Le Mirage de Monaco
Lire le chapitre 12: The Yacht Party
Le vent marin avait forcé depuis la tombée de la nuit, et les vagues clapotaient contre la coque blanche du *Pacific Pearl* avec une régularité presque hypnotique. Camille avait noué une écharpe de soie pâle autour de ses épaules, juste assez pour paraître insouciante, pas assez pour cacher la ligne du collier saphir qu’elle portait en prêt — un bijou de la maison Fabre & Delmas, sorti discrètement de l’atelier pour l’occasion.
Victor marchait à demi-pas derrière elle, la main posée au creux de son dos, comme un homme habitué à accompagner une femme qui n’avait besoin de personne.
— Tu exagères le personnage, murmura-t-il en souriant à un steward qui leur tendait des coupes de champagne.
— Taisez-vous, répondit-elle entre ses dents, avec un sourire destiné aux caméras. Les collectionneurs ennuyeux ne parlent pas aux escortes.
Il laissa échapper un rire bref, et elle sentit le souffle contre sa tempe. Elle s’écarta d’un pas.
Le pont principal du yacht était un théâtre de lumière blanche et de laiton poli. Des lustres en cristal suspendus aux filins du mât, des tables parsemées de caviar et de fleurs rares. Les invités — une soixantaine, peut-être — se mouvaient avec la nonchalance de ceux qui n’avaient jamais eu à vérifier un compte en banque. Camille compta les issues, les vigiles, les angles morts. Trois escaliers vers le pont supérieur. Un accès de service vers la cale à bâbord. Pas de vitrine visible.
Le Cœur de Neptune n'était pas exposé.
Cela ne la surprenait pas. On ne montrait pas une pierre volée à cent millions comme un trophée à des inconnus. Mais quelqu’un, ici, savait où elle se trouvait.
— Bar à gauche, VIP à droite, souffla Victor en lui tendant sa coupe. Il y a un homme qui nous observe depuis le lounges arrière, deux mètres derrière la sculpture de verre. Costume bleu nuit. Il n’a pas touché à son verre depuis qu’on est montés.
Camille inclina la tête, comme pour écouter sa confidence.
— Tu le connais ?
— Non. Mais il me regarde comme un connaisseur regarde un faux.
Elle but une gorgée de champagne. Brut nature, trop sec. Elle haïssait ça.
— Reste près de moi. Ne fais rien d’héroïque.
Ils traversèrent la foule. Camille engagea la conversation avec un marchand d’art genevois dont elle avait lu le catalogue la veille — elle pouvait citer deux de ses ventes, ce qui suffisait à le convaincre qu’elle était quelqu’un. Victor grappillait des informations dans son ombre, l’air de n’écouter que la musique.
C’est à ce moment que la femme apparut.
Elle émergea d’une porte latérale, vêtue d’une robe ivoire qui descendait jusqu’aux chevilles, les cheveux noirs tirés en arrière, les yeux cerclés de khôl. Elle se déplaçait avec une précision chirurgicale, et Camille sentit un froid descendre le long de sa nuque. Pas parce qu’elle était menaçante. Parce qu’elle était là à l’endroit exact où une silhouette s’était dessinée, un café de Monaco-Ville, la veille.
Lidia Marchetti l’avait croisée, puis elle avait continué son chemin.
Camille fit un pas de côté, mais Lidia avait déjà ajusté sa trajectoire. Elle tendit la main avant même de dire un mot.
— Camille Laurent, je présume. Le bijou est splendide. La maison Fabre & Delmas a le meilleur service de prêt impersonnel de la Côte.
Camille prit la main — la poignée était ferme, trop informée.
— Je ne crois pas que nous nous soyons présentées.
— Lidia Marchetti. Galerie Marchetti, Milan. Nous avons un ami commun qui parlait de vous avec une certaine… insistance.
Son sourire ne touchait pas ses yeux.
— Il paraît que vous avez un œil pour les pierres qui parlent. Moi aussi. Et les pierres qui ont disparu, c’est encore plus fascinant, n’est-ce pas ?
Camille ne cilla pas. Victor, à un mètre, jouait avec la bague à son annulaire, un geste trop légèrement calculé pour être naturel.
— Je collectionne pour mon plaisir, répondit Camille. Les disparitions, c’est le domaine des assureurs. Et j’ai horreur du travail.
Lidia laissa échapper un petit rire, qui sonna comme du verre qui se brise.
— Nous sommes semblables, vous et moi. Nous n’aimons pas le travail. Mais nous aimons ce qu’il permet d’acheter. La liberté. Les secrets. La vengeance, parfois.
Elle se pencha plus près. Son parfum sentait l’ambre et la cigarette froide.
— La maison Marchetti a conseillé certains acheteurs très directs. Falk Sørensen en fait partie. Je sais quel objet vous cherchez, Laurent. Et je sais qu’il n’est pas à bord.
Camille dut empêcher son regard de dériver vers la cale.
— Alors dites-moi ce qu'il y a à bord, et je vous laisse tranquille.
Lidia inclina la tête. Une mèche noire glissa sur sa joue.
— Ce qu’il y a à bord, c’est un problème que vous ne voulez pas avoir. Le genre qui aime jouer avec les gens comme un chat avec une souris. Vous cherchez quelqu’un qui veut être trouvé. Vous cherchez une trace que quelqu’un d’autre — peut-être mieux placé que vous — a déjà effacée.
Elle recula d’un pas. Derrière elle, le costume bleu nuit avait cessé de regarder Victor ; il observait Camille.
— Mon conseil, chuchota Lidia. Rendez-vous au port demain matin. Oubliez ce yacht. Oubliez Grasse. Si vous continuez, vous allez trouver ce que vous cherchez. Et vous regretterez de l’avoir cherché.
Elle tourna les talons et se fondit dans la foule sans un regard en arrière.
Camille resta immobile, la coupe serrée dans son poing. La glace fondait dans le champagne.
Victor la rejoignit en une enjambée, dos à la foule.
— Qu’est-ce qu’elle t’a dit ?
— Que le Cœur n’est pas à bord. Et qu’on est attendus quelque part.
— Elle ment peut-être.
— Elle ne ment pas. C’est pire. Elle essaie de semer le doute pour que je fasse une erreur.
Victor passa une main dans ses cheveux. Un tic qu’elle ne lui avait jamais vu. Il se pencha.
— Camille. Regarde la sculpture de verre. Le service, côté bar. Le steward qui essuie le même verre depuis dix minutes. Et le costume bleu nuit qui a fait un appel depuis les cabines il y a deux secondes.
Elle suivit son regard. Le vigile avait un téléphone à l’oreille, et ses yeux fixaient le pont.
Puis, derrière eux, la lumière du mât s’éteignit. Le yacht entier plongea dans une obscurité soudaine, juste assez longue pour que le public pousse un murmure effarouché. Quand la lumière revint — une seconde, peut-être deux — Lidia avait disparu, et il n’y avait plus aucune trace qu’elle avait jamais été là.
Camille se tourna vers Victor, et ne sut pas si ce qu’elle lisait dans son regard était de la peur ou du triomphe.
— Il n’est pas à bord, dit-elle lentement. Alors pourquoi toute cette mise en scène ?
Victor baissa les yeux vers la bague à son doigt.
— Parce que la mise en scène *était* le but. Et nous venons de confirmer que nous sommes les invités d’honneur.
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