Le Mirage de Monaco
Lire le chapitre 21: The Red Silk
Le bruit du moteur s’arrêta net, comme si quelqu’un, en bas, venait de couper le souffle de la machine. Camille retint le sien. Elle posa une main sur le bras de Victor, l’index vers ses lèvres. Le silence qui suivit était trop lourd, trop attentif. Quelqu’un les avait entendus.
Ils restèrent immobiles au sommet de l’escalier de pierre, la lampe torche de Victor éteinte. L’air montait, chargé d’humidité et d’une odeur de gazole. En bas, une porte claqua. Des pas rapides, puis le grincement d’une trappe métallique. Puis plus rien. Le moteur reprit, plus distant, comme s’il s’éloignait.
— Il s’enfuit par l’autre côté, murmura Victor.
— Ou il nous attend.
Camille sortit son téléphone, activa la lampe. La lueur révéla une cave voûtée, basse, aux murs de pierres suintantes. Au centre, une table de travail grossière en bois, maculée d’huile. Des boîtes métalliques empilées contre le mur. Un sol jonché de copeaux.
Victor s’accroupit près de la table. Il ramassa une pince coupante, la reposa. Puis il tira d’une boîte un rouleau de papier calque. Il l’étala. Camille s’approcha, le souffle coupé.
— C’est le plan de la salle des ventes, dit-elle. Mais annoté.
Le dessin était criblé de marques à l’encre rouge, de cotes fines et de flèches. Certaines correspondaient au réseau de tunnels de Paul. D’autres non. Une ligne pointillée reliait la cave où ils se trouvaient à un embarcadère situé sous le port, côté ouest.
— L’Entrepôt A, souffla Victor.
Camille balaya la pièce du faisceau. Son regard accrocha un reflet sur une étagère, entre des chiffons. Un éclat bleu nuit. Elle s’en approcha, tendit la main.
C’était une fibre de soie, longue d’une dizaine de centimètres, d’un rouge profond. Elle était coincée entre une lame de cutter et le bord d’une boîte en carton.
— Victor. Regarde.
Il vint près d’elle, examina le fil entre ses doigts. Il le frotta contre son pouce, le porta à son nez.
— Ce n’est pas de la soie ordinaire. C’est du khantaat, une laine de yack très fine, teinte au carmin. Ça se fabrique dans l’ouest de la Mongolie. Ça ne se vend pratiquement pas.
— Et pourtant, dit Camille, Lidia a un châle de cette laine. Elle ne le quitte jamais, sauf en réunion formelle.
— Tu en es certaine ?
— Je l’ai vue sortir dans la coursive de la maison de vente, la veille de l’attaque. Deux de ses proches collaboratrices l’ont amendée à ce sujet. Le châle est son signe distinctif. Elle ne le prête pas, elle ne le pose pas.
Elle prit un sachet en plastique dans sa poche, y glissa soigneusement la fibre. Victor la regarda faire, le visage fermé.
— Donc Lidia serait venue ici avant ou pendant l’échange.
— Ou quelqu’un portait son châle, rétorqua Camille. Mais dans les deux cas, ce fil relie la cave au vol lui-même. Il suffit de le faire analyser pour le prouver.
— La police a ta photo sur les lieux, Camille. Une fibre ne suffira pas à effacer ça.
— Une fibre ne dit pas qui a commis le vol, dit-elle. Elle dit où. Et nous venons de découvrir que Lidia a mis les pieds ici, sur les lieux du démontage, avec une précision qui trahit sa main. Ce n’est plus une suspicion, c’est une preuve circonstancielle. Il ne nous manque que le reste.
Elle remit le plan annoté en place, photographia chaque détail. Victor l’aida à replier la bâche qui couvrait une partie du mur. Derrière, un boîtier électrique ouvert, des câbles apparents, et une étiquette collée : *SAS 7 – Réserve ouest – Propriété AMC*.
— AMC, murmura Camille. Administration de la Principauté ?
— Association Marchetti Consolidated, corrigea Victor. La holding de Lidia.
Le nom claqua comme un coup de crosse. Camille posa la main sur le boîtier, les doigts tremblants.
— Cette cave fait partie du réseau de transport de la salle des ventes. Elle n’est référencée nulle part ailleurs que dans les plans de Paul. Et elle porte le nom de la société de Lidia.
Victor s’accouda à la table, le regard mobile. Le faisceau de la lampe vacilla sur la fresque d’un ancien plan d’évacuation du port. Il haussa les sourcils.
— Donc Lidia connaissait l’existence du tunnel. Ce n’était pas Henri qui opérait seul. La vraie commande passait par elle.
— Elle a fait faire le châle sur mesure, elle a gardé une fibre ici, et elle a loué le lieu via sa société. Le mécanisme était déjà en place avant l’arrivée de Henri. Il n’était qu’un maillon.
Camille s’approcha de la porte de fer en bas de l’escalier. Elle actionna la poignée. Verrouillée. Sur le montant, une prise de contact porte de sécurité, avec un code à quatre chiffres. Elle ferma les yeux, rappela le plan de Paul, les notes griffonnées en haut de page.
— Essaie 1978, dit-elle.
Victor s’exécuta. Le boîtier émit un bip long. La porte ne bougea pas. Il tenta un autre code, puis un troisième, sans résultat.
— Paul aurait marqué un code différent des autres, murmura Camille. Il était obsédé par la symétrie.
Elle baissa les yeux vers la fibre rouge qu’elle venait de glisser dans sa poche. Une certitude affreuse traversa sa tête, aussi nette que le fil rouge entre ses doigts.
— Paul ne bâtissait pas un réseau, dit-elle lentement. Il documentait un réseau existant. Il l’avait cartographié pour sa thèse, mais aussi pour quelqu’un d’autre. La mention « le gardien dort au-dessus, jamais dessous »… Ça ne décrit pas une personne, Victor. Ça décrit un lieu.
— Quel lieu ?
— Un lieu où la sécurité est en surface, mais où le trésor est enterré. Un lieu qui dort en façade… et vit en sous-sol.
Elle se retourna vers les plans, posa le doigt sur une annexe en bas de page que la lampe révélait à peine. Une petite étoile rouge tracée au crayon sec, à côté d’une croix et d’une date : *27.06.1983 — remise de clés*.
Et sous l’étoile, une seule initiale lavée au crayon gras : *L.M.*
Victor suivit son regard.
— Lidia Marchetti. Elle aurait eu accès au réseau dès 1983 ?
— Elle ne l’a pas eu, répondit Camille. Elle l’a pris.
La porte gronda. Quelque chose, sous leurs pieds, émit un cliquetis. Puis un moteur se remit à tourner, plus près, plus violent cette fois. Le sol trembla légèrement. Une fissure courut le long du mur opposé.
Camille recula instinctivement, mais son regard resta rivé à l’initiale.
— Le réseau n’appartenait pas à Falk, dit-elle. Il n’appartenait même pas à Paul. Il était à Lidia depuis le début. Le vol, ce n’est pas une commande. C’est un repreneur de dette.
D’un coup, la lampe torche de Victor clignota, puis mourut. Ils se retrouvèrent dans le noir, le moteur cognant sous la pierre, la respiration de Victor devenue irrégulière, et la certitude glaciale que quelque part, dans l’ombre au-dessus d’eux, un pas s’arrêtait.
*Clop. Clop. Silence.*
Camille ne respirait plus. Le fil rouge lui brûlait la poche comme une braise, et la porte verrouillée au bas de l’escalier venait de prendre vie, son mécanisme émettant un nouveau bip — un bip d’ouverture cette fois.
Victor n’eut que le temps de l’attraper par le bras et de la tirer contre le mur. Ils n’étaient plus seuls.
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