Le Mirage de Monaco
Lire le chapitre 18: The Truth About Victor
La nuit sur le port de Monaco sentait le diesel et le sel. Camille avait marché vingt minutes sans dire un mot, le téléphone de Lidia serré dans sa poche comme un talisman. La silhouette de Victor la suivait à trois pas, patient comme un remords.
Elle s'arrêta devant la jetée du Yacht Club. Les mâts cliquetaient dans le vent léger. Derrière elle, la voix de Victor s'éleva, mesurée.
— Tu ne vas pas monter cette colline seule.
— Je ne t'ai rien demandé.
— Camille. Arrête.
Elle se retourna. Il se tenait sous la lumière d'un lampadaire, le visage creusé par l'ombre et la fatigue. Il tenait quelque chose dans sa main. Un étui de cuir noir, plat, qu'il ouvrit d'un geste sec.
Un insigne. Métal doré, émail bleu. Elle reconnut l'emblème d'Interpol avant même de lire les lettres gravées.
Elle ne rit pas. Elle le regarda, puis l'insigne, puis de nouveau lui.
— C'est une blague.
— Non.
— Tu me sers ça maintenant ? À la onzième heure, devant un lampadaire, comme dans un mauvais film ?
Victor referma l'étui. Il s'approcha d'un pas, prudent.
— Quand je t'ai rencontrée à Annecy, j'étais en mission. Falk faisait transiter des pierres volées par ta boutique. Pas parce que tu étais complice — parce que ton système de sécurité, tes certifications, ton audit annuel impeccable, tout ça en faisait une couverture parfaite. Tu étais le maillon propre d'une chaîne sale.
Camille sentit le sang quitter son visage.
— Je devais m'infiltrer. Te connaître. Gagner ta confiance pour remonter jusqu'à ses contacts.
— Tu as gagné plus que ça.
Le mot tomba comme une lame. Victor baissa les yeux.
— Oui.
— Tu as couché avec moi, Victor. Tu m'as dit que tu m'aimais. Tu m'as offert une bague — la bague de ta mère, soi-disant.
— C'était vrai.
— Quoi ? — La bague. C'était celle de ma mère. Et ce que j'ai ressenti... je ne l'ai pas choisi.
Camille secoua la tête lentement, comme si elle pouvait faire tomber la réalité d'elle-même.
— Alors pourquoi tu es parti ? Pourquoi la trahison, l'arnaque, la fausse vente de mes pièces maîtresses ?
— Parce que Falk m'a identifié. Quelqu'un dans ma cellule m'avait grillé. Si je restais, il ne m'aurait pas tué, Camille. Il t'aurait tuée pour me punir. Et il aurait utilisé ma couverture pour te faire arrêter, toi, comme complice. J'ai monté une trahison crédible pour te rendre indésirable à ses yeux. Pour qu'il n'ait aucune raison de s'intéresser à toi.
Elle le regarda fixement. Le vent plaquait ses mèches sur ses tempes. L'insigne brillait encore dans sa main.
— Et ton père ?
— Quoi, mon père ?
— L'histoire que tu m'as racontée sur le yacht. Que tu l'avais trahi pour sauver la vie de ton père. C'était un mensonge de plus ?
— Mon père est mort il y a dix ans, Camille. D'une crise cardiaque. Il n'a jamais rencontré Falk.
Elle ferma les yeux. Les vagues clapotaient contre la coque du yacht voisin. Quand elle les rouvrit, sa voix était calme.
— Donc tu mens depuis le début. Ou tu mens maintenant. L'un ou l'autre.
— Je te dis la vérité. C'est tout ce que je peux faire.
— Et pourquoi maintenant ? Pourquoi cette révélation à minuit, avant que je parte seule intercepter une livraison ?
Victor rangea l'insigne dans sa poche intérieure.
— Parce que demain, tu vas rencontrer des gens qui savent qui je suis. Et je ne voulais pas que tu l'apprennes d'eux. Ni que tu te fasses tuer en croyant que j'étais ton ennemi.
Camille eut un rire bref, sans joie.
— Tu veux que je te croie parce que tu le dis ? Parce qu'un insigne pourrait être faux ? On est passés par combien de faux, cette semaine, toi et moi ? Le collier, les gardes, Henri — tout le monde joue un rôle.
— J'ai des fichiers. Un contact à Lyon. Tu peux vérifier.
— Je peux vérifier à demain matin. Mais la livraison est dans — elle consulta le téléphone de Lidia — dix-sept heures. Et je n'ai pas le temps de faire un background check Interpol sur l'homme qui m'a déjà détruite une fois.
Victor fit un pas de plus. Il était assez près pour qu'elle sente l'odeur de son manteau, cuir et sel.
— Je ne te demande pas de me faire confiance. Je te demande de me laisser t'accompagner. Pas comme amant. Pas comme sauveur. Comme quelqu'un qui connaît les codes de Falk et qui peut te garder en vie assez longtemps pour que tu décides ce que tu crois.
Camille regarda l'horizon. La corniche montait vers Tête-de-Chien, invisible dans la nuit. Le phare clignotait très loin, au-dessus de la ville comme un œil rouge.
Elle pouvait partir seule. Elle en avait envie. Envies, plutôt : besoin. La colère était plus simple que la confusion, plus propre que cette boule dans sa poitrine.
Mais elle pensa au téléphone de Lidia. Aux messages non lus. Au nom du Libraire. Aux mots de Paul, sur la photo cryptée — *Quand on attaque l'œuvre, on attaque l'artiste.* Elle avait besoin d'un regard dans son dos. Pas de confiance. De vigilance.
Elle se tourna vers lui.
— Tu marches deux mètres derrière. Tu ne poses pas de questions. Tu ne prends aucune décision. Et si je te dis de disparaître, tu disparais.
Victor acquiesça, lentement.
— Marché conclu.
Elle ôta la veste de son tailleur, la jeta sur une chaise du ponton, et se mit à marcher vers la route de la Grande Corniche. Le bruit de ses pas sur les planches fut rejoint par un second, sourd, maintenu à bonne distance.
Deux ombres montèrent la côte vers le phare, sans un mot.
La nuit était claire. Trop claire, même, pour un rendez-vous criminel. Camille compta ses respirations, se força à regarder droit devant, à ne pas penser à la bague bleue dans sa poche ni à l'insigne dans celle de Victor.
Quelque chose n'allait pas. Elle le sentait dans sa nuque comme une piqûre d'insecte. Une irrégularité dans son récit. Un détail, précis et glissant, qu'elle ne parvenait pas encore à saisir.
Le point zéro : Interpol. Annecy. Sa boutique.
Sa boutique, son système de sécurité, ses certifications.
*Le client A qui a commandé la présentation de la Cœur de Neptune à Paul.*
Les pierres volées de Falk transitaient par sa couverture propre. Et Paul Reynaud, son mentor, était mort en chutant de son atelier après avoir conçu un coffre accessible depuis l'intérieur.
Camille s'arrêta pile. Victor s'arrêta aussi, deux mètres derrière, comme convenu.
— Tu es entré dans ma vie parce que Falk utilisait ma boutique ? demanda-t-elle sans se retourner.
— Oui.
— Et qui t'avait dit que ma boutique était la couverture parfaite ? Quelqu'un dans ton réseau Interpol ?
Un silence. Le vent dans les oliviers au bord de la route.
— Une source. Informateur. Je n'ai jamais su son vrai nom.
— Et cette source, elle est morte ? Elle t'a donné un code ? Un symbole ? Est-ce qu'elle signait ses messages d'une étoile de mer ?
Le silence dura plus longtemps. Si longtemps que Camille se retourna.
Victor la fixait. Son visage était pâle sous la lune, mais pas de surprise. D'une expression plus pâle encore.
— Qu'est-ce que tu as dit ? demanda-t-il doucement.
— Une étoile de mer. C'est l'emblème du Libraire, la personne qui doit recevoir la Cœur de Neptune. Dis-moi que tu l'ignores.
Il ne répondit pas. Il ne dit rien du tout. Et dans ce silence, Camille comprit avec une clarté brutale que la trahison n'avait peut-être jamais cessé. Elle venait juste de changer de forme.
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