Le Mirage de Monaco
Lire le chapitre 19: Cold Shoulder
La pluie tambourinait contre les vitres du hall de l’hôtel quand Camille enfila son imperméable. Elle ne regarda pas Victor, qui se tenait près de l’ascenseur, les mains enfoncées dans les poches de son veston. Il n’avait pas protesté lorsqu’elle avait annoncé vouloir « régler une formalité » à la police. Peut-être avait-il compris qu’elle mentait. Ou peut-être jouait-il encore la comédie.
Elle sortit sous l’averse, ignorant le portier qui lui tendait un parapluie. Les talons de ses escarpins crissaient sur le marbre mouillé. À deux rues du Riviera Palace, la brigade de sûreté publique occupait un immeuble austère aux façades jaunies par l’air marin. Elle connaissait le chemin; Paul l’avait accompagnée ici après le vol de son atelier, six ans plus tôt.
L’inspecteur qui la reçut se nommait Morel, un homme à lunettes épaisses dont la moustache semblait retenir les miettes de son dernier repas. Il ne se leva pas derrière son bureau encombré de dossiers.
— Mademoiselle Laurent, dit-il d’un ton las. Nous vous avons déjà croisée dans le cadre de l’affaire du Cœur de Neptune.
— Justement. J’ai des informations. Concernant la disparition du garde Henri Vasseur et une certaine Lidia Marchetti.
Morel soupira, ôta ses lunettes, les nettoya avec un mouchoir douteux.
— Je suis au courant de vos allers-retours, mademoiselle. Et je dois vous dire franchement : votre nom figure sur notre liste des personnes à surveiller dans ce dossier.
Camille sentit une main de glace se refermer sur sa nuque.
— Pardon ?
— Le jour de la découverte du vol, vous avez passé quarante minutes dans la salle des ventes avec l’accès technique. Votre ancien mentor y avait installé un système de validation biométrique dont vous déteniez un double de code.
— Paul m’avait confié ce code pour les urgences. C’était consigné auprès de l’établissement.
— Consigné oui, mais selon le directeur, sans registre officiel. Et la serrure du passage de service porte des traces de manipulation récente. Vos empreintes, mademoiselle Laurent.
Camille resta figée. Ses empreintes, oui. Elle avait touché la rampe métallique en descendant les marches pour inspecter l’état du système de ventilation trois jours avant le gala. Paul lui avait demandé de vérifier le circuit électrique. Elle aurait dû porter des gants.
— Quelqu’un se sert de moi, dit-elle. On m’a tendu un piège.
Morel haussa un sourcil.
— C’est ce qu’affirment tous les suspects. Vous avez une théorie ?
— Me suis-je plainte d’un préjudice ? J’ai perdu des centaines de milliers d’euros dans cette affaire. Mon assurance me réclame des justificatifs. Le voleur a visé la pièce dont je gérais la conservation. Cela suffit à démontrer que je n’étais pas complice.
— Cela peut aussi vous désigner comme la personne la mieux placée pour organiser le vol de l’intérieur.
Le silence entre eux se fit dense. La pluie redoubla contre la fenêtre sale, striée de coulures.
— Je vous demande une chose, reprit-elle. Examinez la caméra du quai, l’autre matin. Vous y verrez le garde Henri embarquer avec une mallette qui n’a jamais réapparu. J’ai des relevés horodatés.
Morel ouvrit un dossier posé devant lui. Il en sortit une photo granuleuse sur laquelle Camille reconnut sa propre silhouette, vêtue de la robe noire qu’elle portait le soir du gala, apparaissant dans le couloir des réserves vingt minutes avant la découverte du vol.
— Cette image provient d’un angle qu’on croyait mort, déclara-t-il. Personne ne l’avait signalée. Elle est apparue dans le nouveau système de sauvegarde installé deux jours plus tôt. Voulez-vous m’expliquer comment vous avez passé le sas sans être filmée par les caméras principales ?
Camille porta la main à sa bouche.
— Je n’étais pas là. Je vous jure que je n’étais pas dans le couloir ce soir-là. Ce n’est pas moi.
— La résolution est mauvaise. Mais votre démarche, votre silhouette… Et vous portez une bague identique à celle de votre main droite.
Sa bague, un anneau d’argent avec un grenat que Paul lui avait offert pour ses vingt-cinq ans. Elle la regarda, la tourna autour de son doigt. Une copie était possible. Quiconque avait accès à son atelier avait accès à la bague. Henri y était passé pour une livraison deux semaines avant le vol. Il avait déposé des échantillons. Il était resté seul deux minutes dans l’arrière-boutique.
— Le garde est allé chez moi le 15, dit-elle. Il avait eu accès à mes outils, mes bijoux, ma documentation technique.
— Un garde vient chez vous ? Pour quel motif ?
— Une livraison intermédiaire, des achats pour la salle des ventes. C’était routinier.
Morel nota quelque chose sans conviction. Il la regarda par-dessus ses lunettes.
— Je vais être honnête avec vous, mademoiselle Laurent. Les directives viennent d’en haut. On m’a demandé de ne pas approfondir certaines pistes. Cette affaire est déjà trop médiatisée. Si vous avez une information, passez-la par la procédure officielle. Mais venez seule, à l’avenir. Et ne quittez pas Monaco sans autorisation.
Camille comprit alors. L’inspecteur n’était pas incompétent. Il était contraint. Quelqu’un, dans la hiérarchie, avait tout intérêt à la maintenir dans le flou, à faire d’elle le bouc émissaire parfait.
— Qui a donné cette directive ? demanda-t-elle.
— Mademoiselle, répondit Morel en se levant, je vous ai déjà trop dit. Je vous conseille de prendre un avocat.
Il la raccompagna vers la porte. Ses doigts effleurèrent le bras de Camille, une pression brève, presque imperceptible. Elle se retourna. Il regardait le sol.
— Le port, murmura-t-il si bas qu’elle dut tendre l’oreille. Interrogez le responsable du sas de sécurité. Il s’appelle Fabien. Il a changé de poste la semaine dernière. On lui a demandé de partir.
Camille s’éloigna dans le couloir, le cœur battant. Sous la marquise du commissariat, elle appela le port. Fabien était bien là, en congé forcé depuis six jours, un congé non sollicité accordé après la venue d’un « représentant de l’assurance » enquêtant sur le système de surveillance. Le représentant s’était présenté avec un badge au nom de Bertrand Marchand. Un nom de plus dans le puzzle.
Elle marcha jusqu’au vieux port, les mains tremblantes sous ses manches. L’eau clapotait contre les coques blanches. Des mouettes se disputaient un reste de sandwich sur un banc. Elle s’assit sans prendre garde à l’humidité du bois, sortit son téléphone, fit défiler les contacts.
La pluie cessa par à-coups. Au loin, un ferry quittait la rade dans un gémissement de corne de brume.
Elle devait appeler Victor. La seule personne qui connaissait les mécanismes de cette machination. Le seul qui, peut-être, avait quelque chose à perdre si elle tombait.
Elle composa son numéro. Il décrocha à la deuxième sonnerie.
— Tu es au commissariat, dit-il sans préambule.
— Comment le sais-tu ?
— Le hall de l’hôtel a des caméras, et j’ai vu ton taxi rouler vers l’est. Tu as laissé ton porte-parapluie dans le hall. Juliette, la réceptionniste, me l’a décrit.
Camille expira longuement.
— Victor, on m’a piégée. La police a une photo de moi dans le couloir de la réserve la nuit du vol. Quelqu’un a fabriqué ce cliché avec une réplique de ma bague. Et l’inspecteur a reçu des ordres pour ne pas approfondir.
— Qui ?
— Je ne sais pas encore. Mais il y a un homme au port, Fabien, un ancien du sas de sécurité, qui a été évincé après la visite d’un soi-disant expert en assurance nommé Bertrand Marchand. Ça te dit quelque chose ?
Un silence. Camille entendit sa respiration, lente, contrôlée.
— Marchand n’est pas un vrai nom. C’est un alias de Falk. Il l’utilise pour ses coups de filet.
— Falk est déjà impliqué. Alors tout mène à lui, à son réseau. Paul, Henri, Lidia. Et peut-être toi, si tu es toujours son débiteur.
— Camille, je ne vais pas me justifier encore. Mais si tu es devenue leur cible officielle, tu ne pourras plus rester seule à Monaco. Le port, l’hôtel, la salle des ventes : tout est sous surveillance. La prochaine image qui apparaîtra te montrera la main dans le coffre, les doigts sur le collier. Leurs fabrications sont devenues trop rapides.
Elle ferma les yeux. La pluie reprit, fine, obstinée, comme une conversation qui ne voulait jamais s’arrêter.
— Et toi ? demanda-t-elle. Pourquoi me proposerais-tu ton aide, si ta loyauté tient au bout d’une laisse que Falk tire quand ça l’arrange ?
— Parce que ma laisse à moi mène peut-être ailleurs. Tu as vu le badge. Tu as vu l’étoile de mer sur l’écran de la Libraire. Je ne sais pas encore ce qui me lie à cette figure. Mais je te l’ai dit : ma mère n’a pas choisi ce bijou par hasard.
Camille resta assise sur le banc, les mains serrées l’une contre l’autre. Le vent humide lui glaçait les joues. Elle se souvint de l’atelier de Paul, de l’odeur de métal chauffé et de poussière de pierre. De la phrase écrite au dos de sa photo, de l’encre à peine sèche. *Quand on attaque le travail, on attaque l’artiste.*
— Je te confie une chose, dit-elle enfin. Une seule. Paul avait un dernier client confidentiel, désigné par la lettre A. Un collectionneur pour qui il avait réalisé un écrin de présentation reproduisant le collier. Je n’ai jamais vu ce client. Mais sur une facture retrouvée dans son carnet, il y avait une adresse postale près de Grasse. Le même chemin que la mallette d’Henri.
— Une adresse exacte ?
— Le domaine de la Fauvette. C’est tout ce que j’ai trouvé.
Victor garda le silence un instant.
— Viens me rejoindre au parking du casino. La pluie va redoubler. Je t’expliquerai ce que j’ai trouvé ce matin dans les archives publiques. Et cette fois, tu décideras seule si tu me fais confiance.
Elle raccrocha sans répondre.
Un tramway passa dans un souffle électrique, ses fenêtres illuminées comme des cibles mouvantes. Camille se leva, ajusta son col. Elle se dirigea d’un pas ferme vers le soleil levant caché derrière les nuages bas.
Elle pouvait encore choisir son camp. Mais pour l’instant, elle se dirigeait vers le seul homme qui détenait des réponses aux questions qu’elle n’avait pas osé poser.
Le gravier crissait sous ses semelles tandis qu’elle montait l’allée du casino. Victor l’attendait près de la fontaine, le col relevé, une Map de la ville entre les mains.
— Tu es venue, souffla-t-il.
— Pour le moment. Raconte.
Il étala une copie pâlie d’un plan architectural, marquée de lignes rouges et d’annotations en vieux français.
— Le casino possède des galeries souterraines qui reliaient autrefois les anciens salons de jeux aux douanes du port. On croyait qu’elles étaient condamnées en 1931 après l’effondrement d’une voûte. Mais les registres des eaux et forêts mentionnent un entretien régulier jusqu’en 1978, puis disparition des mentions.
— Paul avait un plan similaire dans son carnet technique. Il m’avait parlé d’un vieux passage pour contrôler l’humidité des salles des fêtes.
— Voilà qui change tout. S’il y a un plan de Paul, quelqu’un l’a utilisé.
Camille examina la copie. L’anneau de mots latins tracés à la main dans la marge, une formule de protection que son mentor avait l’habitude d’écrire sur ses documents importants. *Lux in tenebris lucet.*
La lumière luit dans les ténèbres.
Elle releva la tête, confronta Victor sous la pluie qui recommençait à tomber par rafales.
— Montre-moi où commence l’accès. Et n’oublie pas : je te tiens pour responsable de chaque pas que nous ferons ensemble.
Il hocha la tête, plia la carte, la glissa à l’intérieur de sa veste.
— C’est noté.
Ils traversèrent la place dans le grondement d’une rafale de vent, leurs ombres mêlées sur le marbre luisant.
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