Le Mirage de Monaco
Lire le chapitre 11: A Second Look
La clé USB vibrait encore légèrement entre les doigts de Camille, comme si elle contenait une vie propre, un cœur électronique qui battait sous la coque de plastique noir. Le café de Monaco-Ville s'était vidé depuis longtemps ; seule une serveuse essuyait des tasses derrière le comptant, indifférente à leur présence. Victor avait poussé sa chaise contre le mur, les yeux rivés sur l'écran de son ordinateur portable, un vieux modèle dont la batterie semblait ne tenir qu'à un fil.
— Il y a plus que la liste clients, dit-il en tournant l'écran vers elle.
Camille se pencha. La liste s'affichait en colonnes serrées : des noms, des montants, des dates, des codes à six chiffres. Mais sous la ligne « M.R. », un symbole clignotait — un petit losange irrégulier, presque imperceptible si on ne le cherchait pas.
— C'est quoi, ça ? demanda-t-elle.
— Un marqueur. Un point d'entrée vers une couche chiffrée. Falk utilise ce genre de système pour ses transactions les plus sensibles.
— Tu connais son système ?
— Je connais ses habitudes. Pas ses secrets.
Camille sortit de son sac un petit carnet à couverture noire et un stylo. Elle aurait préféré son laboratoire, ses microscopes, ses outils de précision. Mais elle avait appris à travailler avec ce qu'elle avait. Elle recopia le symbole, puis la ligne entière de « M.R. » : *M.R. — Cœur de Neptune — 04.12 — 21°08' 47" N 07°44' 56" E.*
— Attends. Ça, c'est pas un code client. C'est des coordonnées.
Victor se rapprocha. Son épaule frôla celle de Camille, et elle sentit la chaleur de son corps à travers la toile de sa veste. Elle se redressa, garda ses distances.
— 43°43' 59" N, 7°25' 00" E, c'est le port Hercule, dit-il. Là, c'est plus au large. Mais proche.
— Proche de quoi ?
Il tapa les coordonnées dans un moteur de recherche, puis sur une carte satellite. L'image se chargea lentement, pixel par pixel, comme un polaroid qui révélait son sujet à regret. Une forme blanche, élégante, ancrée à quelques encablures de la côte, juste devant le Grimaldi Forum.
— Un yacht, murmura Camille. Le *Pacific Pearl*.
Victor agrandit l'image. Le navire était long, au moins soixante mètres, avec un pont arrière aménagé pour des réceptions. Des lumières étaient allumées à certains hublots. Un drapeau flottait à la poupe, mais la résolution ne permettait pas de l'identifier.
— Il est toujours là, dit-elle. Le voleur n'a pas quitté Monaco.
— Ou Falk l'a affrété pour une livraison.
— Tu crois vraiment qu'on livrerait un joyau comme le Cœur de Neptune sur un bateau visible de toute la côte ?
Victor haussa les épaules. Il semblait fatigué, les cernes plus marqués sous ses yeux clairs. La course sur les toits, l'ambush, les mensonges qui tombaient un à un — tout cela pesait sur lui, et malgré la méfiance qu'elle ressentait, Camille ne pouvait s'empêcher de remarquer sa tension, la façon dont ses doigts crispaient le bord de la table.
— Qu'est-ce qu'il y a d'autre dans le fichier ? demanda-t-elle.
Victor retourna à l'écran. Il navigua dans la structure des répertoires, ouvrit des dossiers aux noms étranges — *ventes_complétées*, *catalogues_privés*, *annexe_dispositions*. Tous semblaient vides ou protégés par des mots de passe. Mais dans un sous-dossier nommé *correspondance*, il trouva trois fichiers texte dont les noms étaient une simple suite de chiffres et de lettres.
— Essaye le code de Moreau, dit Camille. 71.42.88.
Victor tapa les chiffres. Le premier fichier s'ouvrit, révélant une série de messages, peut-être une vingtaine. Des échanges entre deux correspondants anonymes, identifiés seulement par des initiales : « V. » et « É.V. ».
Camille se pencha. Sa main tomba sur l'épaule de Victor, sans y penser. Le premier message était daté de trois semaines avant le vol.
*« V. — La pièce est en place. Le gardien ne parlera plus. Il faut qu'ils croient à la fuite vers Nice. Les coordonnées sont dans le marqueur. É.V. »*
— « É.V. », murmura Camille. Étienne Vasseur. Ou quelqu'un qui utilise son nom.
— Vasseur est mort.
— C'est ce qu'on disait. Mais le faux que j'ai examiné portait sa signature d'outil. Personne d'autre ne travaille le métal comme lui.
Victor fit défiler les messages. Ils parlaient de plannings, de rotations de sécurité à la bijouterie, de points de rendez-vous. Mais rien sur le mode opératoire exact ou sur la raison du vol. Un message attira l'attention de Camille :
*« É.V. — La cible est en mouvement. Le contact à l'intérieur est fiable. Il assurera la diversion. Le reste selon le plan. V. »*
— Un contact à l'intérieur, dit-elle. Dans Fabre & Delmas.
Victor ne répondit pas tout de suite. Il tourna son regard vers la fenêtre, vers la mer qui scintillait dans le noir.
— C'est peut-être pour ça qu'on nous a trouvés aussi facilement, dit-il. À l'appartement de Moreau, sur le toit. Si quelqu'un savait que nous allions vers l'USB, il pouvait préparer l'embuscade.
— Ou c'est toi qui les a prévenus.
Il se retourna, les yeux froids. Un éclat de colère qu'elle n'avait pas encore vu.
— Si je les avais prévenus, je ne serais pas là à essayer de déchiffrer les fichiers de Falk avec toi. Je serais déjà dans un avion pour Anvers avec une prime dans la poche.
— Tu aurais pu.
— Mais je ne l'ai pas fait.
Elle le regarda, sans rien dire. Le silence entre eux était lourd, chargé de tout ce qu'ils ne se disaient pas. Camille se souvint de la façon dont il l'avait sauvée sur le toit, de la manière presque mécanique avec laquelle il avait désarmé les hommes de Ravello. Un passé qu'il n'avait jamais évoqué, des compétences qu'il aurait préféré garder secrètes.
— Continue à lire, dit-elle enfin.
Victor obéit. Le dernier message de la série était le plus intéressant. Il contenait un lien vers une image satellite, datée de ce matin. Et une annotation :
*« É.V. — Le Pacific Pearl lève l'ancre dans trois jours. Après cela, plus aucune trace. Si tu veux ta part, sois au rendez-vous. V. »*
— Trois jours, dit Camille. On a trois jours.
Le mot résonna dans le café vide. Trois jours pour trouver le Cœur de Neptune, pour comprendre pourquoi sa mère avait été mêlée à cette histoire, pour démêler les mensonges de Victor, pour prouver son innocence — ou découvrir qu'il la trahissait encore.
— Et l'adresse des coordonnées, demanda-t-elle. C'est bien le Pacific Pearl, ancré devant le Grimaldi Forum ?
Victor hocha la tête.
— Il sera toujours là. On peut peut-être approcher le navire. Trouver une faille.
Camille le regarda fixement. L'idée qui germait dans son esprit était folle, dangereuse, impossible. Et pourtant.
— Non. On n'approchera pas ce bateau en douce. On va s'approcher par devant. En tenue de gala.
Victor la dévisagea, perplexe.
— Une réception ? Tu veux qu'on se présente à une réception sur le Pacific Pearl ?
— Le Grimaldi Forum organise une soirée de charité demain soir. La moitié des invités sont des milliardaires qui passeront la nuit dans leurs yachts. Si le Pacific Pearl accueille une fête parallèle, il sera peut-être possible de s'y introduire.
— En se faisant passer pour des invités riches ?
— Toi, tu seras mon escort. Un homme d'affaires suisse qui a fait fortune dans la finance. Moi, une collectionneuse qui s'intéresse de près au Cœur de Neptune.
Victor marqua une pause. Un sourire — un vrai, cette fois — traversa son visage fatigué.
— Tu veux que je joue le rôle du fiancé riche ?
— Ne te réjouis pas trop vite. C'est un rôle.
— Camille, si je peux me permettre : tu as toujours été une excellente menteuse. Quand tu es entrée chez Fabre & Delmas, personne n'aurait cru que tu étais la fille d'une…
Il s'arrêta, se mordit la lèvre.
— Je sais ce que je suis, dit-elle calmement. Et je sais ce que je dois faire. Rapporte-moi le Cœur de Neptune, et je pourrai peut-être effacer mon nom de cette histoire et retrouver ma mère.
Il la regarda, ses yeux plus doux qu'ils ne l'avaient été depuis longtemps.
— On va le faire, dit-il. On va trouver ce bateau et on va lui reprendre ce joyau.
Elle ne répondit pas. Elle attrapa son sac, se leva, laissa quelques pièces sur la table pour leur consommation. Puis, à la porte du café, elle se retourna :
— Une dernière chose, Victor. Si tu me trahis encore une fois, si je découvre que tout cela était encore un mensonge…
— Tu me tueras ? demanda-t-il, sérieux.
— Pire. Je te laisserai vivant, avec la certitude que tu as perdu la seule personne qui pouvait te sauver de Falk.
Elle sortit dans la nuit, laissant Victor seul face à l'écran qui s'éteignait lentement, la carte satellite du Pacific Pearl encore visible dans l'obscurité.
Quelque part dans l'ombre, de l'autre côté de la rue, une silhouette féminine baissa ses jumelles, sourit, et composa un numéro sur son téléphone.
— Elle commence à comprendre, murmura-t-elle. C'est le moment d'accélérer.
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