Le Mirage de Monaco
Lire le chapitre 28: The Mastermind
Les mains de Camille tremblaient encore contre la paroi du coffre, mais elle les força à se poser à plat sur ses cuisses. Le directeur Ravel était affalé sur le sol, menottes aux poignets — les siennes, pas celles de Camille — et il pleurnichait des excuses que personne n’écoutait.
Victor se tenait dans l’encadrement de la porte du coffre, le souffle court, son arme encore braquée sur le corps prostré de Ravel. « Il nous faut plus que sa confession », dit-il en se tournant vers Camille. « Il faut savoir à qui il devait rendre le pendentif. »
Camille sortit le magnétophone de Paul de sa poche. Elle l’avait gardé là, contre son cœur, pendant tout le trajet de retour depuis la montagne. Elle pressa lecture.
*« …Alors tu sais déjà que ce n’est pas un simple vol. C’est une orchestration. Le nom que tu cherches, c’est Falk. Thomas Falk. Il a monté le réseau entier. Lidia n’était que son courtier. Mais la pièce finale, celle que personne ne voit, c’est lui qui la détient. Trouve l’entrepreneur, trouve le tunnel, trouve la pièce. »*
La voix de Paul s’estompa dans un grésillement. Le silence qui suivit dans le coffre était plus lourd que l’air blindé.
Ravel leva la tête, les yeux injectés de sang. « Falk ? Vous croyez que je travaille pour Falk ? J’aurais préféré mourir. C’est lui qui m’a contacté, oui, mais je ne lui dois rien. Je lui ai promis le pendentif en échange d’une couverture pour l’assurance. Lidia devait me l’apporter après l’échange. »
« L’échange », répéta Victor, baissant son arme d’un cran. « Où ? »
« La jetée sud du port Hercule. Un entrepôt privé, sous le nom d’un importateur de fruits secs. Dominique Fils SARL. Tout le monde en importe, personne n’en vérifie les registres. »
Camille était déjà en train de sortir son téléphone, mais Victor posa une main sur son poignet. « Attends. Si Ravel savait tout ça, pourquoi il t’a tendu un piège à toi et pas à Falk ? »
« Parce que Falk n’est pas à Monaco. Pas encore. » Ravel ricana, un son amer. « Il arrive ce soir par bateau privé. Lidia est sa garantie. Si elle rate le rendez-vous, il saura que l’opération a fuité. »
Camille regarda Victor. Quelque chose dans sa mâchoire — un tic, un serrement — lui disait que ce nom ne lui était pas inconnu. « Victor. Tu le connais. »
Il soupira, rangea son arme dans son holster sous la veste. « Falk est mon créancier. C’est de ça que je t’ai parlé, sur la montagne. Mais ce n’est pas juste une dette. Il détient des informations sur… des choses que j’aimerais enterrer. » Il évita son regard. « Il m’a utilisé pour des livraisons, avant. Des faux documents, des montres, des pierres. Jamais je n’aurais cru qu’il viserait le pendentif Duval. C’est trop grand pour lui. »
« Trop grand pour lui, mais pas pour Lidia », dit Camille. Elle se rapprocha des barreaux du coffre, dont la porte était restée ouverte. « Lidia est l’intermédiaire pour un collectionneur privé. Irina me l’a soufflé, juste avant que Ravel ne sorte son arme. Elle devait faire la liaison entre Falk et un acheteur du Moyen-Orient. Mais si elle a la pièce réelle, pourquoi elle se cache dans ce bâtiment ? »
Un bruit sourd depuis l’escalier. Irina était encore là, quelque part, mais les sirènes approchaient — l’appel de Morel, sans doute, déclenché par la sécurité après la fusillade avortée.
« On n’a pas le temps de la traquer gentiment », dit Victor. Il se baissa près de Ravel et lui arracha sa montre-bracelet, un modèle en or massif, puis il utilisa le cadran pour ouvrir un panneau caché dans la plinthe du coffre — un système que Ravel n’avait jamais montré à personne. À l’intérieur, un dossier mince : des photos satellite du port, une liste de trois entrepôts étiquetés surlignés en jaune, et une fiche bancaire au nom d’une société écran : *Falk & Partners, Genève*.
« Comment tu savais où regarder ? » demanda Camille.
« Parce que je connais sa manière de travailler. » Victor feuilleta les pages, s’arrêtant sur une notation manuscrite en marge. *« La pièce ne sera jamais exposée. Les tunnels sous loews sont trop instables. Transfert par les égouts du casino direct vers le port. »*
« Les égouts du casino », répéta Camille, une main serrant le poignet de Paul dans sa poche, comme pour se rattacher à un ancrage. « C’est ça — le second effraction dans la salle des ventes. Ce n’était pas pour voler, c’était pour purger les caméras qui filmaient le départ de la pièce vers les tunnels. Paul avait noté ça dans ses plans : un passage souterrain, datant d’avant la guerre, reliait l’ancienne salle des coffres à l’égout principal sous le boulevard. »
Lidia était quelque part dans les sous-sols. Lidia avait la vraie pièce. Et dans moins de quatre heures, Falk arriverait par bateau pour la récupérer — ou pour la faire disparaître avec tout le monde.
Victor tendit la main vers Camille, paume ouverte. « On doit y aller maintenant. Mais avant — je dois te dire quelque chose. »
Camille hésita. Sa propre poitrine se serra sous le saphir de sa bague — celle qu’elle n’avait jamais rendue à personne. « Si c’est encore une histoire de dettes, Victor, je te jure que… »
« Non. » Il fit un pas plus près, baissant la voix entre eux seuls. « Morel n’est pas juste un inspecteur. Il enquête sur Falk depuis dix-huit mois. C’est moi qui lui ai donné les premières preuves, contre une immunité que je n’ai jamais obtenue. Falk le sait. C’est pour ça que Morel est arrivé trop tard à la salle des ventes, la première fois. Quelqu’un dans le commissariat l’a ralenti. Quelqu’un qui travaille pour Falk. »
Camille laissa la phrase décanter. Le puzzle venait de changer de forme. Ce n’était plus une simple histoire de pièce volée. C’était une purge, lentement mise en place : la salle des ventes, Ravel, Irina, même le corps de Paul dans la montagne — tout convergeait vers un seul homme qui voulait contrôler le récit.
« Le cassettes de Paul », dit-elle soudain, sortant la bande de sa poche. « Il parle de trouver l’entrepreneur. Pas Falk. Une autre personne. *L’entrepreneur*. »
Ravel ricana encore, plus fort cette fois. « Vous croyez vraiment que si Paul Duval avait trouvé son entrepreneur, il serait mort dans sa cachette ? L’entrepreneur, c’est Falk. C’est lui qui a fait construire les tunnels secrets sous le casino pendant les années quatre-vingt. Lui et son frère maçon. La société Dominique Fils SARL, c’est eux. » Il tourna la tête vers Camille, un éclat mauvais dans les yeux. « Si vous voulez voir la pièce revendiquée, allez au bout du tunnel est. Mais attendez-vous à ce qu’ils ne vous laissent jamais revenir. »
Une sirène de police retentit enfin dans le hall au-dessus. Victor saisit la main de Camille. « Viens. On passe par les cuisines du personnel. Il y a une trappe vers les sous-sols anciens, à côté de la chaufferie. » Il lui jeta un dernier regard, intense et vulnérable. « Je te devais cette vérité sur Morel. Je te dois encore le reste. Mais d’abord, on arrête Falk et on récupère ta pièce. »
Camille hésita une seconde, la main dans la sienne, la bague saphir tournée vers l’intérieur de sa paume — un secret de plus que la lumière ne verrait pas ce soir. Puis elle hocha la tête et le suivit dans la pénombre.
Derrière eux, le directeur Ravel commença à rire, seul, dans le coffre ouvert. Un rire de dentiste qui vibrait contre le métal.
« Vous ne savez pas ce que vous allez trouver dans ce tunnel », murmura-t-il, mais personne ne l’entendit.
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