Le Mirage de Monaco
Lire le chapitre 20: Beneath the Casino
La clé tourna dans la serrure avec un grincement métallique qui résonna dans le corridor désaffecté. Camille retint son souffle, la lampe torche braquée sur la porte qui venait de céder. Victor la dépassa, son ombre dansant sur les murs de pierre humides.
— Tu es sûre que c’est le bon passage ? demanda-t-il à voix basse.
Camille déplia le parchemin jauni que Paul lui avait légué, ses doigts suivant les lignes d’encre délavée. Le plan datait de 1962, l’année où l’auditorium de la Salle des Étoiles avait été construit. Paul avait annoté chaque niveau, chaque conduite, chaque recoin avec une précision d’horloger.
— Ici, dit-elle en tapotant un intervalle entre les murs porteurs. Un tunnel de service pour la ventilation, condamné en 1978 lors des rénovations. Officiellement.
Victor s’accroupit, fit glisser sa main sur le sol. La poussière s’accumulait en couches épaisses — personne n’était passé par là depuis des décennies, à l’exception d’une bande plus claire, un frottis récent qui serpentait vers l’intérieur.
— Quelqu’un est venu récemment. Très récemment.
Ils avancèrent dans le boyau. L’air sentait le renfermé et le câble électrique brûlé d’une époque révolue. Camille compta les pas — quarante-trois depuis l’entrée — et s’arrêta.
— Le plan indique une dérivation vers les anciennes caves de l’auditorium. Là où les œuvres étaient entreposées avant les expositions.
Elle braqua sa lampe sur le mur gauche. Une grille métallique, rouillée sur les bords, était entrouverte. Victor la tira avec effort, dévoilant une cavité plus haute que prévue, assez large pour accueillir un homme debout. Des cartons empilés, des toiles protégées par des housses neutres, un chevalet pliant. Le temps avait figé la scène dans un silence minéral.
Camille s’engagea la première. Sa lampe balaya la pièce, révélant des étagères de stockage vides et une table de travail couverte d’un drap poussiéreux.
— C’est là qu’ils l’ont fait, murmura-t-elle.
Victor la rejoignit, son visage à moitié éclairé par le faisceau.
— Fait quoi ?
— L’échange. Le Cœur de Neptune n’a jamais quitté le bâtiment le jour de l’exposition. Henri s’est servi de sa position pour le subtiliser ici, pendant le transport entre la salle forte et la vitrine. Personne ne surveille le trajet.
Elle souleva le drap. En dessous, une mallette ouverte, vide, doublée de velours bleu nuit. Les emplacements moulés du collier et de sa parure — les boucles d’oreilles et le bracelet assortis — dessinaient leurs formes fantômes dans la matière.
Victor laissa échapper un sifflement.
— Le coffret d’expédition de la galerie Marchetti. Lidia l’utilise pour les livraisons internationales. S’il est ici…
— Il prouve que la pièce a transité par ce tunnel. Mais pas encore qui l’a fait.
Camille passa la main sur le bord de la table. Sous la couche de poussière, une égratignure nette, fraîche, zébrait la surface vernie. Elle sortit sa loupe de joaillière — un réflexe — et l’examina. Le sillon dans le bois s’accompagnait d’un éclat de peinture bleu nuit, identique au revêtement des caisses de transport de la salle des ventes.
— Ils ont traîné la caisse ici. Maladroitement. Elle a accroché le bois.
Victor s’accroupit, les yeux fixant un angle de la table.
— Et ça ?
Il pinça entre deux doigts un fil écarlate, pris dans une fente à la jonction du plateau et du pied. Camille se pencha. C’était une fibre fine, soyeuse, d’un rouge profond qui tirait presque sur le pourpre. Elle la fit rouler sous l’objectif de sa loupe.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Victor.
Camille laissa passer un silence. Ses pensées s’emballaient.
— De la soie. Tissée à la main. Le fil est irrégulier, ce qui indique une production artisanale. La couleur — carmin avec des reflets grenat — vient d’une teinture végétale, probablement de la cochenille du Tibet.
— Tu peux identifier ça d’un regard ?
— Je peux identifier ça ailleurs. Sur un châle que j’ai vu drapé sur les épaules de Lidia Marchetti lors du vernissage. Un tissu acheté à Oulan-Bator, m’avait-elle confié. Sa pièce préférée, portée lors de ses « négociations importantes ».
Victor se releva, les mâchoires serrées. Le fil rouge pendait entre ses doigts comme une preuve fragile.
— Lidia est passée par ce tunnel. Elle a supervisé l’échange elle-même.
— Ou elle était présente au moment où Henri a manipulé la caisse. Les deux sont possibles.
Camille rangea sa loupe et glissa une pochette en papier cristal de sa poche. Elle y introduisit le fil avec des précautions de conservatrice.
— Mais ça change les choses, dit-elle en refermant le rabat. On a mieux qu’un itinéraire tracé. On a un lien direct.
Elle fit le tour de la table, remarquant une trace de pas dans la poussière au-delà de la zone de travail. Une semelle à talons fins, bien plus étroite que celle de Victor. Elle suivit la piste jusqu’au mur du fond. Là, une seconde grille donnait sur un passage descendant.
— Ils ne sont pas remontés par où ils sont venus, souffla-t-elle. Il y a une sortie côté port.
Elle tira sur la grille. Elle s’ouvrit sans résistance. Ses gonds avaient été huilés récemment — on distinguait encore la graisse fraîche sur les charnières.
Victor s’approcha, sa torche éclairant un escalier de pierre qui serpentait vers l’obscurité.
— Cette sortie mène où ?
Camille consulta le plan, les doigts courant le long des annotations. Son cœur manqua un battement.
— Aux anciens quais de déchargement de l’auditorium. Condamnés depuis la construction du port de plaisance. Mais Paul a noté ici — elle montra une écriture minuscule dans la marge — « Entrepôt A. Accès libre. »
Le « domaine de la Fauvette » n’était pas le seul point de chute. Le réseau de Paul s’étendait plus loin que quiconque ne l’avait imaginé. Le gravier de la Fauvette, qui n’avait servi que de test, avait un jumeau plus discret : un dépôt oublié au bord de l’eau, sans surveillance, sans caméras, où la vraie pièce pouvait respirer en attendant le Libraire.
Victor la regarda, les yeux plissés.
— Tu penses que le collier est encore à Monaco ?
— Non. Je pense qu’il n’est jamais parti. Henri a fui avec une caisse qu’il croit pleine. Les appels vers la Fauvette étaient un leurre pour faire courir la police dans la mauvaise direction.
Elle remonta la fermeture éclair de sa veste, le regard fixé sur l’escalier qu’aucune lampe n’éclairait par le bas.
— La seule question, c’est combien de temps avant que Lidia ne vienne le récupérer.
— Et le fil rouge ?
Camille glissa la pochette dans son sac avec soin. Sous ses doigts, le métal du fermoir de sa propre montre vibrait — il était presque vingt-trois heures. Le compte à rebours de Lidia s’achevait dans moins de vingt-quatre heures.
— Le fil nous donne un levier. Lidia croit avoir effacé ses traces. Mais si on trouve le collier avant l’aube, ce fil la pend elle, pas nous.
Elle commença à descendre, sa torche éclaboussant la pierre de stries blanches. Victor la suivit à deux pas, sans un mot. La seule chose qu’on entendait, c’était leurs respirations réfléchies par les murs étroits — et tout en bas, un bruit que la vieille pierre n’aurait pas dû produire. Un moteur qui tournait, discret, patient, plus bas encore que les quais condamnés.
Camille s’arrêta net.
— Tu entends ça ?
Victor tendit l’oreille. Il dégaina son téléphone, mais aucun signal ne passait dans la pierre.
— On n’est plus seuls sous la ville.
Elle sentit le papier du plan crisser sous ses doigts moites. Paul avait écrit dans une dernière note qu’elle n’avait pas remarquée jusqu’alors, délavée presque jusqu’à l’invisibilité :
« Le gardien dort au-dessus, jamais dessous. »
Le gardien. Le terme que Falk utilisait pour désigner son homme de confiance local. Le même que le message du « Libraire » mentionnait dans les textos que Camille avait interceptés.
Le tunnel ne menait pas vers une sortie. Il menait vers une planque.
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