Le Mirage de Monaco
Lire le chapitre 24: A Change of Heart
Le crépuscule bleuit les Alpes quand ils sortirent de l’atelier de Pierre. Camille tenait la cassette contre sa poitrine comme un reliquaire. Le vent sentait le thym et la roche chaude, et quelque part en contrebas, les lumières de Peille commençaient à clignoter dans la vallée.
Victor marchait devant, les mains dans les poches de sa veste qu’il portait malgré la chaleur. Il s’arrêta au bord d’un muret de pierres sèches qui dominait un ravin. Sa silhouette découpée sur le ciel ocre semblait soudain plus fragile que les mensonges qu’il avait tissés autrefois.
— Tu sais ce qu’il y a de pire, murmura-t-il sans se retourner ?
— Tes techniques de repérage datées ? répondit Camille, la cassette serrée entre ses doigts.
Il rit, un son rare et sincère qui la surprit. Il se tourna vers elle, et pendant un instant, il ne fut plus le Victor des cartes truquées et des sourires fuyants. Il était juste un homme fatigué au bord d’un chemin de montagne.
— Le pire, c’est que je me suis cru malin, pendant des années. J’ai arnaqué des gens qui avaient pire que moi. J’ai passé des frontières avec des pierres fausses dans des montres vraies. J’ai dormi dans des hôtels où le personnel me connaissait par mon faux nom et où personne ne pleurerait ma disparition.
Il s’assit sur le muret, les coudes sur les genoux. La brise faillit emporter sa voix.
— Et puis tu m’as trouvé. Pas dans un casino, pas dans un bar. C’est toi qui es venue me chercher dans ma tanière. Et tu m’as regardé comme si je valais encore quelque chose.
Camille s’approcha lentement, sans s’asseoir. Elle le dominait de quelques centimètres maintenant, et elle vit la ligne de fatigue autour de ses yeux qu’elle n’avait jamais remarquée auparavant.
— Tu ne vaux rien, Victor. Toi et moi sommes d’accord là-dessus.
Il releva la tête, surpris.
— Mais tu peux encore changer ce que tu vaux demain, ajouta-t-elle.
Il se leva, si près qu’elle sentit le cuir de sa veste et le cuir plus âcre de sa peau. Il passa une main dans ses cheveux, un geste nerveux qu’elle connaissait des années plus tôt, quand il préparait un coup ou un aveu.
— Je suis dépassé, Camille. Irina, Lidia, ce Paul que tu aimais, ces tunnels que Pierre n’a pas osé nommer clairement — je suis un escroc de salon rubis, pas un soldat de l’ombre. Chaque étage qu’on descend, chaque porte qu’on ouvre, je me dis que c’est trop grand pour moi. Que je vais me planter, te faire tomber avec moi, perdre la seule chose qui ait jamais compté.
— La seule chose qui ait jamais compté ?
Il ne détourna pas les yeux, cette fois. La franchise dans son regard était si inhabituelle qu’elle en était presque aveuglante.
— Toi. Travailler avec toi, à côté de toi, pour toi… Ça me donne envie de ranger les cartes. De vivre honnête. Et c’est terrifiant, parce que toute ma vie je me suis préparé à l’exact inverse.
Camille sentit son cœur frapper contre ses côtes. Elle voulut répondre, mais le mot lui manqua. Le vent leva une mèche de cheveux bruns sur son front, et Victor la suivit du geste, sa main hésitant à quelques centimètres de sa joue.
Il pouvait être faux partout ailleurs. Mais pas là, pas maintenant — pas dans la lumière orange qui fondait sur les pierres, pas avec cette sincérité brute qui le rendait soudain presque beau.
Il se pencha. Elle se laissa faire. L’espace entre eux devint minuscule, une mince pellicule d’air qu’aucun des deux n’osait rompre.
Le téléphone de Camille vibra. Deux fois. Puis une troisième, insistante.
Elle recula d’un pas, la main sur sa poche. Victor laissa retomber son geste sans qu’elle voie son visage.
— Allô ?
La voix de l’agent Daviet, essoufflée, cracha dans l’écouteur :
— Mademoiselle Laurent ? On a un problème. La salle des ventes a été cambriolée. Encore. Le service de sécurité intérieure, les salles d’exposition, les réserves aux étages — tout a été retourné.
Camille planta son regard dans celui de Victor. Il lut la gravité sur son visage et sortit déjà sa propre montre pour consulter l’heure.
— Et le tunnel ? demanda-t-elle, sa voix plus aiguë qu’elle ne l’aurait voulu.
— On ne sait pas. Verrouillé des deux côtés. Mais ils ont forcé une porte de service, côté port. L’inspecteur Morel vous réclame. Il dit qu’il y a un truc que vous devez voir.
Camille raccrocha. Le vent dominant emporta les dernières lueurs du jour. Les ombres dévorèrent la vallée, et la chaleur des pierres commençait déjà à s’évaporer.
— Qui ? demanda-t-il.
— Je ne sais pas. Mais ça sent le nettoyage, pas le vol.
Victor acquiesça, la mâchoire serrée. Il sortit un calepin de sa veste et entreprit de démonter son téléphone pour en retirer la batterie. Un vieux réflexe de clandestin.
— Le rendez-vous était chez moi, dit-elle. On a la cassette de Paul, on sait que le vrai collier est encore ici, et on a un morceau de tissu de Mongolie sur une porte qui n’existe officiellement pas. Et maintenant, quelqu’un nettoie la salle avant qu’on puisse prouver quoi que ce soit.
Camille soupira, une bouffée de fatigue qu’elle n’avait pas laissée paraître. Il aurait été facile de coller Victor au mur, de lui jeter la complicité de Morel à la figure, de le laisser rôtir dans son propre mensonge.
Mais l’avait-elle vraiment cru honnête ? Elle-même ne lui avait pas tout dit — elle lui avait caché sa rencontre avec Noëlle, les contours plus précis du réseau de Paul, ses propres notes sur les plans qui portaient l’initiale L.M. Si quelqu’un pouvait se méfier, c’était bien eux deux.
Et pourtant elle avait failli l’embrasser.
Elle marcha vers le sentier qui ramenait à la route, puis se retourna. Il avait retiré sa veste, la portait sur l’épaule, et son visage avait retrouvé cette expression insondable qu’il utilisait pour se protéger des regards trop curieux.
— Quand on arrivera à Monaco, dit-elle, tu me raconteras tout ce que tu sais sur l’inspecteur Morel. Tout. Avant de pousser la porte.
Il ne répondit pas tout de suite. Il suivit ses pas, les mains vides désormais, et la lumière du plafonnier d’une voiture approchante lui donnait l’air d’un homme qui allait découvrir la réponse à une question qu’il n’avait jamais osé se poser.
— On verra bien, finit-il par dire.
Dans la voiture, le silence était lourd. Camille brancha la cassette de Paul dans le lecteur, sans appuyer sur play. Elle la retourna, l’examina sous le plafonnier. Le ruban était marqué à l’empreinte de l’ongle, comme si son vieux mentor avait pressé dessus en pleine panique. Pas de bavardage, pas de testament — seulement un message destiné à être écouté au bon moment, au bon endroit.
Le moteur vrombit, elle accéléra vers la descente de Peille. Les cheveux de Victor claquaient par la vitre ouverte, et quelque part en contrebas, Monaco scintillait comme un piège doré.
Elle ne savait plus qui était son allié, qui était son adversaire, ni pourquoi Paul avait aussi peur du tunnel que du nom de Lidia. Mais elle savait que la prochaine heure déciderait de tout le reste — et que le néon bleu de la salle des ventes, qu’elle gardait encore gravé dans ses rétines, allait devenir leur champ de bataille final.
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