Le Marquis Éternel
Lire le chapitre 6: Under the Opera House
L’air sous le Palais Garnier avait l’odeur de la pierre mouillée et du secret. Camille comptait ses pas dans le noir, une main contre la paroi suintante, l’autre serrant la lampe à pétrole qu’elle avait volée dans la loge du concierge. Isabelle avait écrit le chemin sur un bout de papier froissé—un passage derrière la scène, une grille descellée, un escalier en colimaçon qui s’enfonçait là où la musique ne montait jamais.
Elle avait menti à son rédacteur en chef, prétextant une grippe. Elle avait menti à sa concierge, disant qu’elle rendait visite à une tante à Versailles. La vérité était plus lourde : elle cherchait une femme vivante dans les entrailles d’un opéra, et le seul homme qui détenait la clé du mystère était celui qu’elle s’apprêtait peut-être à trahir.
La grille céda avec un gémissement de fer rouillé. Camille se glissa dans l’ouverture, sa jupe accrochant une aspérité. Elle la dégagea d’un geste sec, la soie se déchirant dans un bruit qu’elle trouva plus fort qu’il ne l’était. En bas, l’escalier tournait si serré qu’elle dut se pencher pour ne pas heurter la voûte. Son souffle formait des nuages blancs. Novembre n’avait pas encore gelé la ville, mais ici, sous la terre, le froid mordait comme un chien.
Elle déboucha dans un couloir voûté, si bas que le plafond semblait posé sur sa tête. Des portes de service en bois brut s’alignaient, certaines ouvertes sur des placards vides, d’autres verrouillées par des chaînes neuves. Les chaînes la firent ralentir. Personne ne viendrait graisser des serrures dans ce boyau sans raison.
Une lampe à huile brûlait au loin, accrochée à un mur. Trop loin pour être un simple oubli. Camille éteignit la sienne et s’avança dans la pénombre, guidée par la petite flamme mouvante. Ses bottines faisaient clapoter l’eau qui filtrait des murs. Elle compta vingt pas, trente. Le couloir bifurqua. Elle tourna à droite, puis à gauche, suivant un instinct qu’elle ne savait pas nommer, jusqu’à ce qu’elle arrive devant une porte capitonnée, incongruë ici, une porte digne d’un salon de l’avenue de l’Opéra.
Le cuir était fendu, mais le verrou était lisse, récemment huilé. Camille sortit son passe-partout—un cadeau d’un serrurier qu’elle avait autrefois tiré d’un mauvais pas avec la police. Trois essais. Un déclic. La porte s’ouvrit sans bruit.
Elle entra dans une pièce ronde, comme le cœur d’une tour. Des rayonnages couvraient les murs, chargés de registres et de liasses de papier jauni, mais ce n’étaient pas des archives municipales. Sur la table centrale, une carte de Paris était dépliée, marquée de X à l’encre rouge. Épinglées au-dessus, des photographies. Camille s’en approcha, la lampe tremblant dans sa main.
Elle connaissait certains visages. La femme du bois de Boulogne. Une autre, les traits fins, qu’elle avait vue dans les pages sociales de *La Mode illustrée*. Et puis—elle recula d’un pas—une photographie d’elle. Prise dans la rue, devant les bureaux du *Figaro*. Elle ne l’avait jamais vue. Mais la date au crayon était lisible : trois jours plus tôt.
La main de Camille se porta à son cou, là où le lourd pendentif d’argent reposait contre sa peau. Elle l’avait remis, par une superstition qu’elle n’osait pas interroger.
Sous les photographies, un carnet à la couverture de cuir grenat, fermé par un ruban. Les pages en étaient écrites d’une main serrée, féminine, les lignes parfois écrasées comme si la plume avait tremblé.
*“Je ne sais plus quel jour nous sommes. On m’a enlevé ma montre et mon miroir. Il vient le soir et me parle doucement, comme à une enfant. Il dit que je suis spéciale. Il dit que je survivrai peut-être, si je me tais.”*
Camille tourna la page.
*“Il m’appelle la Déjà-Vue. Il dit qu’il voit en moi toutes celles qui m’ont précédée. C’est cette nuit que je comprends : il n’attend pas de moi l’amour. Il attend la permission. Je ne la donnerai pas.”*
La signature était illisible, mais le nom inscrit au dos du carnet était net : *Clotilde Perrin, gouvernante au 12 rue de Courcelles, disparue le 12 octobre.*
Le carnet datait de dix jours. Clotilde était vivante il y a dix jours.
Camille venait à peine de dénouer le ruban pour lire les dernières pages quand le souffle derrière elle modifia la pression de l’air. Elle se retourna.
Un homme se tenait dans l’encadrement de la porte capitonnée. Haut, large d’épaules, un masque de velours noir lui couvrant le visage au-dessus des lèvres. Il tenait une corde dans une main gantée de cuir sombre, et quelque chose dans sa posture disait qu’il avait déjà fait cela, qu’il faisait cela avec l’habileté tranquille d’un métier.
Camille recula contre la table, les mains à plat sur le cuir du carnet. Elle chercha où jeter la lampe, comment courir, mais l’homme avançait sans hâte, comme un chat qui connaît les angles d’une souricière.
— Mademoiselle Delacroix, dit-il d’une voix voilée par le tissu, vous ne devriez pas être ici. Vous ne devriez pas avoir ce carnet.
Sa voix, malgré la déformation, portait une familiarité qui glaça Camille plus que la menace. Elle ne savait pas où elle avait entendu ce timbre, mais elle l’avait entendu.
— Qui vous a dit mon nom ?
Il ne répondit pas. Il jeta la corde—non pas sur elle, mais à côté, pour fermer le crochet d’une porte intérieure, coupant sa fuite de ce côté. Camille saisit la lampe et la souleva comme une arme. Du pétrole éclaboussa le plancher. Une seconde de plus, elle la briserait contre le mur, embrasant la pièce.
— Vous brûlerez votre carnet, dit le masqué, comme s’il lisait dans sa pensée.
— Je brûlerai vos secrets.
Il rit. Un rire bas, qui la fit frissonner—pas de peur, mais de reconnaissance inachevée. Quelque chose dans les harmonies de cette voix lui rappelait le salon du marquis, les intonations doucereuses de Louis de Montfort, et pourtant le timbre était plus grave, plus fatigué.
Il s’élança. Elle n’eut pas le temps de briser la lampe. Il lui attrapa le poignet, la tordit, et la lampe tomba, roulant vers le mur sans se briser. Leurs visages étaient proches maintenant. Ses yeux, à travers les fentes du masque, étaient d’un brun presque noir, mais ils n’étaient pas cruels. Ils étaient las.
La porte capitonnée vola derrière eux, arrachée de ses gonds par un choc que Camille sentit jusque dans sa mâchoire.
Un autre homme entra, ou plutôt tomba dans la pièce, dans un déploiement de drapé sombre. Son manteau était celui d’un homme de la haute, son visage bouillonnait d’une fureur blanche. Il avait les cheveux pâles, presque albinos, et des yeux dont la couleur semblait vide dans la pénombre.
— Lâchez-la, dit-il d’une voix qui n’était pas française. Lâchez-la maintenant.
Le masqué hésita. Cette hésitation coûta. L’homme pâle le heurta de plein fouet, les projetant tous deux contre les rayonnages. Les registres tombèrent, des feuilles jaunes volèrent comme des oiseaux. Camille ne resta pas pour voir. Elle attrapa le carnet de Clotilde, le jeta dans sa poche intérieure, et courut.
Le couloir était un labyrinthe, mais elle retrouva la lampe accrochée au mur, puis la porte capitonnée derrière elle. Des bruits de lutte lui parvinrent, un craquement de bois, un cri étouffé. Elle ne se retourna pas.
Elle remonta l’escalier en colimaçon en s’écorchant les mains sur la pierre rugueuse. La grille était restée entrouverte. Elle se glissa dessous, dans le froid soudain et vivant de la nuit, le carnet pressé contre son cœur, le nom de Clotilde Perrin ricochant dans sa tête.
Un cabriolet stationnait à l’entrée des artistes, attelé à un cheval noir dont le souffle fumait dans l’air nocturne. Le cocher était penché sur son siège, comme s’il attendait des instructions. Il avait beau porter la livrée anonyme des grands hôtels, Camille le reconnaissait. C’était l’homme qui l’avait suivie deux nuits plus tôt, du bureau jusqu’à son immeuble.
Il la regarda, sans un mot, puis tourna la tête vers un passant qui ne se hâtait pas—un homme en haut-de-forme, appuyé sur une canne, qui semblait contempler les étoiles avec une patience de pierre.
Camille serra le carnet dans sa poche. Elle devait rentrer, décoder, comprendre. Mais une chose devenait claire en cet instant où Paris dormait autour d’elle : le masqué qui l’avait attaquée n’était pas Philippe. Il avait les yeux las d’un homme qui exécutait les ordres d’un autre. Et le sauveur aux cheveux pâles, celui qui était venu si vite, si précisément, pour la tirer de là—celui-là, ils étaient dans la même chambre au même moment, et il n’avait pu savoir où elle était que s’il la suivait, ou s’il connaissait déjà le passage.
Ce n’était pas une coïncidence. Personne ne tombe par hasard sur une salle secrète sous l’Opéra.
Camille ferma les yeux, sentit le poids du lourd pendentif contre sa poitrine, et prit une décision. Elle ne se cacherait plus.
Il était temps de revenir chez le marquis—non plus derrière un masque de journaliste, mais avec toutes ses questions à la main.