Le Mirage de Monaco
Lire le chapitre 25: Blue Clue
La descente vers Monaco se fit dans un silence de plomb. Les lumières de la Principauté dansaient en contrebas, indifférentes au poids qui écrasait l’habitacle de la voiture de location. Camille fixait la route, les mains crispées sur le volant, tandis que Victor, à ses côtés, semblait étudier la nuit avec une intensité suspecte.
C’est en approchant du premier virage en épingles qu’elle le vit. La bague bleue. Pas celle qu’elle portait au doigt, mais son souvenir, projeté sur le pare-brise comme un film muet. La salle des ventes, il y a huit mois. Le voleur — ce complice nerveux que Victor avait identifié trop facilement, trop précisément. La bague avait un chaton saphir, un hallmarks discret, et une particularité que seuls les très bons bijoutiers remarquent : un micro-circuit imprimé dans l’anneau, invisible à l’œil nu.
Camille freina brusquement. La voiture s’arrêta net sur le bas-côté, moteur encore grondant.
— Le saphir, dit-elle, la voix blanche. Sur la main du type qui a volé la première pièce. Tu l’as marqué.
Victor tourna la tête, lentement. Ses yeux, dans l’obscurité, étaient indéchiffrables.
— Pardon ?
— Ne joue pas avec moi. La bague bleue. Le chaton saphir. J’ai passé ma vie à regarder des pierres. Le réglage était trop propre pour un bijou de rue. C’était un traceur.
Elle coupa le moteur. Le silence s’abattit sur eux, presque palpable.
— Tu n’as jamais cessé de le pister, continua-t-elle. Pas le voleur principal. Pas Lidia. Lui. L’homme de main. Tu l’as balisé il y a des mois, et tu ne m’as jamais rien dit. Tu m’as laissée courir après des ombres pendant que tu savais exactement où aller.
Victor passa une main sur sa mâchoire. Ce tic — il le faisait toujours quand il pesait ses mots. Un geste qu’elle connaissait d’avant, d’une autre vie.
— La bague, admit-il enfin. Oui. Je l’ai posée sur lui à la première vente. Il portait la pièce volée, il devait bien la toucher pour la transporter. C’était simple.
— Simple, répéta-t-elle. Simple. Tu m’as laissée croire qu’on avançait au hasard, que chaque piste était nouvelle, que tu découvrais les choses en même temps que moi. Pendant que tu avais une balise active sur le réseau depuis le début.
— Elle n’était pas active, Camille. Le signal s’est tu trois jours après le vol initial. Le complice a dû la retirer, ou la vendre, ou la fondre. Je l’ai perdu.
Elle le dévisagea. Chercha une fissure, une hésitation. Il n’y en avait pas. Ou alors, il était très bon.
— Alors pourquoi la mentionner ? Pourquoi ne pas m’avoir dit, tout simplement ?
— Parce que tu ne me fais pas confiance, répondit-il, avec une franchise qui la désarma. Tu m’as accueilli comme un chien qu’on surveille du coin de l’œil. Si je t’avais dit que j’avais posé un traceur sur un homme de Lidia avant même de te revoir, tu m’aurais jeté à la mer.
Elle serra le volant, les jointures blanches.
— Tu m’as trahie. À Paris, dans cette arrière-salle avec Morel, tout est devenu faux.
— Non. Écoute-moi. La bague m’a conduit vers son acheteur secondaire. C’est comme ça que j’ai remonté la piste jusqu’à l’Entrepôt A. C’est comme ça que j’ai su que la pièce n’avait jamais quitté la région. C’est comme ça que je suis venu vers toi, sérieusement. Je ne suis pas revenu pour toi, pas au début. Je suis revenu parce que la balise m’a montré que le vrai coup était encore jouable.
Camille ouvrit la portière, sortit. L’air nocturne sentait le sel et le gasoil. En contrebas, le port scintillait comme un collier jeté sur du velours noir.
— Tu t’es servi de moi, dit-elle à l’intention de la nuit. Encore une fois. Tu m’as approchée parce que j’étais utile, parce que je connaissais les plans de Paul, parce que j’avais accès à la salle.
Il sortit à son tour, vint se placer près d’elle, à distance respectueuse.
— Au début, oui. Mais tu avais raison, sur cette montagne. J’ai changé d’avis. Je veux quelque chose de propre, à présent. Je veux que tout cela se finisse d’une manière qui ne me coûte pas la seule personne qui m’ait jamais regardé sans calcul.
Elle pivota face à lui. La lumière d’un lampadaire lointain dessinait la moitié de son visage.
— Si j’appelle Morel, ce soir, là, tout de suite, qu’est-ce que tu fais ?
Victor ne cilla pas.
— J’attends. Je réponds. Et je te dis la vérité : la balise pointait vers une cache dans les Alpes-Maritimes, à deux heures d’ici. J’ai vérifié ce matin, avant l’appel de la police. Le signal est revenu.
Camille resta figée. Le mot résonna entre eux comme un coup de marteau sur une enclume.
— Le signal est revenu ce matin, répéta-t-elle. Et tu ne me l’as dit qu’après l’épisode sur la montagne, après le baiser manqué, après la cassette de Paul.
— Je voulais être sûr. Je ne voulais pas que tu me crois encore en train de manœuvrer. Mais oui. L’homme est vivant, et il est revenu dans la région. Nous avons une cible réelle.
Elle scruta son visage. Les rides au coin de ses yeux. La tension dans sa mâchoire. La façon dont il tenait ses mains, grandes ouvertes, comme pour prouver qu’il n’avait rien à cacher.
L’envie de le croire. L’envie de le frapper. Les deux luttaient en elle.
— La salle a été cambriolée, dit-elle. Encore. Si c’est un purge, on a perdu des preuves. Si c’est un vol, on a perdu la pièce.
Victor fit un pas vers elle.
— Et si c’est une invitation ? Une façon de nous faire revenir sur les lieux du crime ?
Le téléphone de Victor vibra. Il sortit l’appareil, regarda l’écran, et son visage se durcit. Il ne décrocha pas. Il tendit l’écran vers elle.
Un message de Morel. Une photo sombre, pris de loin, granuleuse. On y distinguait une silhouette élégante, cheveux sombres, tailleur ivoire, pénétrant dans l’arrière-boutique de la maison de vente aux enchères.
— Lidia, souffla Camille. Elle est dans la salle.
Victor rangea le téléphone.
— Alors on y va.
Camille regarda la nuit, puis la route qui redescendait vers Monaco comme un ruban argenté.
— Pourquoi ? Pourquoi m’as-tu dit pour la bague, maintenant ? Tu aurais pu continuer à nier.
Victor la rejoignit près du capot. Il était assez proche pour qu’elle sente la chaleur de sa peau dans l’air frais.
— Parce que, dit-il doucement, tu ne pourras jamais me faire confiance si je te cache des choses. Et je veux que tu me fasses confiance. Pas pour le réseau. Pour la vie qui vient après.
Le silence s’étira. Camille ferma les yeux, un instant. Le souvenir de la cassette de Paul pesait dans sa poche intérieure. Le secret de Noëlle. Les initiales L.M., le moule volé, la boîte aux lettres dérobée derrière un atelier de Paris.
— C’est Lidia dans cette salle, prononça-t-elle enfin. Et je suis toujours la cible numéro une pour sa chute. Si elle me voit arriver, elle saura que nous savons.
Victor haussa les épaules avec une nonchalance qui semblait presque sincère.
— Alors il faudra qu’elle devine qui de nous deux est en train de jouer.
Il ouvrit la portière passager et s’installa. Camille resta dehors, le vent marin dans les cheveux, et le poids de toutes les vérités qu’elle avait choisi de taire, elle aussi, lui noua soudainement la gorge.
Elle n’avait pas parlé de Noëlle. Pas parlé de Pierre. Pas parlé des initiales L.M. gravées sur les plans de Paul.
Elle voulait le croire. Elle voulait le détester. La vérité se trouvait peut-être aux deux endroits à la fois.
Elle reprit le volant.
La salle des ventes les attendait, et Lidia avec elle.
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