Le Mirage de Monaco
Lire le chapitre 29: A Warning Shot
La balle siffla à moins d’un centimètre de l’oreille de Camille, et le bruit sec du plomb contre le métal du conteneur résonna dans la nuit du port. Elle plongea instinctivement derrière une pile de caisses en bois, le cœur cognant si fort qu’elle entendait à peine le martèlement de ses propres pas sur le quai.
— Reste baissée ! cria Victor, déjà accroupi à trois mètres d’elle, le regard balayant la ligne des entrepôts.
Deux autres détonations claquèrent, sourdes, presque polies, comme si l’homme qui tirait voulait éviter de déranger les yachts amarrés plus loin. Les douilles tintèrent sur le béton mouillé. Camille compta les secondes, le souffle court, les doigts crispés sur le bois rugueux de la caisse.
— Tu l’as vu ? souffla-t-elle.
— Assez pour savoir qu’il a un calibre qui ne pardonne pas.
Un troisième coup, plus proche. La balle perfora une caisse à leur gauche, projetant des éclats de bois dans la nuit. Victor jura en français, une syllabe étouffée, et pivota sur ses talons pour tirer une fois en direction des ombres. La réponse fut immédiate — un cri étouffé, mais Victor grimaça et porta la main à son épaule gauche, la chemise déjà sombre de sang.
— Victor !
— Ce n’est rien. On bouge, maintenant. Il est seul, mais il peut appeler du renfort.
Elle le rejoignit en rampant, la main refermée sur son avant-bras. La blessure était nette — une balle qui avait traversé le deltoïde, manquant l’os de quelques centimètres. Le sang coulait chaud entre ses doigts. Victor la dévisagea, le visage blanc mais les yeux clairs, durs, comme si la douleur n’était qu’un détail administratif.
— Il y a un bateau de pêche à l’abri, là-bas. Une sortie d’égout à vingt mètres. Tu peux courir ?
— Je peux tout courir si l’alternative est de mourir ici.
Ils se levèrent ensemble. Une nouvelle balle siffla, trop haute cette fois, comme si le tireur ajustait mal dans l’obscurité. Victor propulsa Camille devant lui d’une poussée du bras valide, et ils coururent dans l’angle mort des projecteurs, longeant la coque d’un chalutier qui sentait le gasoil et les algues.
L’entrée de l’égout était une grille rouillée, à moitié soulevée par des décennies d’abandon. Victor la bloqua ouverte avec une pierre, glissa le premier dans le tunnel, tendit la main pour aider Camille. Ils descendirent dans une obscurité qui sentait le sel et la pourriture, leurs pas résonnant dans l’eau qui léchait leurs chevilles.
Ils avancèrent en silence pendant cinq minutes, dix peut-être. L’adrénaline retombait lentement, laissant place à une fatigue sourde. Camille sentait le sang de Victor sur ses doigts, poisseux, lourd de toute la vérité qu’il lui devait encore.
Enfin, ils atteignirent une échelle de fer qui menait à un soupirail. Victor la poussa, et la lumière jaune d’un réverbère parisien les accueillit — non, monégasque, corrigea Camille en reprenant ses repères. Ils émergèrent dans une ruelle étroite derrière la Société des Bains de Mer, entre deux façades aveugles, et Victor les guida vers une porte qu’il ouvrit avec une clé tirée de sa poche arrière.
L’appartement était petit, fonctionnel, presque vide — un lit étroit, une table de chevet, une armoire métallique. Une cachette, pas une demeure. Camille le fit asseoir sur le lit, tira le rideau en lin brut pour masquer la fenêtre, puis chercha une trousse de premiers soins dans l’armoire. Elle trouva des pansements, une pince, du désinfectant, du fil ciré.
— Tu vas devoir te taire, dit-elle en dégrafant la chemise de Victor. Ma mère était infirmière. Je sais ce que je fais, mais ça va brûler.
Elle nettoya la plaie avec des gestes rapides, précis, habitués. Victor ne broncha pas, le regard fixe sur le mur blanc en face, les mâchoires serrées dans une concentration absolue. Elle recousit la peau déchirée avec trois points, coupa le fil, appliqua un pansement stérile.
— Voilà.
Il laissa enfin échapper un souffle, s’appuyant contre le mur. Camille resta assise à côté de lui, les mains tachées de rouge, le cœur encore battant.
— Maintenant tu me dis tout, Victor. Pas la moitié. Pas la version arrangée. Tout.
Le silence s’étira. Dehors, le moteur d’une voiture gronda puis s’éteignit. Victor ferma les yeux un instant, puis les rouvrit, et dans la lumière jaune de la lampe de chevet, son visage perdit enfin ce vernis de séduction désinvolte qu’il portait comme une armure.
— Je vais te raconter une histoire, Camille. Elle commence par une dette, et elle finit par un corps flottant dans le port de Nice, il y a six ans.
Il chercha ses mots, les trouva, les posa un à un comme des cartes sur une table.
— Je devais de l’argent à Thomas Falk. Beaucoup d’argent. Un pari stupide, une autre vie, une autre époque. Il a accepté de m’effacer la dette à une condition : que j’infiltre les réseaux de Paul Duarte et que je lui rapporte ses secrets de transaction. Paul était trop vieux, trop prudent, mais il avait une faiblesse, une associée discrète qui tenait sa comptabilité — une femme qui s’appelait Lidia.
Camille retint son souffle.
— J’ai infiltré l’équipe de Paul. J’ai gagné sa confiance. Et j’ai découvert que Falk préparait son élimination depuis des mois — il n’avait jamais eu l’intention de me libérer de ma dette. Il voulait tout : les réseaux de Paul et le réseau de Lidia, et moi comme bouc émissaire.
— Alors tu es devenu informateur pour Morel.
Victor acquiesça. Un geste lent, comme un acquiescement fatigué.
— Morel était le seul flic qui poursuivait Falk depuis le début. Il m’a approché avant le décès de Paul, m’a proposé un marché : je le tiens au courant des mouvements de Falk, il me donne une nouvelle identité, une sortie propre. Ce que je voulais, c’était arrêter Falk. Ce que Morel voulait, c’était le faire tomber proprement, sans tache sur l’institution.
— Et maintenant ?
— Maintenant, je ne suis plus sûr que Morel soit l’honnête homme qu’il prétendait être. Son nom apparaît dans des documents que Paul gardait. Il a eu trop de succès, trop de victoires faciles, pour qu’il n’y ait pas eu de collaborations douteuses.
Il tourna la tête vers elle, les yeux noirs de fatigue et d’honnêteté.
— Je te l’ai dit sur la montagne, Camille. Je veux une vie propre. Mais une vie propre commence par une confiance entière, alors voilà la mienne : je suis venu à Monaco pour piéger Falk, pas toi. Je me suis servi de toi au début, c’est vrai. Je l’admets. Mais je t’ai choisie parce que tu es la seule personne qui pouvait démanteler ce système de l’intérieur — et parce que je n’avais jamais vu quelqu’un aimer son travail avec cette intensité.
Camille le regarda longuement. La colère, la méfiance, l’envie de le frapper et de l’embrasser dans le même mouvement. Elle pensa à Noëlle Duval, aux initiales L.M., à tous les secrets qu’elle gardait encore, enterrés sous des années de silence. Puis elle pensa au tireur sur le port, au sang sous ses ongles, à la proximité de la mort.
— Il me manque encore une chose, dit-elle doucement. Falk savait que nous serions au port ce soir. Personne ne savait que nous allions au port, sauf nous deux.
Victor la regarda fixement. Le silence entre eux devint une troisième présence dans la pièce.
— Lidia a pu nous suivre, dit-il enfin. Ou Falk a pu deviner notre trajectoire depuis le tunnel de l’auction house.
— Ou quelqu’un nous a trahis.
Les mots restèrent suspendus entre eux, comme une lame. Camille regarda la main de Victor, son sang mêlé au sien sous les ongles, et une pensée terrible traversa son esprit : et si le piège avait été construit pour elle aussi ? Et si Victor jouait toujours un rôle, plus profond, plus subtil, celui de l’amoureux sincère pendant que quelqu’un d’autre tirait les ficelles ?
Elle ouvrit la bouche pour poser la question, mais avant qu’elle puisse la formuler, le téléphone de Victor sonna. Il regarda l’écran, son expression se ferma, et il le retourna pour lui montrer.
Le message était simple, anonyme, composé d’un numéro à préfixe chiffré : *« Le collectionneur héberge une soirée privée demain soir, Villa Aurélia, Cap-d’Ail, 20 heures. La pièce sera visible seulement pour les invités. Montrez votre jeton. »*
Il y eut un silence.
— C’est l’invitation que nous attendions, dit Victor doucement. Mais je ne l’ai demandée à personne.
Camille sentit le froid monter le long de sa colonne vertébrale. Ils étaient attendus. Pire : ils étaient invités.
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