Le Mirage de Monaco
Lire le chapitre 22: A Desperate Contact
La porte du SAS 7 s'ouvrit dans un grincement métallique qui sembla durer une éternité. Camille retint son souffle, les doigts crispés sur le poignet de Victor. Une rafale d'air humide s'engouffra dans le couloir, chargée d'iode et de gasoil — l'odeur du vieux port, pas celle d'un poursuivant. Le moteur, lui, s'était tu.
— C'est une ventilation, souffla Victor. Pas une porte de sortie.
Il s'avança prudemment, une main en avant, et ses doigts rencontrèrent un panneau de bois vermoulu qui pivotait sur des gonds graisseux. Au-delà, un escalier de pierre remontait vers une trappe laissant filtrer une lumière grise. Le jour se levait sur Monaco.
Camille consulta son téléphone : six heures dix. Le compte à rebours de Henri était presque à moitié écoulé, et ils n'avaient toujours pas localisé la pièce.
— Il faut quitter cette ville. Ou au moins ces tunnels.
Victor se tourna vers elle, une lueur interrogative dans les yeux.
— Le fichier de la police te signale comme risque de fuite. Si tu passes un poste-frontière, ils te cueillent.
— Je n'ai pas dit que je passerais un poste-frontière. J'ai dit que je devais quitter Monaco.
Elle sortit son téléphone, fit défiler ses contacts jusqu'à un nom qu'elle n'avait pas appelé depuis des années : *Noëlle Duval*. La protégée de Paul, formée à l'atelier dans les années 2000, devenue la seule personne au monde à connaître les secrets du vieux maître joaillier — y compris son outillage de précision, les poinçons qu'il collectionnait pour ses archives, et la main experte capable de reproduire un hallmarck à la perfection.
— Qui est-ce ? demanda Victor.
— Quelqu'un qui aurait pu fabriquer le faux. Ou savoir qui l'a fait. Paul lui a tout appris, jusqu'à ses techniques de poinçonnage.
— Et tu lui fais confiance ?
Camille hésita. C'était toute la question. Noëlle était restée à l'atelier six mois après la mort de Paul, puis avait disparu brutalement, sans laisser d'adresse. Certains disaient qu'elle avait monté son propre atelier dans l'arrière-pays. D'autres, qu'elle avait quitté le métier pour ouvrir une galerie d'art à Nice.
— Je lui fais confiance pour connaître son métier. C'est tout ce qu'on peut se permettre.
Elles empruntèrent le tunnel de service jusqu'à une sortie dérobée derrière les anciens abattoirs, transformés depuis en parking couvert. Camille retrouva la 2CV de location garée là depuis la veille, à moitié dissimulée sous une bâche bleue. Elle conduisit vers l'est, longeant la corniche, sans jamais accélérer au point d'attirer l'attention. Victor ne posa pas de questions.
À Roquebrune-Cap-Martin, elle se gara devant un petit immeuble blanc surplombant la mer et composa le numéro de Noëlle. Trois sonneries. Quatre. Au moment où elle allait raccrocher, une voix fatiguée répondit :
— Camille ? Tu es la dernière personne que j'attendais.
— Il faut que je te voie. Maintenant.
— On ne se parle plus depuis la mort de Paul. Tu as choisi ton camp, j'ai choisi le mien.
— Paul n'a jamais eu de camps. Il avait des fiertés mal placées. Et toi aussi, si tu refuses de me parler d'un poinçon de 1978 estampillé sur une bague bleue.
Le silence, côté Noëlle, dura assez longtemps pour que Victor échange un regard avec Camille. Puis :
— La Cabanon. Sur la route de la Turbie, après le virage des douaniers. Dans deux heures — le temps que je me prépare.
La communication s'acheva sans un au revoir.
Camille coupa le moteur et se tourna vers Victor. Il avait ce demi-sourire qu'il arborait toujours quand il sentait qu'une pièce du puzzle allait enfin trouver sa place.
— Tu crois qu'elle est impliquée ?
— Elle a peur. Ça veut dire qu'elle sait quelque chose. C'est pareil, à ce stade.
Ils gagnèrent la Turbie par la Grande Corniche, dépassant le village perché et ses ruines romaines, puis prirent une route étroite qui serpentait au-dessus du précipice. La Cabanon était une bâtisse en pierre sèche coiffée d'un toit de lauze, presque invisible depuis la route. Camille s'y arrêta, coupa le moteur. Le silence des hauteurs tomba sur eux, troué seulement par le vent marin.
La porte s'ouvrit avant qu'ils n'aient atteint le seuil. Noëlle Duval se tenait là, plus vieille que son souvenir d'elle — mais Camille s'aperçut que dix ans avaient passé, et que la vie ne les avait pas épargnées non plus. Elle portait une chemise d'homme tachée de graisse et un pantalon de toile. Ses cheveux gris, coupés court, découvraient un visage creusé par les heures passées sur l'établi.
— Entre. Mais lui, il reste dehors.
— Noëlle, il est avec moi.
— Je m'en fiche. Dans mon atelier, je ne reçois que les personnes que j'approuve. Lui, je ne le connais pas.
Victor leva les mains en signe de reddition et s'appuya contre le capot de la voiture, fumant une cigarette sans se presser. Un geste trop décontracté pour être naturel, pensa Camille — mais elle n'avait pas le temps de jouer les psychologues.
Elle suivit Noëlle dans la bâtisse. L'intérieur était un capharnaüm organisé : des établis, des loupes, des dizaines de bocaux de composants dorés, un four de fonderie miniature, et — Camille retint son souffle — un tour à graver si rare qu'on n'en trouvait que trois en Europe. Le dépôt de Paul y était posé, intact, comme s'il ne l'avait jamais quitté.
— Tu as gardé tout son matériel.
— J'ai gardé son matériel parce qu'il était en train de mourir et qu'il m'a demandé de protéger son héritage. Ça n'a rien à voir avec de l'affection. C'était un contrat.
Camille sortit une photo de la bague bleue, sauvegardée sur son téléphone, et la tendit à Noëlle.
— Regarde le hallmarck. Dis-moi si cet outil a pu le produire.
Noëlle chaussa une loupe binoculaire, examina l'image en silence, puis alla vers un tiroir fermé à clé. Elle en sortit un poinçon d'acier, finement ouvragé, et le compara à l'image.
— Le vrai poinçon de Paul portait la trace d'un micro-défaut sur le « 9 », hérité d'une fêlure dans l'outil d'origine, dit-elle. Celui-ci est trop parfait. C'est une copie. Quelqu'un a fait refaire le poinçon.
— À partir de quoi ?
— À partir d'un moulage de l'original. Ça demande un accès direct à l'outil... ou un souvenir très précis de ses défauts. Paul n'a jamais montré ce poinçon à plus de trois personnes de son vivant. Toi. Moi.
Elle posa les outils et se redressa, essuyant ses mains sur la toile de son pantalon.
— Et une autre personne, que tu ne connais pas.
Camille ne la quitta pas du regard. Noëlle soutint son examen sans broncher, mais quelque chose dans sa mâchoire se contracta.
— Qui ?
— La femme qui l'a approché à la fin de sa vie. Elle se faisait appeler Lydia Marchetti. Elle cherchait des documents juridiques sur un vieux réseau de tunnels sous le port de Monaco. Paul lui a donné ce qu'elle cherchait. En échange, elle lui a promis un accès aux caveaux des bijouteries de la place Vendôme — son projet de toujours pour la transcription des poinçons. Il pensait qu'elle était légitime.
Noëlle ouvrit un placard bas et en sortit une boîte métallique à demi rouillée. Elle souleva le couvercle. L'intérieur contenait une liasse de papiers jaunis et une bobine de fil rouge, soigneusement enroulée.
— Un mois avant sa mort, Paul a compris qu'il avait été manipulé. Les documents étaient faux, les contacts aussi. La femme avait disparu avec ses plans, ses notes, et notre seul moule de poinçon d'origine.
Camille saisit la bobine de fil rouge, la fit passer entre ses doigts. Une texture précise, soyeuse, légèrement irrégulière — du cachemire mongol, teinté à la main avec des pigments naturels. La même fibre que celle retrouvée dans le tunnel.
— Lidia avait accès à l'outillage de Paul depuis des années, murmura-t-elle.
— Elle avait accès à tout ce qu'elle voulait. Paul était aveugle, à la fin. Il croyait qu'elle allait faire de lui l'homme qui aurait révolutionné la joaillerie moderne. Il s'est trompé.
Noëlle referma la boîte et la repoussa dans le placard, puis regarda Camille avec une intensité nouvelle.
— Écoute-moi, maintenant. Si le faux est parti avec ce poinçon, il a été fabriqué ici, à l'ouest de Monaco, dans les seize mois qui ont suivi sa mort. Le poinçon est finement ouvragé, le travail est minutieux. Et je peux te dire où l'atelier est planqué, parce que les plans de Paul montraient un emplacement précis : une dépendance rénovée dans le village perché de Peille, juste sous les crêtes. Personne n'y va jamais. C'est trop abrupt.
Camille sentit une décharge d'adrénaline. La pièce n'avait peut-être jamais quitté Monaco, ni même l'arrière-pays.
— Qui y travaille ?
— Un vieux forgeron que personne ne connaît. Pierre Roustan. Tout le monde le croit mort depuis 1995. Il n'est pas mort. Il vit là-haut, isolé, et il fabrique des faux à coups de millions pour ceux qui savent où frapper.
Camille se retourna vers la porte ouverte. Victor s'était accroupi contre le capot, le téléphone à l'oreille, le visage soudain dur. Quand il la vit, il raccrocha et s'avança vers elle.
— Morel vient de m'appeler, dit-il à voix basse. Le transporteur de Grasse a été retrouvé dans une carrière abandonnée. Mort, depuis trois jours.
Camille ferma les yeux une seconde. Le conteneur vide, l'OS entrant à Monaco, la sortie par Grasse — tout cela n'avait jamais servi qu'à brouiller les pistes. La vraie pièce n'était jamais partie de la région.
— On va à Peille, dit-elle. Maintenant.
— On va où la police t'attend ? Tu veux conduire droit dans un piège ?
— Le piège est pour celui qui croit que la pièce est partie à l'étranger. La pièce est encore là. Et l'homme qui l'a fabriquée va nous dire qui la détient.
Elle sortit déjà vers la 2CV, laissant Noëlle sur le seuil de l'atelier. Derrière elle, la joaillière ne bougea pas, mais sa voix porta dans la lumière basse du matin :
— Camille. Pierre Roustan est un vieil homme, un orfèvre dans l'âme. Il n'a jamais tué personne. Mais les gens pour qui il travaille, eux... ils n'ont pas de limites.
Camille monta en voiture, claqua la portière, et démarra sans demander l'avis de Victor. Il s'installa côté passager et posa une main sur le tableau de bord.
— Le jeu est en train de changer, dit-il. On roule vers un endroit où personne ne pourra nous aider si ça tourne mal.
— C'est exactement pour ça que c'est le bon endroit.
La 2CV s'engagea sur la route sinueuse qui montait vers Peille, laissant derrière elle le ruban bleu de la Méditerranée. Au-dessus d'eux, les crêtes calcaires se dressaient, blanches et muettes, comme les murs d'une forteresse qui n'avait pas encore révélé ses secrets.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.