Le Mirage de Monaco
Lire le chapitre 14: Rings of Truth
Le cliquetis du projecteur emplit la cabine exiguë du second steward, une pièce que Camille avait repérée lors de leur passage vers le pont supérieur. Elle avait forcé la serrure avec une épingle à cheveux—un geste qu’elle n’aurait jamais cru capable d’accomplir il y a une semaine. Victor se tenait derrière elle, les bras croisés, le souffle court. Le silence de la mer, à travers le hublot, contrastait violemment avec le bourdonnement électrique de la pellicule.
Sur l’écran, les images en noir et blanc défilaient. Une caméra de surveillance fixe, braquée sur l’allée des cabines privées du pont inférieur, 22h47 selon l’horodatage. D’abord rien. Puis une silhouette—Lidia Marchetti, reconnaissable à sa démarche dansante et à l’éclat de son collier qui captait la lumière artificielle. Elle marchait vers la cabine 214, celle de Vasseur, celle-là même qu’une garde avait été chargée de surveiller.
Camille retint son souffle. La porte s’ouvrit. Mais ce ne fut pas Lidia qui frappa.
Un homme sortit, de l’intérieur. Il était de taille moyenne, la tête baissée, les mains occupées à replacer sa cravate. Ses gestes étaient mécaniques, comme s’il sortait d’une réunion qui avait mal tourné. Il releva le menton, et l’image capta son visage.
Camille poussa un souffle rauque. Sa main se posa sur la table où le projecteur vibrait.
« Henri, » murmura-t-elle. « C’est Henri. »
Victor s’approcha, les yeux plissés. « Le garde qui a disparu le soir du vol. Celui qu’on croyait… »
« Enlevé. Ou pire. La sécurité du Grimaldi l’a cherché pendant deux jours. Il était censé être la victime de tout ça, le type qui avait tout vu et qui avait failli se faire tuer. » Camille se tourna vers lui. « Mais regarde-le. Il ajuste sa manchette. Il n’a pas l’air d’un homme qui vient d’échapper à la mort. »
Sur l’écran, Lidia joignit Henri, posa une main sur son épaule, échangea quelques mots trop rapides pour être lus sur les lèvres. Puis ils s’éloignèrent ensemble, disparaissant dans l’angle mort de la caméra. L’image resta fixe vide pendant une interminable minute, avant de couper au plan suivant.
Camille coupa le projecteur. La pièce s’éteignit dans un grésillement.
« C’est une mise en scène, » dit-elle lentement. Sa voix était basse, mais elle tremblait légèrement à la périphérie, comme une flamme qu’on souffle. « Il n’a jamais été en danger. Il est avec elle. »
« Ou alors il l’est devenu depuis. »
« Tu sais quoi, Victor ? Chaque fois que tu ouvres la bouche pour la défendre, ta main droite touche ta bague. »
Victor baissa la main aussitôt. Trop tard. Le geste avait été aussi involontaire que révélateur.
« À quoi tu joues avec moi ? » Camille s’approcha, le menton haut. La colère montait en elle, non pas froide mais précise, comme le bout d’un outil de sertissage. « Depuis que je t’ai retrouvé sur ce toit, tu m’as donnée assez de vérité pour que je te fasse confiance, mais jamais assez pour que je sache la pleine étendue de ton mensonge. » Elle le dévisagea. « Tu m’as dit que tu as trahi ta mère de père pour lui sauver la vie. Tu m’as dit que tu devais une dette à Falk. Mais tu ne m’as jamais expliqué pourquoi il te tient encore après tout ce temps. »
Le bateau remua légèrement, une houle qui passait. Les lumières de Monaco, à travers le hublot, dansaient sur l’eau noire, pareilles à des éclats de verre brisé.
Victor laissa échapper un rire sans joie. « Parce que je n’avais jamais trouvé le courage. »
Il s’assit sur la caisse de matériel retournée qui servait de siège. Ses épaules, habituellement droites comme un mât, s’affaissèrent d’un cran. Camille le regarda chercher ses mots, silencieuse, les mains croisées dans le dos.
« Ma dette ne se limite pas à une somme, Camille. Ce n’est pas un chiffre que l’on peut rembourser en deux versements bancaires. » Il passa la main sur son visage, un geste d’épuisement profond. « La nuit où j’ai refusé de voler le collier de ta mère, Falk m’a dit : “Très bien. Alors tu paieras autrement.” Et il a détruit mon père. Pas physiquement, non. C’eût été trop humain. Il a détruit la réputation de son entreprise. Il a fait en sorte que mon père soit mis en cause dans un scandale financier qu’il n’avait jamais commis. Le vieil homme a perdu tout ce qu’il avait construit en quarante ans. Maisons, économies, dignité. »
Camille resta immobile. Sa poitrine montait et descendait mais ses traits, eux, ne bougèrent pas.
« Et qu’est-ce qu’il t’a demandé en échange de sa clémence ? »
« Des faveurs. De temps à autre. Des informations sur les collections. Les gardes, les trajets des livraisons. Rien de spectaculaire, rien de trop dangeureux au début. Des petits services qui me gardaient dans sa main comme un bijou dans une pince, suffisamment serré pour ne pas tomber, pas assez pour se briser. » Il la regarda enfin, les yeux noirs, francs. « Il n’a jamais demandé que je m’implique dans le vol du Cœur de Neptune. Pas une fois. Mais je savais que cela arriverait un jour. C’est pour ça que je t’ai contactée, pour que je t’aide à le retrouver avant lui. Pas par amour pour la justice, Camille. Par peur. Et par calcul. »
La révélation tomba dans la pièce comme une pierre dans l’eau profonde. Camille fit un pas vers lui, lentement, comme on s’approche d’un animal blessé que l’on ne veut pas effrayer. Sa voix était calme, presque tendre :
« Et qu’est-ce qui change maintenant ? Entre le Victor qui est là, celui qui vient de voir son adversaire en pleine lumière, et celui qui m’a menti sur un toit il y a trois jours ? »
Victor se leva. Sa main gauche chercha la bague à son annulaire droit, qu’il fit tourner une fois complète avant de la retirer. Il la tendit à Camille, posée sur la paume ouverte.
« Ma mère me l’a donnée le jour où elle est morte. Je ne l’ai jamais enlevée. Même pendant les quinze heures que j’ai passées à l’hôpital quand mon père a fait sa crise cardiaque, en apprenant que la banque avait gelé ses comptes. » Il respira profondément. « La garder me rappelait que je pouvais encore être honnête quelque part. Que j’avais une racine propre. Mais je la sors de ma poche et je te la donne maintenant, parce que je te jure, Camille, que la vérité que je viens de te dire, c’est la seule chose que je possède encore qui soit à moi. »
Camille ne prit pas la bague. Elle retira doucement sa main de sa paume.
« Je n’ai pas besoin de ton héritage, Victor. J’ai besoin de savoir que la prochaine fois que je me tournerai vers toi pour regarder derrière nous, tu seras là, et pas déjà parti avec Falkige dans ton autre poche. »
Il demeurait immobile, la main tendue. Camille ne la prit pas. Mais elle croisa son regard, et elle ne détourna pas les yeux. La tension entre eux fluctua, comme l’aiguille d’un compas arrêté entre le nord et le sud.
Le silence dura. Puis un bruit—léger, étouffé—derrière la porte les fit tous deux sursauter. Une silhouette passait devant la vitre opaque du couloir. Camille colla son œil au montant de la porte. Lidia Marchetti passait, à trois mètres, escortée par le même Henri qu’ils venaient de voir enregistré, marchant maintenant avec une assurance d’homme qui connaît le terrain. Elle tenait son smartphone d’une main ; de l’autre, elle faisait tournoyer ce qui ressemblait à un porte-clés doré. Derrière eux, un autre employé du bateau poussait un chariot vers la sortie du service.
Camille se retira dans l’ombre du renfoncement. Elle sentait Victor tout contre elle dans l’espace réduit, le souffle à peine audible entre eux.
« Ils se dirigent vers les annexes, » murmura-t-il. « Les canots de sauvetage. S’ils descendent à terre avec un colis… »
« Ou avec la vraie pièce, » compléta-t-elle. Elle tenait enfin enfin un fil. Mais le tissu de mensonges qui entourait ce navire était loin d’être défait. « Viens. On les suit de loin. Et cette fois, tu restes où je peux te voir. »
Elle poussa la porte sans attendre sa réponse. Le corridor était vide, baigné d’une lumière tamisée d’or et de laque. Derrière elle, Victor remit la bague à son doigt en silence. Camille ne vit pas ce geste.
Mais elle l’entendit. Le cliquetis léger du métal contre le métal. Une promesse, ou un avertissement. Elle choisit de poursuivre sa marche.
Ils débouchèrent à l’air libre, sur la plateforme extérieure de l’étrave tribord. La brise marine soulevait ses cheveux. Le port s’étendait en dessous, parsemé d’ampoules blanches et de soupirs de moteurs. Là, sur la passerelle secondaire réservée au personnel, les deux silhouettes de Lidia et d’Henri se détachaient, descendant vers le quai. Le canot les attendait, moteur ronronnant à basse vitesse.
Camille sortit son téléphone et prit une photo. Le bruit de l’obturateur se noya dans le vent. Elle regarda la photo, puis le port, puis l’horizon où l’aube commençait à peine à teinter le ciel d’un rose à peine visible.
« Ils s’éloignent. Où vont-ils, selon toi ? » demanda Victor à voix basse.
Camille ne répondit pas tout de suite. Dans la photographie, Lidia tournait la tête vers l’objectif—non, pas vers l’objectif : vers la jetée de la Larvotto, au loin. Sa main droite serrait un étui de cuir sombre qu’elle venait de retirer de sous son veston. Pas celui du collier qu’elle portait en gala. Un autre.
Un étui de transfert.
« Grasse, » dit-elle enfin, prononçant le nom que Lidia avait abandonné comme on sème une fausse piste. « Ou peut-être plus près encore. Le rendez-vous était à bord. Mais elle nous a donné la date. » Elle baissa son téléphone. « Nous avons une nuit pour comprendre le reste. »
Victor ne dit rien. Il la suivit, un pas derrière, comme il l’avait fait depuis le toit. Et dans la lumière naissante, Camille se demanda si elle avançait vers la vérité, ou vers le prochain miroir que Lidia, ou Falk, ou peut-être Victor lui-même, tendait devant elle.
La question resterait pour la nuit.
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