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Le Marquis Éternel

Lire le chapitre 5: The Debt of Honor

Le lendemain matin, la pluie battait contre les vitres du cabinet paternel comme un tambour funèbre. Camille n'avait pas dormi. Elle avait passé la nuit à feuilleter les vieux registres que son père conservait dans son bureau personnel, ceux qu'il croyait à l'abri des regards curieux.

Le nom de Philippe de Montfort apparaissait à trois reprises. Trois occasions où son père, magistrat intègre, avait fermé les yeux, signé des non-lieux, fait disparaître des témoignages. Mais ce qu'elle cherchait, elle le trouva dans une lettre jaunie, glissée entre deux dossiers. Datée de 1874, vingt ans plus tôt.

*Pour services rendus sur l'affaire de la Marne, la famille Montfort vous doit une dette éternelle. Je n'oublierai jamais.*

Signé : Philippe.

Les doigts de Camille tremblèrent. Son père avait sauvé la vie de Philippe. Il avait risqué sa propre carrière, peut-être sa vie, pour cet homme. Cette révélation installait un lien entre les deux familles bien plus profond que ce qu'elle avait imaginé.

Elle replaça la lettre avec soin et se rendit au Montfort. Cette fois, pas d'invitation, pas de bal, pas de déguisement. Elle demanda à être reçue, affirmant au majordome qu'elle venait au nom de son père, le magistrat Delacroix. Le nom produisit son effet : en moins de dix minutes, on la conduisit au bureau privé de Philippe.

Il l'attendait près de la fenêtre, un verre de vin rouge à la main, le regard aussi calme que la Seine sous la pluie. Il ne parut pas surpris de la voir.

« Mademoiselle Delacroix. Quelle constance remarquable.

— Je pourrais en dire autant, monsieur le marquis. Vingt ans de constance, n'est-ce pas ? »

Il haussa un sourcil, mais ne répondit pas. Elle posa la lettre sur le bureau, délibérément, entre eux.

« Mon père vous a sauvé la vie. En 1874. Et vous dites que vous n'oublierez jamais. »

Philippe saisit la lettre, la parcourut d'un œil distrait, puis la reposa. Son visage ne trahit rien.

« Votre père était un homme d'honneur. Il a fait ce qu'il estimait juste.

— C'est tout ce que vous avez à dire ? Vous devez une dette à ma famille, et quand sa fille vient vous demander des comptes sur des femmes disparues, vous ne trouvez rien à répondre ?

— Vous ne demandez pas des comptes, mademoiselle. Vous demandez des secrets. Et les secrets ne se partagent pas comme des dettes. »

Camille s'approcha, les mains appuyées sur le bureau massif. « Une femme est enfermée dans votre cave. Vivante. Je le sais. Je suis venue chercher la vérité, pas votre protection.

— Vous êtes venue chercher une confrontation. Et vous l'avez trouvée. Mais vous n'êtes pas préparée à ce que vous découvrirez dans ma cave. Personne ne l'est. »

Il marqua une pause, puis, dans un murmure presque tendre : « Croyez-moi, Camille. Certaines vérités sont plus dangereuses que le mensonge qui les protège. »

Le prénom. Il avait dit son prénom. Une familiarité qui la fit frissonner — d'angoisse ou d'autre chose, elle refusa de le déterminer.

« La vérité me regarde droit dans les yeux depuis le premier soir, dit-elle. Je veux juste savoir qui l'a mise là. Et pourquoi mon père a accepté de porter ce fardeau à votre place.

— Votre père, » dit Philippe en se levant, soudain grave, « vous aimait plus que sa propre vie. Tout ce qu'il a fait, il l'a fait pour vous protéger. »

La banalité de la réponse la frappa comme une insulte. « Me protéger ? De quoi ? De vous ? »

Le sourire de Philippe s'effaça lentement, comme une marée qui se retire, révélant quelque chose de plus vieux, de plus las, sous le charme aristocratique. Ce fut lui qui rompit le silence.

« De ce que vous êtes, Camille. De ce que vous allez devenir. Et de ce que je suis, moi. »

Elle ouvrit la bouche pour répondre, mais la porte s'ouvrit derrière elle. Un homme entra, vêtu d'un habit militaire impeccable. Il était plus jeune que Philippe de quelques années, plus râblé, avec des traits plus durs et un regard qui semblait évaluer chaque chose comme une menace potentielle.

« Philippe. J'avais dit que notre affaire ne pouvait pas attendre.

— Louis. » Philippe inclina la tête. « Permets-moi de te présenter Mademoiselle Camille Delacroix. La fille du magistrat. »

Louis de Montfort la toisa avec une hostilité non déguisée. « La journaliste. Celle qui écrit des articles pour salir notre nom. »

Camille soutint son regard sans ciller. « J'écris la vérité, monsieur le marquis. Il se trouve qu'elle salit votre nom tout seule. »

Louis s'avança, si près qu'elle sentait l'odeur d'eau de Cologne et de cuir qui émanait de lui. « Écoutez-moi, mademoiselle Delacroix. Vous jouez avec des choses qui vous dépassent. Des choses que votre père, dans sa sagesse, a préféré ne jamais remuer. Vous devriez lui emboîter le pas. »

Il glissa un doigt sous son menton, l'obligeant à le regarder. Elle ne broncha pas.

« Cette affaire, poursuivit-il, a déjà coûté trop de vies. Celle de votre père n'a pas à être la prochaine.

— Louis, » dit Philippe d'une voix dangereusement basse. « Cela suffit. »

Louis lâcha Camille et se tourna vers son frère. « Non, Philippe. Cela ne suffit pas. Toi et tes secrets. Ta protégée. Tes... distractions. Pendant que la famille subit les conséquences. Regarde ce qu'elle a déjà fait. Les regards au club, les murmures dans les salons. Et tu la laisses entrer dans notre maison comme si elle était des nôtres.

— Elle est peut-être plus des nôtres que tu ne le penses, » répondit Philippe sans détour.

Un ange passa. Louis regarda son frère, puis Camille, comme s'il cherchait sur leurs visages une ressemblance qu'il aurait manquée.

« Éloigne-la de cette affaire, Philippe. Pour son bien. Ou je m'en chargerai moi-même. »

Il sortit sans un regard en arrière. La porte claqua. Camille resta immobile, le cœur battant, consciente d'avoir franchi une limite invisible. Deux Montfort, deux perspectives, un même avertissement voilé.

Philippe la rejoignit, son visage désormais dépourvu de toute mascarade. « Louis est dangereux, mais il a raison sur un point. Cette affaire vous dépasse. Rentrez chez vous. Écrivez vos articles sur les nouvelles expositions et les scandales des salons. Laissez ce que vous cherchez où il est.

— Je ne peux pas.

— Vous devez. »

Il lui prit la main, la porta à ses lèvres. Ce geste, autrefois charmant, semblait à présent être un adieu.

« La prochaine fois que vous mettrez les pieds dans cette maison, mademoiselle Delacroix, je ne pourrai plus vous protéger de ce que vous y trouverez. Ni de moi.

— Je ne cherche pas votre protection.

— Dommage. Vous en aurez besoin. »

Il s'écarta, signifiant la fin de l'entretien. Camille sortit, traversa le hall sous le regard inquisiteur des domestiques, et gagna la rue.

La pluie avait cessé, mais l'air était encore chargé d'humidité. Elle marcha d'un pas rapide, les mots de Philippe résonnant dans son esprit. *Ce que vous êtes. Ce que vous allez devenir.* Des mystères, toujours des mystères.

C'est alors qu'elle l'aperçut. Un fiacre noir, arrêté à une cinquantaine de mètres, qui n'avait pas bougé depuis sa sortie. Elle accéléra. Le fiacre s'engagea derrière elle, à distance constante.

Elle tourna dans la rue de Rivoli. Le fiacre suivit. Au pont Neuf, il ralentit, mais elle aperçut la silhouette dans l'ombre de la voiture — impossible de distinguer le visage, seulement la forme d'un homme, et quelque chose dans la manière qu'il avait de la regarder qui fit froid dans son dos.

Elle doubla le pas jusqu'à son appartement, monta les escaliers quatre à quatre, verrouilla la porte derrière elle. Du rideau, elle vit le fiacre s'arrêter devant son immeuble, rester là quelques longues secondes, puis repartir lentement, comme à regret.

Elle laissa retomber le rideau, le souffle court. Ses mains tremblaient. Quelqu'un la suivait. Quelqu'un qui savait où elle habitait.

Elle sortit de son corsage la lettre volée dans la bibliothèque de Philippe — *Il sait. Il m'a vue.* — et relut ces mots avec une angoisse nouvelle. Cette femme, celle qui avait écrit ces lignes, avait sans doute été à sa place. Peut-être avait-elle vu la vérité. Peut-être avait-elle été suivie, elle aussi.

Et puis elle avait disparu.

Camille posa la lettre et regarda par la fenêtre, vers la nuit qui tombait sur Paris. L'une des certitudes qui l'avait guidée jusqu'ici menaçait de se briser. Louis connaissait son nom, son adresse, son lien avec son père. Louis savait qu'elle enquêtait. Et si le marquis n'était pas la menace qu'elle avait imaginée ?

Si la vraie menace, c'était son frère ?