie, comme brûlée de l’intérieur. Il leva les yeux vers elle, ceux d’un homme épuisé, revenu de tout.
— Le soleil, murmura-t-il en souriant. Tu as trouvé le soleil dans une lampe de rue.
Elle s’agenouilla, les mains tremblantes, incapable de choisir où le toucher.
— Philippe…
— Je sais. C’est le poison. L’argent est en moi. Il remonte.
Il entrouvrit sa chemise, et Camille vit que les veines de sa poitrine étaient striées de filigranes gris, comme un cadran d’argent vivant. Elle sortit son mouchoir et pressa la plaie, mais le tissu fut aussitôt noirci.
Philippe referma sa main sur la sienne.
— Tu as le locket, Camille. Celui de ta sœur.
Elle porta les doigts à son cou. L’objet y était, tiède contre sa peau.
— Je ne comprends pas, murmura-t-elle.
— Plus tard, souffla-t-il. Pas maintenant.
Sa voix s’amenuisait. Autour d’eux, les miroirs fêlés renvoyaient mille images de Camille agenouillée, mille Philippe brisé, et dans l’un d’eux, en arrière-plan, une silhouette fine, une enfant aux yeux brillants. Celle de la rue.
Camille ne la vit pas. Elle tenait la main de Philippe et sentait le pouls faiblir contre ses doigts.
— Je t’en prie, dit-elle. Ne meurs pas.
— Je ne meurs jamais, répondit-il dans un souffle. Je t’attends. C’est tout ce que je sais faire.
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