Le Mirage de Monaco
Lire le chapitre 17: Pieces of a Puzzle
La clé grinça dans la serrure de l’atelier. Camille referma la porte derrière elle, les volets tirés, la lumière tamisée par les lampes d’appoint. L’air sentait le métal froid et le solvant, une odeur familière qui aurait dû la rassurer. Rien ne le faisait.
Elle posa le sac à dos sur l’établi, en sortit le petit sachet de velours que Victor lui avait donné sur le yacht. Le bleu de sa bague lui brûlait la paume, comme un reproche. Elle fit glisser la bague dans une coupelle de porcelaine et éleva sa loupe binoculaire.
Le hallmarck était minuscule, gravé à l’intérieur de l’anneau : trois losanges imbriqués, presque invisibles à l’œil nu. Elle l’avait déjà vu. Quelque part. Dans les archives de son mentor.
Les archives. Le vieux classeur métallique dans le coin de l’atelier, celui qu’elle n’ouvrait presque plus depuis sa mort. Elle en sortit les tiroirs un à un, feuilletant les fiches de clients anciens, les croquis, les devis. Ses doigts s’arrêtèrent sur une chemise cartonnée au dos cornée : « Présentations spéciales – 1998-2007 ».
Elle l’ouvrit. Les dessins au crayon s’étalaient sous ses yeux, précis, délicats. La main de son mentor, Paul Reynaud, y avait tracé des lignes qu’elle connaissait par cœur. Mais ce qu’elle cherchait se trouvait deux pages plus loin : un ensemble complet, pensée pour la vitrine d’une collection privée. Trois pièces. Un collier. Une paire de boucles d’oreilles. Et une bague, sertie d’un saphir bleu nuit.
Elle compara la gravure sur la fiche avec le hallmarck sous la loupe. Exactement identiques.
Le souffle coupé, Camille recula d’un pas. La chaise buta contre le mur.
Ce hallmarck n’était pas un simple poinçon de joaillier. Paul l’avait conçu pour les pièces dites « de démonstration », celles qu’il créait en série limitée pour présenter son savoir-faire à de potentiels investisseurs. Des pièces magnifiques, mais qu’il n’avait jamais vendues. Il les gardait dans son coffre, sous son atelier, jusqu’à sa mort soudaine. Le contenu du coffre n’avait jamais été retrouvé.
Et une de ces pièces, la bague de Victor, circulait aujourd’hui comme un indice. Elle portait le marque d’un homme mort depuis cinq ans.
Camille sortit son téléphone de sa poche, ouvrit l’album photos de son travail : les images des caméras de surveillance, celles de Lidia au port, celle du hallmarck sur la bague d’Henri, agrandie au zoom numérique. Elle les superposa. Même signature. Même frappe.
— Ce n’est pas une coïncidence, murmura-t-elle.
Elle rapprocha la fiche de Paul. Il avait annoté en marge, d’une écriture nerveuse : « Commande privée – A. Collectionneur exigeant. Ne jamais exposer. »
A. Pas de nom complet. Pas d’adresse. Rien.
Mais Paul avait gardé les photos des pièces remises, comme il le faisait pour toutes ses commandes importantes. Elle tourna la page. Là, sous une image en noir et blanc, une dédicace : « Pour le Cœur de Neptune, avec toute mon admiration. P.R. »
Le Cœur de Neptune. Le nom du volé.
Camille lut la phrase trois fois avant de comprendre. Paul avait travaillé pour la personne ou le groupe qui possédait le collier original. Il savait. Il savait quel écrin abritait la pièce, quelles sécurités protégeaient la vitrine, quels passages étaient sourds et aveugles. Son mentor détenait les bleus du système.
Et quelqu’un les avait récupérés après sa mort.
Elle ferma le classeur d’un geste sec, les mains tremblantes. La colère montait, rouge, brûlante. Paul était mort dans un accident de voiture sur la route du Trophée des Alpes. La police avait conclu à une sortie de route, alcoolémie, trajectoire large. Camille avait refusé l’autopsie, trop choquée pour douter. Aujourd’hui, un doute immense se dressait devant elle, noir et hérissé.
Si Paul avait été tué pour ses connaissances, si quelqu’un avait orchestré sa mort puis utilisé ses plans, alors cette histoire ne la visait pas seulement en tant que bijoutière. Elle la visait en tant qu’héritière de Paul. Sa seule élève. Sa successeuse désignée.
Le téléphone de Lidia, encore dans sa poche, vibra.
Camille hésita une seconde, puis déverrouilla l’écran. Le code, elle l’avait noté en observant Lidia taper discrètement au port : 0419 pour le code postal de Monaco. L’écran d’accueil affichait une application de messagerie chiffrée. Trois messages non lus, expéditeur inconnu, identifiés seulement par une image : une étoile de mer dorée sur fond noir.
Elle ouvrit le fil.
« Le colis a-t-il atterri ? »
Réponse de Lidia, deux heures plus tôt : « Le livre a été déplacé. Livraison retardée. »
Réponse de l’inconnu : « Tu as 24 heures. Après, je traiterai directement avec le libraire. »
Le libraire. Un autre pseudonyme. Camille zooma sur l’image. L’étoile de mer… Elle avait vu ce symbole quelque part. Où ? Son esprit cherchait, fouillait, et trouva une boutique de la rue Grimaldi, une enseigne ancienne, poussiéreuse, qui vendait des livres rares et des albums de timbres. La devanture affichait une étoile de mer dorée sur fond noir. La librairie Ventimiglia.
Elle saisit son téléphone, composa le numéro du magasin. Occupé. Puis le portable de sa cliente la plus ancienne, celle qui lui avait parlé des faux passeports et des refuges discrets le long de la côte.
— Élodie ? C’est Camille. Je cherche un lieu sûr. Un endroit hors du territoire, dans les prochaines heures.
Il y eut une pause. Puis une voix grave :
— Le vieux phare de Tête-de-Chien. Personne n’y va cette saison. Tu veux une clé ?
— Oui. Et garde ton téléphone allumé.
Elle raccrocha, enfourna la fiche de Paul dans son sac, rengaina la bague. Son regard tomba sur une photo encadrée au fond de l’atelier : Paul, souriant, les mains tachées de gras de sertisseur, avec elle à ses côtés, un jour de réception d’une commande.
Une inscription gravée au dos du cadre, qu’elle n’avait jamais lue attentivement : « Quand on attaque l’œuvre, on attaque l’artiste. Reste forte. »
Une larme brûla, mais elle la refoula. C’était maintenant que Paul parlait. L’attaque n’était pas contre elle seulement. Elle était contre son héritage. Et le Cœur de Neptune était la pièce la plus précieuse de cet héritage, volé à un client qui n’avait peut-être jamais existé.
Elle prit le téléphone de Lidia, l’ouvrit sur la carte de Grasse, le regarda une dernière fois avant de le jeter dans un tiroir fermé. Non. Elle n’appellerait pas Victor.
Pas encore.
Elle sortit, verrouilla l’atelier derrière elle, et marcha vers le port où son zodiac l’attendait. Après tout, si quelqu’un connaissait les plans de Paul, cette personne connaissait aussi la cachette sous l’atelier. Camille était peut-être en train de se diriger vers un piège, mais si le Cœur de Neptune passait par Tête-de-Chien, elle y serait avant l’échéance.
Le vent marin lui gifla le visage. L’étoile de mer vibra contre sa hanche, dans la poche du jean. Elle n’avait pas appelé Victor, mais elle savait qu’elle aurait besoin de lui, tôt ou tard.
Surtout si celui qui l’avait trahie une première fois l’attendait au crépuscule.
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