Le Mirage de Monaco
Lire le chapitre 23: The Alpine Workshop
La route serpentait à travers les oliviers argentés, chaque virage dévoilant un peu plus de la proue rocheuse que les habitants de Peille appelaient « le Balcon ». La voiture de location — une Peugeot sans prétention que Victor avait payée en liquide — geignait dans les lacets. Camille gardait les yeux rivés sur le GPS, mais son esprit tournait encore autour du portrait que Noëlle avait brossé de Pierre Roustan.
« Un fantôme », avait-elle dit. Deux décennies que tout le monde le croyait mort, noyé au large de Menton. Et pourtant, il vivait là-haut, dans une bergerie transformée en atelier, à fabriquer des chefs-d’œuvre que personne ne signerait jamais.
Victor coupa le moteur devant un portail de fer rouillé. Une caméra de surveillance, vieille mais fonctionnelle, pivota lentement vers eux.
« Il sait que nous sommes là », murmura-t-il.
Ils n'attendirent pas longtemps. Un homme apparut au bout du chemin de terre, petit, les épaules voûtées, une loupe d'orfèvre pendue à un cordon autour du cou. Ses doigts portaient des brûlures anciennes, ces cicatrices blanches que seuls les fondeurs accumulent au fil des décennies.
« Mademoiselle Laurent », dit-il sans préambule. Sa voix était douce, presque éteinte. « J'ai entendu parler de vous. Du mal de vous, précisément. Entrez avant que les ombres ne descendent. »
L'atelier sentait la cire et le métal chaud. Des moules en silicone séchaient sur des étagères de fortune, et quelque part, un four attendait dans l'ombre. Pierre les fit asseoir autour d'une table de bois brut où traînaient des limes et des burins.
« Vous voulez savoir pour la pièce », dit-il en versant trois verres d'eau d'une carafe ébréchée. « La réplique du collier. »
Camille n'avait pas touché à son verre. « Vous l'avez fabriquée. »
« Je l'ai fabriquée », confirma-t-il avec un hochement de tête las. « Et j'ai passé chaque nuit depuis à regretter ce travail. »
Il se leva, fouilla dans un tiroir fermé à clé, et en sortit une feuille de papier pliée. La déploya avec des gestes de prêtre manipulant un calice.
C'était un bon de commande, rédigé sur un papier à en-tête vierge, mais signé d'une signature que Camille reconnut immédiatement. Son cœur se serra.
« C'est la signature de Maître Chenevières », dit-elle. « Le lapidaire mort en 2019. »
« Mort, oui. Mais sa main a signé ce document. Regardez de plus près. »
Camille approcha la feuille de la fenêtre. La signature était parfaite — trop parfaite. Les irrégularités infinitesimales qui trahissent la main humaine avaient disparu, remplacées par une précision presque mécanique.
« Quelqu'un a reproduit sa signature », dit Victor, penché par-dessus son épaule.
« À la presse », confirma Pierre. « Un tampon gravé à la main. Quelqu'un s'est donné le mal de créer un fac-similé du paraphe de Chenevières pour authentifier la commande. Pour que je croie, moi, que ce travail venait de la succession du maître. »
Camille leva les yeux. « Et vous l'avez cru. »
Pierre ne détourna pas le regard. « Vous connaissez ce métier, Camille. Vous savez ce que cela signifie de recevoir un ordre signé d'un mort que vous avez vénéré. On choisit parfois de ne pas voir les incohérences. » Il marqua une pause. « Le client — celui qui a réceptionné la pièce — n'était pas la personne qui l'avait commandée. C'était une femme. »
Camille échangea un regard avec Victor. « Une femme ? »
« Une femme d'une quarantaine d'années, des cheveux noirs tirés en arrière, des lunettes à monture épaisse. Elle avait un accent que je n'ai pas su identifier — quelque chose de slave, peut-être. Elle a inspecté la réplique pendant une heure entière, avec une loupe de bijoutier. » Il sourit tristement. « Vous auriez cru qu'elle examinait une pièce d'exception. Elle l'était, d'ailleurs. La réplique. C'était un travail... honnête. Je peux le dire sans fausse modestie. »
« Un travail honnête destiné à remplacer un chef-d'œuvre volé », dit Camille durement.
Pierre accusa le coup sans broncher. « Je ne savais pas, à l'époque. J'ai cru travailler pour une succession. Maintenant que je comprends ce que j'ai fait, j'ai essayé de reconstituer ce que j'ai appris. » Il sortit une seconde feuille, pliée plus petit, et la tendit à Camille. « J'ai noté tout ce dont je me souvenais du processus de livraison. La voiture, le chauffeur, l'itinéraire qu'ils ont pris en redescendant. »
Camille déchiffra l'écriture serrée. Un numéro de plaque, partiellement. Une description du véhicule — un utilitaire sombre, sans marque distinctive. Et un détail qui fit battre son cœur plus vite.
« L'assistante de Lidia Marchetti », murmura-t-elle. « Irina Volkova. La description lui correspond. Cheveux noirs, lunettes épaisses, quarantaine. »
Victor se pencha vers Pierre. « Vous lui avez parlé ? Elle a dit quelque chose qui pourrait l'identifier, au-delà de l'apparence ? »
Pierre réfléchit. « Elle évitait la conversation. Mais au moment de partir, elle a reçu un appel. Elle a dit — et je m'en souviens parce que c'était étrange — "L'atelier est prêt. Nous pouvons commencer." »
Camille serra le papier dans sa main. L'atelier était prêt. Cela corroborait ce qu'ils avaient découvert sous le hall des ventes — le réseau de tunnels, le laboratoire secret où les pièces étaient transférées avant d'être échangées. Mais cela suggérait aussi quelque chose de plus grand.
« Vous pensez que le réseau de Lidia ne se limite pas à Monaco », dit-elle lentement, en pensant à voix haute. « L'atelier est prêt — pour quoi ? Pour reproduire d'autres pièces ? Pour servir de base à d'autres opérations ? »
Pierre haussa les épaules. « Je ne suis qu'un artisan. Je fabrique des choses. Les gens qui les commandent... » Il laissa la phrase en suspens.
Victor se leva, fit quelques pas dans l'atelier. Ses yeux se posèrent sur une étagère où des moules de pièces anciennes séchaient. « Vous connaissez Paul Laurent. »
Le visage de Pierre se ferma. « Tout le monde connaissait Paul. »
« Vous saviez qu'il travaillait avec Lidia Marchetti ? »
Pierre resta silencieux un long moment. Puis : « Paul était un homme de principes. Mais il avait aussi des faiblesses. » Il regarda Camille avec une expression presque paternelle. « Je suis désolé pour ce que je vais dire, mademoiselle Laurent, mais votre mentor avait une liaison avec elle. Pendant des années. Elle s'en est servie pour accéder à ses réseaux, à ses plans. Et quand il a tenté de rompre avec elle, elle l'a détruit. »
Camille avait la gorge serrée. Elle avait toujours su — ou plutôt, elle avait toujours pressenti — que Paul portait un fardeau qu'il ne partageait jamais. Mais l'entendre dire par un inconnu, dans une bergerie perdue dans les montagnes, donnait à cette vérité une résonance nouvelle.
« Vous savez comment il est mort », dit-elle. Ce n'était pas une question.
Pierre détourna les yeux. « Je sais ce que la police a conclu. Une chute accidentelle. Mais je sais aussi que Lidia s'est rendue à Monaco trois jours avant sa mort. Et que Paul a laissé un message sur mon répondeur, qu'il n'a jamais envoyé. » Il se leva, se dirigea vers une armoire métallique verrouillée. Après un moment d'hésitation, il en sortit une cassette audio.
« Il m'a appelé deux jours avant sa mort. Il était bouleversé. Il m'a dit — attendez, je l'ai transcris. »
Il déplia un papier manuscrit, lut à voix haute : « Pierre, si vous écoutez ce message, c'est que quelque chose m'est arrivé. Lidia veut l'Entrepôt A. Elle a trouvé les plans. Dites à Camille de ne jamais y aller — les tunnels sont truffés de pièges. Et le code… le code n'est pas ce que je pensais. »
Camille sentit une décharge électrique dans sa colonne. L'Entrepôt A. C'était le nom qu'elle avait entendu dans les documents du port, le mystère qu'elle n'avait jamais élucidé. Paul y avait accès. PAUL. Et il mettait en garde contre les pièges.
« La cassette », dit-elle. « Elle est intacte ? »
Pierre hocha la tête. « Je n'ai jamais eu le courage de la détruire. Je pensais qu'un jour quelqu'un viendrait la chercher. » Il lui tendit la cassette. « Prenez-la. Peut-être vous dira-t-elle ce que les murs ne veulent pas révéler. »
Camille prit la cassette avec précaution, comme un artefact sacré. Le plastique était tiède, usé par les années passées dans l'obscurité du tiroir.
« Les pièges », dit Victor, sortant son téléphone. « Il parlait de pièges. C'est peut-être pour cela que la porte du SAS 7 s'est ouverte d'elle-même — quelqu'un a activé le système de sécurité. »
Pierre les regarda, soudain plus alerte. « Vous avez trouvé la porte ? Le SAS 7 ? »
« Vous la connaissez ? »
Le forgeron pâlit. « Paul m'avait expliqué le système. La porte ne s'ouvre que si le protocole de purge est activé — c'est un mécanisme de destruction des preuves. Si elle s'est ouverte toute seule, c'est que quelqu'un a déclenché la séquence. Le tunnel est probablement condamné maintenant. Et tout ce qui s'y trouve... effacé. »
Camille serra la cassette contre sa poitrine. La course contre la montre venait de prendre une nouvelle dimension.
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