Le Mirage de Monaco
Lire le chapitre 16: A Double Offer
Le flash avait éteint la nuit, mais sa brûlure restait imprimée sur ma rétine. Henri courait déjà, le coffret thermique serré contre sa poitrine, ses pas résonnant dans l’escalier de service de l’immeuble Larvotto. Victor jura derrière moi, ses semelles glissant sur le marbre.
— Par là ! Il prend la sortie sud.
Nous dévalâmes les marches trois à trois. La porte de service claqua sur le quai. Le port de Monaco scintillait sous les lampadaires, mais Henri avait déjà disparu dans le dédale des pontons. Une Mercedes noire démarra dans un râle de moteur, ses feux arrière traçant une ligne rouge vers la corniche.
Je m’arrêtai, haletante. Victor posa une main sur mon bras.
— On ne le rattrapera pas à pied.
Il sortit son téléphone. Je l’arrêtai d’un geste.
— Non. Pas police. Pas encore.
— Camille, il a le vrai collier. Dans deux minutes, il sera sur la basse corniche, et après…
— Et après, dit une voix derrière nous, douce comme un couteau sous soie, il sera dans un entrepôt climatisé à Antibes, en attendant mes instructions.
Nous nous retournâmes. Lidia Marchetti se tenait à l’entrée de l’immeuble, vêtue d’un tailleur ivoire immaculé, ses mains gantées croisées devant elle. Elle n’avait pas l’air d’avoir couru. Elle n’avait pas l’air d’avoir eu besoin de courir.
— Vous saviez, dis-je.
— Bien sûr que je savais. Je savais que vous le suivriez. Je savais que vous prendriez une photo, que le flash vous trahirait. Henri est rapide, mais il est prévisible. Vous aussi, Camille.
Victor avança d’un pas, se plaçant entre nous. Lidia sourit, amusée.
— Le garde du corps. Ou le démon, selon le point de vue. J’ai suivi votre carrière, Victor. Vous avez laissé une traînée de dette et de sang de Monaco à Dubaï. Falk vous tient par la gorge, et vous mordez la main de la seule personne qui pourrait vous aider.
— Vous n’êtes pas ici pour me donner une leçon de morale, dit-il.
— Non. Je suis ici pour faire une offre.
Elle sortit un téléphone satiné de sa poche et le posa sur la rambarde du quai, entre nous, comme on dépose une pièce d’échecs.
— Le Cœur de Neptune vaut cinq fois plus que ce que vous imaginez. Pas en valeur marchande — en valeur de convoitise. Il y a des acheteurs à Bakou, à Shanghai, à São Paulo qui paieraient vingt millions pour le regarder fondre au feu d’une cheminée. J’ai des contacts. Le collier peut être vendu en quarante-huit heures, discrètement, sans trace.
— Et ?
— Et je vous offre la possibilité de l’acheter vous-même. Avant que je ne passe ces appels.
Le silence qui suivit fut épais, salé, comme l’air du port. Je sentis Victor se tendre à côté de moi.
— Quel prix ?
— Vous le connaissez, Camille. Vous avez passé des années à l’estimer, à le toucher, à rêver de le porter. Vous savez ce qu’il vaut. Vous savez ce qu’il représente pour votre famille. Alors je ne vous insulterai pas avec un chiffre. Je vous laisse fixer le montant de votre propre désir.
— Vous voulez que je me rachète mon propre collier.
— Votre famille l’a perdu en 2009. C’est moi qui l’ai retrouvé. La propriété légale est, disons… malléable. Vous m’offrez une somme raisonnable, je vous livre le collier demain soir au port de Cannes. Vous me donnez l’argent, je disparaît. Tout le monde y gagne.
Victor rit, sans joie.
— Vous êtes en train de demander une rançon à la victime pour son propre bien.
— Les victimes sont celles qui se plaignent. Camille n’est pas une victime. Elle est une détentrice de capital émotionnel. Et elle veut ce collier plus que l’argent qu’elle me donnera. C’est la seule raison pour laquelle elle est ici, à cette heure, à me parler.
Elle avait raison. Elle le savait. Je la détestais pour ça.
— Et si je refuse ?
Lidia haussa une épaule, dans un geste qui semblait copié sur une publicité de parfum.
— Alors j’appelle mes acheteurs. Vous ne reverrez jamais le Cœur de Neptune. Il sera démonté, pierre par pierre, avant la fin de la semaine. Un diamant de sa taille ne reste pas reconnaissable. Il devient des dizaines de pierres précieuses invisibles, dispersées chez des collectionneurs qui ne sauront jamais ce qu’ils détiennent. Vous passerez le reste de votre vie à chercher des morceaux dans des salles de vente.
Je regardais ses mains gantées. Elles ne tremblaient pas. Pas un micro-mouvement. Elle était certaine, absolument certaine, que j’allais accepter.
— Vous voulez que je paie pour ce que Henri a volé, dis-je. Mais vous n’êtes pas la tête pensante. Vous êtes le bras.
Son sourire se durcit, juste un frisson.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez.
— Celui qui tire les ficelles, dis-je. Celui qui a su que le collier sortait le 14, que le garde était corruptible, que la sécurité du Grimaldi avait un angle mort. Falk aurait pu vous apprendre tout cela. Mais Falk est mort. Alors qui a contacté Henri ? Qui vous a donné l’ordre ?
Le silence s’étira. Victor croisa les bras, une posture qui semblait accidentelle mais qui bloquait la sortie de Lidia.
— Personne, finit-elle par dire. C’était mon plan. Henri, le garde, la copie… tout cela, c’est moi.
— Menteuse.
Le mot sortit de ma bouche avant que je puisse le peser. Lidia cligna des yeux. C’est le premier signe de vulnérabilité que je lui ai vu.
— Votre plan était propre, dis-je. Le collier copié, le garde acheté, le yacht comme leurre. Trop propre. Personne ne pense à ces détails seul. Pas même vous.
— Vous vous trompez.
— Alors pourquoi Henri s’est-il enfui vers Antibes quand la destination inscrite sur le boîtier était Grasse ? Il n’y a pas de destination. Il y a un homme qui attend. Et cet homme n’est pas Falk.
Lidia se tut. Ses yeux glissèrent vers le téléphone sur la rambarde. Je le ramassai.
— Je garde ça.
— Vous n’allez pas appeler la police, dit-elle, et ce n’était pas une question.
— Non. Mais je vais réfléchir à votre offre. Quarante-huit heures, c’est long. Vous pourriez changer d’avis.
Je tournai les talons. Victor me suivit, dans un pas mesuré, gardant son corps aligné entre Lidia et moi jusqu’à l’angle du bâtiment.
Elle ne cria pas. Elle ne protesta pas. Elle resta là, immobile, sous la lampe du port, et je compris qu’elle avait prévu cette fin alternative. Que j’aie accepté ou non, elle avait un plan. La question était de savoir lequel, et si Victor était dedans.
Nous marchâmes deux cents mètres en silence avant qu’il parle.
— Vous n’allez pas payer la rançon.
— Non.
— Vous n’allez pas appeler la police.
— Non plus.
— Alors quoi ?
Je m’arrêtai. Le port s’étendait devant nous, les yachts se balançant dans une houle invisible. Je sortis mon téléphone et ouvris la photo que j’avais prise de Henri, le coffret contre sa poitrine. Je zoomai sur le poignet. Là, sous sa manche, un reflet bleu.
— Il porte le même anneau que celui que vous m’avez offert, dis-je. Celui de votre mère.
Victor devint blanc sous la lumière du réverbère.
— C’est impossible.
— Le fermoir de l’anneau de votre mère porte une marque — une fleur de lis minuscule, gravée à l’intérieur du chaton. Mon mentor l’a dessinée. Il n’a fait que trois pièces avec cette marque. L’une est la mienne. L’une est celle que vous m’avez donnée. Et l’autre, d’après les registres de son atelier, n’a jamais été vendue. Elle était destinée à un client privé dont le nom reste gravé dans les livres : un homme que mon mentor appelait « l’Architecte ».
— L’Architecte ?
— La tête pensante. Celui qui tire les ficelles. Et votre homme de main porte son anneau. Vous êtes plus proche de lui que vous ne le prétendez, Victor.
Il ouvrit la bouche. La ferma. Pour la première fois depuis que je le connaissais, il n’avait pas de réponse.
Le vent du port souleva mes cheveux. Quelque part au loin, une sirène de yacht gémit. Je n’avais plus besoin de poursuivre Henri. Il me menait vers un autre homme, un homme qui avait peut-être planifié cette vie entière — la mienne, la sienne, celle de Victor — comme une partie d’échecs dont le plateau n’était pas le port mais tout Monaco.
Et au centre de ce plateau, une seule pièce n’avait jamais bougé : un anneau bleu, porté au doigt de la seule personne qu’on ne soupçonnait pas.
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