Le Mirage de Monaco
Lire le chapitre 26: Faultlines
La pluie s'était mise à tomber quand ils atteignirent les faubourgs de Monaco, des gouttes lourdes qui tambourinaient sur le toit de la voiture de location et brouillaient les lumières de la ville au loin. Camille conduisait, les mains crispées sur le volant, le ruban adhésif du lecteur de cassettes de Paul pesant comme une accusation dans sa poche intérieure. Victor, à ses côtés, gardait le silence depuis qu'ils avaient quitté le chemin de montagne, son téléphone serré comme une prison entre ses doigts.
Elle ne savait pas ce qui la dérangeait le plus : le baiser volé qu'ils n'avaient échangé qu'à moitié, ou le fait qu'il n'en ait rien dit depuis.
« La photo de Morel, articula-t-elle enfin. Elle montrait Lidia à l'intérieur de la maison des ventes. Dedans. Pas dehors. Dedans. Explique-moi comment un commissaire qui nous talonne a pu la prendre sans y être lui-même.
— Je ne sais pas. »
Le mensonge était si plat, si vide, qu'elle eut envie de rire. Ou de pleurer. Au lieu de cela, elle appuya davantage sur l'accélérateur.
« Tu sais ce que je ressens, là, Victor ? Exactement ce que j'ai ressenti à Rome, quand tu as disparu avec ma pièce de collection et que j'ai dû expliquer à mon assurance pourquoi j'avais confié un objet hors de prix à un escroc.
— Ce n'est pas pareil.
— Vraiment ? Tu m'as approchée pour des informations. Tu m'as manipulée pendant des mois. Tu m'as caché la bague. Tu caches Morel. Tu n'as rien dit sur la cassette. Mais une chose, tu me dis. Une seule : est-ce qu'il y a quoi que ce soit d'authentique entre nous ?
Il tourna la tête, et dans la lueur d'un lampadaire traversé, elle vit que son visage était nu, sans un masque, et cela la déstabilisa plus qu'un mensonge ne l'eût fait.
« Le baiser, dit-il. Celui que nous n'avons pas vraiment échangé. Il était authentique. Avant ça, j'aurais dit non, rien n'était vrai. Mais après ça... je ne veux plus revenir au mensonge.
Elle ne répondit pas. Elle rétrograda pour négocier l'épingle à cheveux sous la miradors, et les essuie-glaces claquèrent d'avant en arrière, rythme de naufrage.
Quand ils arrivèrent en bas, dans les rues étroites de la Condamine, la pluie avait presque cessé. Elle gagna le quai des États-Unis et se rangea le long du trottoir près du vieux port, face au nouveau centre de conférences où la maison Alberti tenait ses ventes.
« Qu'est-ce que tu fais ? demanda-t-il.
— Je vais voir le directeur.
— Camille. On a des preuves. On a des enregistrements. On a le nom de Lidia sur les plans d'une entreprise datant de 1983. Ce n'est pas la maison des ventes qu'il faut affronter, c'est Lidia.
— La maison des ventes a été cambriolée deux fois. Deux fois. La police y va comme si nous étions les suspects. Si je ne m'y présente pas, je suis brûlée professionnellement. Je ne peux pas revenir à ma boutique, je ne peux pas continuer ce petit jeu, sinon je deviens la kleptomane que Morel veut que je sois. Tu comprends ? Je ne veux pas me défendre. Je veux confondre. Et pour ça, j'ai besoin du directeur de mon côté.
Il ouvrit la bouche pour protester, mais elle coupa le contact.
« Reste ici, dit-elle. Ou viens. Mais si tu viens, viens sans messages cachés. Pas de téléphone. Pas de rendez-vous discrets. Tu me regardes, je te regarde, et nous parlons aux mêmes humains en même temps. Sinon, je te laisse ici avec tes mystères qui me font si mal.
Il soutint son regard un long moment, puis il sortit son téléphone et le déposa dans la boîte à gants.
« Voilà. Je sors mon arme. Toi, sors ta cassette. »
Camille hésita. Puis elle sortit le ruban et le posa sur le tableau de bord.
« Marché conclu. Viens. »
Ils traversèrent à pied les quelques mètres qui les séparaient de l'entrée de service de la maison Alberti. La bâtisse moderne de béton et de verre luisait sous la pluie, ses lignes nettes et rassurantes, ses gardiens qui la connaissaient de nom. Camille avait vendu ici, authentiqué ici, versé des commissions ici. La maison Alberti était une de ces institutions monégasques que rien ne semblait pouvoir égratigner.
Elle poussa la porte de service, salua le gardien d'un signe de tête fatigué et longea le couloir qui menait aux bureaux administratifs. Le directeur, un homme d'une soixantaine d'années nommé Édouard Ravel, l'avait toujours traitée avec une bienveillance prudente quand elle fournissait ses pièces d'expertise. Elle l'avait vu diriger des ventes dans des salles combles, des mains tremblantes de collectionneurs, des flashes de journalistes. L'homme était d'une perfection minable et prudente, toujours cravaté, toujours parfumé, toujours lisse.
Ravel était dans son bureau, en pleine discussion avec une femme qu'elle ne vit que de dos. La posture était droite, les épaules rigides, et la voix qui parlait n'appartenait pas à Lidia. Il leva les yeux à son entrée et un imperceptible tressaillement parcourut ses traits.
« Camille. Quelle bonne... inattendue. »
Elle aurait pu repartir. Un instinct ancien, forgé dans ses années d'apprentissage auprès de Paul, lui murmura de faire machine arrière, de dire qu'elle repasserait plus tard. Mais Victor était entré derrière elle, et la femme de dos se tourna, et c'était Irina, l'assistante de Lidia, celle du signal de Pierre, celle qui avait commandé la réplique.
Irina sourit, une sculpture de porcelaine.
« Mademoiselle Laurent. Nous étions justement en train de parler de vous. »
Camille n'en montra rien. Le sang battait à ses tempes, mais son visage demeurait lisse comme un galet.
« Est-ce que je vous dérange ?
— Pas du tout. Pas du tout. » Ravel se leva, tendit une main aux ongles trop soignés. « Irina et moi discutions du calendrier des ventes d'automne. Tu as reçu, je suppose, les informations concernant l'incident de la vente de mercredi dernier ?
— J'ai reçu les informations concernant un vol dont je n'étais pas, pour une fois, l'auteur principal, dit Camille. C'est ce que vous vouliez savoir ?
Le visage de Ravel se refroidit d'un cran.
« Je suis navré que tu te sois déplacée sous cette colère, Camille. Je t'assure que personne ne te soupçonne de quoi que ce soit. La police a été très claire là-dessus. »
Victor s'était avancé dans le bureau, jetant un coup d'œil circulaire aux étagères couvertes de catalogues reliés.
« Monsieur le directeur, reprit Camille, vous savez quel genre de pièce j'étais chargée d'expertiser la semaine dernière. Savez-vous, autant par honnêteté que par prudence, ce que contenait la pièce que j'étais censée authentifier ?
— Le collier de la mer d'Ivoire. Bien sûr. Une pièce historique de la famille Marchetti.
— Vous avez pris contact avec Lidia Marchetti à ce sujet ? demanda Victor.
Ravel regarda Victor comme un être désagréable venu d'un autre monde.
« Je ne vois pas en quoi cela vous concerne.
— Ça me concerne, dit Camille, parce que Lidia est actuellement dans votre maison. Sa voiture est dehors – je l'ai vue en me garant. Son assistante est dans votre bureau. »
Ravel croisa les bras.
« La voiture de Mme Marchetti est dans un garage privé, dit doucement Irina. Elle n'est pas ici. »
Le sang de Camille ne figea pas. Il ralentit. Elle comprit alors, avec une clarté douloureuse, qu'Irina était un mur et Ravel un complice.
« Vous travaillez pour elle, souffla-t-elle, sans vraiment former une question.
Ravel haussa des épaules, presque excédé.
« Je travaille pour cette maison. Et je protège sa réputation. Tu veux la vérité, Camille ? La voici : ta réputation est bonne, tes expertises sont probantes, mais tu as un accès trop intime à certaines pièces. Depuis ta mésaventure à Rome, on surveille tes manœuvres avec attention. Quand tu as demandé un relevé détaillé du collier, juste avant la vente, certaines personnes se sont interrogées. C'est tout.
— Vous dites que je suis suspecte parce que je fais mon travail ?
— Je dis que tu as été malheureusement placée au mauvais endroit au mauvais moment, dit Irina. Le vol réel du collier – celui que la police a constaté – vous a mise hors de cause. Mais ce deuxième cambriolage, celui d'il y a deux heures ? Celui qui a vidé les systèmes de vidéosurveillance et pris un dossier d'expertise personnel ? »
Camille jeta un regard à Victor. Deuxième cambriolage ? Il n'en avait pas parlé dans la voiture. Elle avait vu la photo de Lidia sur le téléphone de Morel, mais ni le cambriolage ni la disparition des expertises n'avaient été mentionnés.
« Quel dossier ?
Ravel se pencha par-dessus son bureau et sortit un dossier bleu ciel, portant une étiquette à son nom à elle.
« Le dossier Paul Duarte, dit-il. Qui est aussi, il y a peu de temps encore, le dossier que vous aviez signé pour authentifier une pièce que vous saviez ne pas être le collier. Nous avons reçu un appel anonyme nous signalant que vous aviez des liens avec le récent cambriolage entièrement falsifié de la rue du Testudo. Nous avons ouvert le coffre de la pièce.
Son cœur plongea dans l'eau glacée.
« Le coffre ? Le coffre où se trouvait la pièce volée a été rouvert ?
— Oui, dit Irina avec un sourire de serpent. Et il ne contenait pas un collier. Il contenait une bague bleue en saphir, dissimulée dans une fente latérale. Une bague avec vos initiales apposées sur le métal intérieur. »
Le souffle de Victor resta suspendu. Camille sentit ses jambes se dérober. La bague de Victor – le traceur qu'il avait mis sur l'agent de Lidia – était dans la boutique au moment du vol. Initiales de Victor ? Non : ses propres initiales. Le rapport la désignait, elle.
« C'est un montage, dit-elle.
— Peut-être, dit Ravel. Mais la preuve est matérielle. Votre associé possède une double des clés du musée, un accès au réseau, et une expertise parfaite. Voulez-vous que je les appelle et que nous en parlions ? »
Elle comprit, avec la netteté d'un couperet qui s'abat, que ce n'était pas une conversation. C'était une arrestation. Après que Victor ait déposé son téléphone, après qu'ils aient marché, il avait cru la protéger en la suivant ici ; au lieu de cela, il l'avait menée dans une souricière.
« Nous partons, dit Victor.
— Non, dit Ravel. Vous restez. La police est en route, monsieur. Vous voulez que je leur explique la façon dont votre bague est apparue dans mon coffre ? Non ? Alors laissez-moi vous montrer le reste. »
Il pressa un bouton sous son bureau. Derrière lui, une panneau mural glissa, révélant l'accès au sous-sol, vers la chambre forte de la maison.
« Je vous invite à descendre avec moi, mademoiselle Laurent. Pour constater par vous-même ce qui reste de votre œuvre. »
Ravel sortit un pistolet de sa poche intérieure, le tint contre sa cuisse, et ferma la marche vers l'escalier. Irina resta en haut, un sourire posé sur les lèvres comme un colis dangereux.
Camille descendit. Les marches en acier résonnaient sous ses pas. Elle croisa le regard de Victor derrière elle, et n'y trouva pas d'aide – seulement un homme tombé au combat avec elle, aussi piégé qu'elle.
La porte de la chambre forte s'ouvrit sur l'humidité métallique de l'acier et le désert d'une lumière froide. Au sol, une vitrine vide, éventrée, la portait nue de son joyau. Et au fond de la chambre, assise sur un coffre, une silhouette élégante faisait tourner autour de son doigt un pendentif en ivoire marine.
Lidia Marchetti leva la tête et sourit.
« Camille, ma chère. Vous tombez bien. J'avais justement besoin d'un témoin. »
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