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Le Mirage de Monaco

Lire le chapitre 10: Aftermath in Monaco Vieille

La pluie s'était mise à tomber sur Monaco-Ville, fine et serrée, comme si le ciel voulait laver les traces de leur fuite. Camille poussa la porte du café L'Escala, un établissement étroit niché entre deux murs de pierre ocre, où les touristes ne s'aventuraient jamais assez loin pour trouver autre chose que des escaliers et des impasses.

Elle s'assit dos au mur, face à la porte. Ses mains tremblaient encore.

Victor s'affala sur la chaise en face d'elle, les épaules tombantes. La bruine avait plaqué ses cheveux sur son front, lui donnant l'air plus jeune, presque vulnérable. Il commanda deux cafés d'un geste vague au serveur, qui les regarda avec la méfiance réservée aux clients essoufflés et aux vêtements froissés.

La pluie tambourinait contre la vitre. Camille posa la clé USB sur la table entre eux, comme un insecte mort qu'elle n'osait pas toucher.

— Tu m'as menti, dit-elle enfin.

Victor remua la cuillère dans sa tasse que le serveur venait de déposer. Le geste était lent, calculé.

— Je ne t'ai pas menti. J'ai omis des détails.

— Des détails qui nous auraient fait tuer à Nice. À Monaco. Sur ce toit.

Il releva les yeux. Le bleu de ses iris semblait plus sombre dans la pénombre du café, presque noir.

— Si je t'avais tout dit à Paris, tu serais retournée dans ta boutique et tu aurais appelé la police.

— Peut-être que j'aurais dû.

— Peut-être. Mais tu aurais eu tort.

Camille laissa échapper un rire court, sans joie.

— C'est toi qui me dis ça ? Le même homme qui a disparu avec douze millions de francs en pierres précieuses il y a dix ans ?

Victor ne cilla pas. Mais quelque chose dans sa mâchoire se contracta.

— J'ai remboursé chaque centime. Au centime près. Ça m'a pris huit ans, mais je l'ai fait.

— Et pourtant tu es sous la coupe d'un prêteur sur gages à Anvers.

Il poussa un soupir long et fatigué.

— Falk n'est pas un prêteur sur gages. C'est un prédateur. Il ne prête pas de l'argent, il achète des gens. Des gens qui ont besoin de repartir à zéro, qui ont des compétences particulières et un passé qu'ils aimeraient oublier.

— Et toi, c'est ton passé que tu voulais oublier ?

— Je voulais... effacer. La dette, mais aussi le reste. Les noms, les visages. Tout ce que j'avais fait pour arriver là.

Il but une gorgée de café. Son regard se perdit un instant sur l'étagère où s'alignaient des bouteilles de limoncello poussiéreuses.

— Falk m'a proposé de racheter mes créances. Il avait mes anciens partenaires entre les mains — ceux de l'époque où je conduisais pour des équipes de casse. Si je refusais de travailler pour lui, il les livrait à la police italienne. Et moi avec.

— Tu étais un voleur.

— Un chauffeur. Ça reste un voleur, oui. Mais ce que ce salaud me fait faire, ce n'est pas du vol. C'est du blanchiment de réputation. Il salit les gens. Il collectionne leurs secrets, et il les utilise pour construire un réseau qui le rend intouchable.

Camille prit la clé USB entre ses doigts. Elle était légère, anodine. Le plastique blanc portait des traces de frottement, comme si elle avait été manipulée avec précaution pendant des années.

— Et cette clé ? Qu'est-ce qu'elle contient exactement ?

Victor jeta un coup d'œil autour d'eux. Le café était presque vide. Une vieille femme lisait le journal au comptoir. Un couple se disputait à voix basse près de la fenêtre.

— Je ne l'ai pas ouverte. Pas encore. Mais quand tu m'as montré le marquage É.V., j'ai compris que Vasseur ne travaillait pas seul. Et que Falk était peut-être dans la boucle depuis le départ.

— Falk ? Qu'est-ce qu'il a à voir avec le faux collier ?

Victor se pencha en avant. Sa voix baissa d'un ton.

— Falk ne fait pas que du chantage. Il organise aussi des ventes privées. Discrètes. Des enchères pour des collectionneurs qui ne veulent pas qu'on sache ce qu'ils achètent. Et ses clients préférés sont ceux qui n'ont aucun scrupule à acquérir des pièces volées.

— Tu veux dire que le Cœur de Neptune a été volé pour être vendu aux enchères chez Falk ?

— C'est une possibilité. Une seule parmi d'autres. Mais si la clé contient la liste des clients, et que quelqu'un a fabriqué un faux parfait du collier dans le seul but de provoquer une chasse au trésor... alors peut-être que le vol est un écran de fumée. Pour quelque chose de plus gros.

Camille reposa la clé sur la table.

— Plus gros qu'un bijou estimé à quarante millions d'euros ?

— Beaucoup plus gros.

Un silence s'installa entre eux. La pluie avait cessé. La lumière du soir tombait en oblique dans la salle, allongeant les ombres des bouteilles sur le zinc.

— Pourquoi tu me racontes ça maintenant ? demanda Camille enfin.

— Parce que tu mérites de savoir à quoi tu es mêlée. Et parce que je crois qu'on est manipulés autant l'un que l'autre.

— Par la femme dans l'ombre ?

— Par elle, par Vasseur, par Falk. Peut-être par les trois. Peut-être qu'ils se servent de nous comme d'otages dans une partie que personne ne voit.

Il se passa une main sur le visage. Les cernes sous ses yeux semblaient plus profonds que quelques heures auparavant.

— Quand tu m'as demandé de t'accompagner à Monaco, je croyais que ce serait une affaire simple. Récupérer le vrai collier, identifier le faussaire, prouver ton innocence. Mais maintenant, j'ai l'impression qu'on est au centre d'un dispositif qu'on ne connaît pas encore.

Camille tourna la tasse entre ses mains. Elle sentit une colère sourde monter en elle, mêlée à une chose qu'elle ne voulait pas nommer — peut-être de la déception.

— Tu es venu me chercher pour ton propre compte, Victor. Pour te libérer de Falk. C'est ça, la vérité ?

— La vérité, c'est plus compliqué.

— Non. Réponds.

Victor la fixa un long moment. Elle vit dans ses yeux une hésitation, puis une décision.

— La vérité, c'est que je devais te voler le collier de ta mère. Falk le voulait. Il savait que tu l'avais en consultation pour l'exposition — que tu travaillais dessus depuis des semaines. Il m'a ordonné de l'approcher. Mais quand je t'ai vue dans ton atelier, à manipuler ces pierres avec des gants de coton blanc, avec cette concentration que tu avais déjà quand on était étudiants... j'ai pas pu.

— Pas pu faire quoi ?

— Pas pu suivre son plan. Falk voulait que je te séduise pour que tu me donnes accès au coffre. Mais j'ai vu quelque chose de vrai dans tes yeux. Et j'ai voulu te protéger du mensonge, même si j'étais empêtré dans le mien.

Camille ferma les yeux. Le poids de ses paroles s'abattit sur elle comme une vague froide.

— Alors tout ce que tu m'as raconté sur Paris, sur ce que nous étions...

— C'était vrai. Le reste, c'était du décor. Mais rien de ce que j'ai ressenti n'était faux. Je te jure.

Elle ouvrit les yeux. Il avait tendu la main vers la sienne, mais elle la retira brusquement.

— Ne fais pas ça. Ne transforme pas ça en mélodrame.

— Je ne te demande pas de me pardonner.

— Et tu as raison, parce que je ne pardonnerai rien. Pas encore. Mais j'ai besoin de comprendre ce qu'il y a sur cette clé.

Elle la poussa vers lui.

— Ouvre-la.

Victor sortit un petit ordinateur portable de son sac — un modèle robuste, visiblement modifié. Il l'ouvrit et y inséra la clé. L'écran s'alluma d'un coup. Aucun mot de passe ne lui fut demandé.

Camille se pencha. Des dossiers s'alignaient en colonnes serrées, chacun nommé selon des codes alphanumériques qu'elle ne reconnut pas.

— C'est une liste de transactions, murmura Victor. Mais pas des transactions bancaires ordinaires.

Il ouvrit un fichier. Une ligne de données apparaissait, suivie d'une autre. Des montants. Des dates. Des références de sociétés écrans.

— Des clients de Falk, dit-il. Leurs achats, leurs ventes. Et regarde.

Il pointa du doigt l'écran. Une mention à côté d'une entrée récente, datée de dix jours auparavant.

— « Cœur de Neptune. Authentification en cours. Acquéreur. »

Camille sentit son cœur s'arrêter un instant.

— Qui est l'acquéreur ?

Victor fit défiler le fichier jusqu'en bas de la ligne.

— Il n'y a pas de nom. Juste un code. Trois lettres.

Il agrandit la police de caractère. Sur l'écran, en lettres capitales, s'affichait :

**M. R.**

Marthe Renard, pensa Camille sans oser le dire à voix haute. L'assistante de Vasseur.

Elle releva la tête vers la fenêtre. Dans la rue, une silhouette féminine passa lentement devant le café. Son visage était à moitié dissimulé sous un chapeau. Elle ne regarda pas à l'intérieur, mais Camille eut froid dans la nuque.

— Il faut trouver un endroit pour analyser les fichiers, dit-elle en détournant le regard. Quelque part où personne ne nous suivra.

Victor ferma l'ordinateur et le rangea.

— J'ai un contact dans le quartier de La Condamine. Une ancienne archiviste qui travaille encore pour le palais. Elle pourra nous héberger le temps d'examiner tout ça.

Camille se leva. Sur la table, elle laissa un billet pour les cafés, puis elle remit son écharpe en place.

— Une dernière chose, dit Victor alors qu'elle se dirigeait vers la porte.

Elle se retourna.

— Tu avais raison. Tout à l'heure, quand tu disais que je t'avais trahie il y a dix ans. J'ai choisi la fuite au lieu de t'affronter. Et je le regrette encore.

Camille le regarda. La lumière du soir creusait son visage, lui donnant une intensité qu'elle ne lui connaissait pas.

— On verra ce que disent les fichiers, répondit-elle. Mais pour le moment, je préfère qu'on reste concentrés sur le collier.

Elle franchit la porte du café et s'engagea dans l'étroite rue pavée. La nuit commençait à tomber sur Monaco-Ville, et les réverbères s'allumaient un à un dans la pénombre dorée.

Derrière elle, Victor la rejoignit en silence. Ils marchèrent côte à côte sans parler, leurs pas résonnant sur les pierres mouillées, remontant vers la vieille ville comme deux conspirateurs épuisés d'une bataille qu'ils ne comprenaient pas encore.