Le Mirage de Monaco
Lire le chapitre 13: A Slip of the Mask
Le faisceau laser coupait la brume à hauteur de genoux, invisible jusqu’à ce qu’il effleure le métal du garde-corps. Victor posa la main sur celle de Camille — pas une caresse, une correction. Une pression ferme, précise, qui la tira d’un demi-pas vers la gauche.
Un souffle. Le temps d’un battement de cœur, ses doigts s’enroulèrent autour des siens, et Camille sentit ce qu’elle avait cru mort depuis sept ans. Une chaleur brève, stupide, qui remonta le long de son poignet.
Elle retira sa main comme si elle avait touché une flamme.
« Ne fais pas ça. »
Victor la regarda, la pénombre du pont arrière creusant les traits de son visage. « Tu allais déclencher l’alarme. »
« Je parle de la main. Pas du faisceau. »
Il ne nia pas. C’était tout lui : ne jamais nier, laisser le silence faire le travail. Camille sentit la colère monter, plus ancienne que la nuit, plus lourde que le poids du collier disparu.
« Tu crois que je ne vois pas ce que tu fais ? demanda-t-elle à voix basse. Chaque fois que je m’éloigne, tu trouves un prétexte pour me toucher. Une épaule. Un poignet. Une main, maintenant. Tu manipules, Victor. Tu as toujours su doser ces gestes-là comme d’autres dosent la morphine. »
Il baissa les yeux vers sa propre main, puis releva la tête. Dans la lumière mouillée du large, son regard était fatigué. Sincère, peut-être. Peut-être.
« La bague que je t’ai donnée. Celle que tu portes sur une chaîne sous ta chemise. »
Camille eut un mouvement de recul instinctif. « Comment sais-tu que je la porte encore ? »
« Parce que tu es prévisible sur les choses importantes. » Il fit un pas vers elle. « C’était ma mère. Elle l’avait reçue de ma grand-mère, qui l’avait reçue de la sienne. Une lignée d’erreurs et de pardons, disait-elle. » Une pause. « Je ne l’ai jamais donnée à personne d’autre. »
« C’est joli. » La voix de Camille était plate, soigneusement vide. « C’est exactement le genre d’histoire que tu inventerais pour me faire rester. Tu l’as bien fait à Nice, il y a sept ans. Tu m’as dit que tu m’aimais pendant que tu préparais ma chute. »
« Pourquoi l’aurais-je encore sur moi, cette bague ? » demanda Camille. « Si c’était un mensonge, pourquoi l’aurais-je gardée ? »
Le silence de Victor fut plus éloquent que n’importe quelle réponse.
« Une preuve, dit-elle. Une preuve de ma stupidité. Pour ne jamais oublier ce que ça coûte de te croire. »
À l’intérieur du yacht, des rires s’élevèrent derrière les baies vitrées. La fête battait son plein. Ils étaient seuls sur le pont tribord, dissimulés par l’angle mort des caméras que Victor avait repéré à l’œil nu, une habitude qu’il n’aurait pas dû avoir pour un simple négociant d’art.
Il fit encore un pas vers elle. Un seul. Camille ne recula pas cette fois, mais elle sentit sa respiration changer malgré elle.
« Je sais ce que tu crois de moi », dit-il. « Et tu n’as pas tout faux. Je t’ai utilisée à Nice. Je l’ai accepté. Mais pas pour l’argent, pas pour Falk. Pour la dette. Une dette que je paie encore, chaque jour, avec un intérêt qui ne fait que s’accumuler. »
« Et c’est quoi, cette dette ? » demanda-t-elle. « Qu’est-ce qui peut bien justifier d’avoir trahi la femme que tu disais aimer ? »
Les secondes s’égrenèrent. Un moteur au loin, les vagues contre la coque, le bruit étouffé d’un orchestre. Victor ouvrit la bouche, la referma. Pour la première fois depuis qu’elle le connaissait — deux décennies, une trahison, une nuit sur ce yacht — Camille le vit vraiment chercher ses mots.
« Mon père. » La phrase avait la texture du métal rouillé. « Il avait des dettes de jeu à Macao. Falk les tenait. Il m’a offert un choix simple : ton collier ou la vie de mon père. »
Camille tressaillit. « Tu aurais pu me le dire. »
« Et qu’est-ce que tu aurais fait ? » La voix de Victor se fit dure. « Tu étais la fille de la maison Fabre. Tu aurais appelé la police, ton avocat, ton conseiller en image. Mon père serait mort dans un entrepôt de Macao avant que tu aies fini le premier appel. »
Elle voulut répondre, mais aucun mot ne vint. Parce qu’il avait raison. Parce qu’elle le connaissait assez pour savoir qu’il disait vrai.
« Je n’ai jamais voulu te perdre », dit-il. « Je voulais juste survivre à la nuit. Et ensuite, c’était trop tard. »
La main de Victor resta à son côté. Il ne bougea pas, ne tendit rien. C’était pire que s’il l’avait fait : c’était l’absence de manœuvre qui la désarmait.
Camille sentit le poids de la bague contre son sternum, sous le tissu de la robe, comme un petit cœur étranger qui battait à son propre rythme.
« Maman est morte parce que ce collier a disparu, dit-elle lentement. Elle est morte de chagrin, ou de quelque chose qui y ressemblait. Tu me demandes de croire que tu l’as trahie pour sauver ton père, et peut-être que c’est vrai. Mais ça ne change rien. »
Elle releva la tête, le fixa dans la pénombre.
« Ça ne change pas ce que tu es, Victor. Un homme qui trahit ceux qu’il aime pour sauver ceux qu’il aime. La seconde où je deviens plus précieuse que ta dette, tu me sacrifieras pareil. »
Dans le silence qui suivit, quelque chose bougea derrière les baies vitrées du salon principal. Une silhouette féminine, brune, élégante — Lidia Marchetti, qui les regardait à travers la vitre.
Ou qui regardait Camille.
Et au moment où leurs regards se croisèrent, Lidia leva la main, et sur son annulaire, la lumière du lustre fit flamber une pierre bleue qu’aucun diamant ne pouvait imiter.
Le temps s’arrêta.
Camille oublia Victor, la bague, la dette, tout. Parce qu’à cet instant précis, elle reconnaissait la gemme qui brillait au doigt de la femme qui leur avait dit que le Cœur de Neptune n’était pas à bord.
Et elle savait qu’elle s’était trompée sur toute la ligne depuis le début.
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