Le Mirage de Monaco
Lire le chapitre 30: The Collector's Soirée
La robe noire de Camille pesait sur ses épaules comme un manteau de plomb. La Villa Aurélia étincelait de mille feux au-dessus de la baie de Cap-d'All, chaque lustre en cristal projetant des prismes sur les invités en costume de gala. Elle glissa la main dans sa pochette, sentit le contact froid de la carte d'invitation en papier vergé, et compta ses respirations pour calmer les battements de son cœur.
« Mademoiselle Laurent », murmura le maître d'hôtel avec une révérence calculée.
Son nom l'avait précédée. Cela aurait dû la rassurer — c'était plutôt une corde de plus autour de son cou. Elle hocha la tête et franchit les portes de verre.
Le salon principal était une cathédrale dédiée à l'excès. Des toiles impressionnistes aux murs, des sculptures de Lalique sur des piédestaux, et au centre, sous une cloche de verre, une vitrine vide qui semblait attendre un joyau — le joyau. Camille leva son éventail pour masquer son regard, notant les sorties, les escaliers secondaires, les angles morts. Son téléphone vibra. Un message de Victor, bref comme toujours : *« Entrée principale surveillée. Deux hommes à la porte de service. Je suis en position. Tu es seule en dedans. »*
Elle avait glissé le saphir de Victor dans sa poche intérieure, son émetteur silencieux, sa promesse ténue. Mais elle ne pouvait s'empêcher de se demander, chaque fois que le métal froid touchait sa peau, si elle était l'appât ou la chasseresse.
Un serveur passa avec un plateau de coupes de champagne. Camille en prit une, ne but pas, et scruta la foule par-dessus le bord doré. Visages connus de Monaco, quelques industriels de la Côte d'Azur, un ancien ministre italien. Mais nulle part la silhouette de Lidia Moreau.
Puis, au fond de la pièce, une porte s'ouvrit.
Elle surgit d'un couloir latéral, vêtue d'une robe émeraude qui semblait taillée dans les feux de la Méditerranée. Lidia marchait avec l'assurance d'une femme qui possédait l'espace, mais ses yeux balayaient la salle avec une précision reptilienne. Un sourire aux lèvres, elle échangea un baiser avec un collectionneur suisse, une poignée de main avec un diplomate russe. Elle était chez elle ici.
Mais autour de son cou — un simple collier de perles. Pas de pendentif. Pas de bleu saphir antique, pas d'héritage des Grimaldi.
Camille serra sa coupe jusqu'à ce que le cristal menace de se briser. Où était la pièce ?
Elle se déplaça avec lenteur, longeant les murs, s'arrêtant devant une nature morte de Chardin pour mieux observer. Lidia ne semblait pas la voir. Ou feignait de ne pas la voir. Les deux options étaient également dangereuses.
Un pianiste attaqua une sonate de Debussy, et la foule se tourna vers le centre de la pièce. Le maître d'hôtel monta sur une petite estrade.
« Mesdames et messieurs, notre hôte vous prie de l'excuser — une affaire urgente l'a retenu à l'étranger. Mais la soirée continue. Dans quelques instants, nous aurons l'honneur de vous présenter une pièce exceptionnelle, jamais vue en public. »
Les murmures s'élevèrent. Camille se figea. Une présentation publique ? Ce n'était pas dans le scénario qu'elle avait imaginé. Le plan de Ravel, celui de Lidia, celui de Falk — aucun ne prévoyait de scène ouverte.
Lidia se rapprochait de l'estrade, son sourire devenu plus éclatant, plus nerveux à la fois. Elle jeta un coup d'œil vers une horloge ancienne au-dessus de la cheminée. Vingt-deux heures. Quelque chose allait arriver.
Camille glissa la main dans sa pochette et tapa un message rapide : *« Elle est ici. Pas de pendentif. Une présentation est annoncée. Théorie : l'échange se fait ce soir. »*
Le téléphone de Victor vibra presque instantanément. *« Compris. Ces deux hommes à la porte viennent de partir en direction du parking. Mauvaise énergie. Fais attention. »*
Elle remit le téléphone dans sa poche et parcourut la pièce du regard. Les invités étaient une centaine, des collectionneurs, des curateurs, quelques marchands. Mais elle remarqua alors des détails qu'elle avait ratés. Un homme en costume sombre qui ne buvait pas et parlait à son oreillette. Une femme en tailleur bleu marine qui semblait compter les invités. Et sous le piano à queue, presque invisible s'il n'avait bougé, un fil sombre qui courait le long de la moquette vers les doubles portes de la terrasse.
Un système de sécurité monté à la hâte. Une installation récente.
Lidia disparut de nouveau, cette fois par une porte secondaire près de la bibliothèque. Camille la suivit, tenant son éventail fermé contre sa poitrine, adoptant l'allure d'une invitée curieuse cherchant les toilettes. La porte donnait sur un petit salon bleu nuit, aux murs tapissés de livres anciens, éclairé par une seule lampe d'albâtre.
Lidia se tenait devant un miroir vénitien, occupée à défaire son collier de perles. Ses doigts ne tremblèrent pas. Derrière elle, sur une table basse, un écrin de cuir noir, ouvert.
Camille retint son souffle. L'écrin contenait un pendentif — bleu, entouré de diamants, monté sur un fil d'or ancien. Le pendentif. Le vrai.
« Je t'ai vue entrer, Camille. »
La voix de Lidia était calme, presque caressante. Elle ne se retourna pas.
« Tu as toujours eu un talent pour les entrées discrètes. Mais jamais pour les sorties. »
Camille ne bougea pas. « Tu vas le vendre ici, ce soir ? Devant tout le monde ? »
Lidia rit doucement, se retourna enfin. L'écrin toujours ouvert derrière elle, le pendentif dans sa main droite. Ses yeux étaient d'un gris d'acier usé, sans éclat.
« Vendre ? Non, chère Camille. Je vais le restituer. À son propriétaire légitime — à la suite de la maison Grimaldi. »
Le sol sembla basculer sous les pieds de Camille. « La pièce est retournée à la famille ? »
« Dans une heure, un homme du cabinet privé de la princesse viendra la chercher ici même. J'ai négocié une récompense substantielle, naturellement. Et une immunité complète pour mes activités passées. Tu vois, j'ai compris que la meilleure façon de jouer ce jeu n'est pas de gagner un round, mais de changer de table. »
Camille s'approcha, le saphir de Victor dans sa poche soudain brûlant. « Et Falk ? Et le collector anonyme qui t'a invitée ? »
Le sourire de Lidia se figea un instant. Elle se racla la gorge. « Le collector n'a jamais existé. L'invitation venait de moi. Une mise en scène pour assurer que la transaction se fasse loin des regards de la police — et loin de Falk. »
Camille la scruta. Trop net. La confession de Lidia était trop propre, trop détaillée. Elle entendait trop bien les mots qu'elle voulait entendre.
« Et le tunnel que Ravel t'a montré ? L'échange avec l'homme d'Henri ? »
Lidia cligna des yeux. Un seul clignement. Trop lent.
« Ravel t'a menti, comme il a menti à tout le monde. Il est derrière les barreaux. L'histoire est terminée. »
Terminée. Camille sentit un déclic dans sa mâchoire. Elle recula d'un pas, gauche, le regard fiché dans celui de Lidia.
« S'il en est ainsi, pourquoi le contact de la maison Grimaldi arrive dans une heure, et non pas maintenant ? Et pourquoi, si tu as négocié ta liberté, ton amie Irina se cache toujours dans les conduits d'aération de la villa ? »
Pour la première fois, le masque de Lidia se craquela. Ses yeux dérivèrent vers la porte du fond, à droite de la bibliothèque. Une seconde de trop.
Camille tapa le saphir contre sa montre, l'activant. Elle leva la voix, assez fort pour traverser le salon. « Les grilles sont gardées par deux hommes en tenue de sécurité qui n'ont rien de policier ni de prétorien. Le système de la villa a été reconfiguré il y a une heure, depuis l'extérieur. Et tes mains tremblent, Lidia. Pas de peur. D'excitation. »
Lidia ouvrit la bouche, mais Camille continua, le cœur en feu :
« Tu ne vends pas ce pendentif. Tu le livres. Et le collector n'est pas un mythe. Il est le destinataire final — et il est dans la villa, dans les tunnels enterrés sous la terrasse, attendant qu'on enterre aussi la vérité. Tu n'appelles pas la maison Grimaldi. Tu appelles Cap-d'All. Tu me prends pour une idiote, mais j'ai passé cinq ans à chasser des fantômes, et je sais enfin que les vrais sont ceux qui sourient en plein jour. »
Elle envoya le message à Victor avec un geste bref : *« Elle me conduit vers le collector. Ne suis pas par les portes. Le tunnel est sous la terrasse. Passe par les jardins. Viens. »*
Le téléphone vibra immédiatement. Un simple mot : *« Reçu. »*
Lidia haussa un sourcil, incrédule et admirative en même temps. Elle referma l'écrin d'un geste sec, le glissa dans une poche intérieure de sa robe.
« Très bien, Camille. Tu veux voir le vrai visage du collector ? Viens. »
Elle poussa la bibliothèque, qui pivota lentement sur ses gonds, révélant un escalier en pierre s'enfonçant dans l'obscurité. Une odeur de terre et de sel en montait.
Camille déglutit. Une dernière pensée pour Victor — pour leurs secrets entrelacés — puis elle suivit la femme qui l'avait déjà trahie une fois, dans les entrailles d'une villa qui n'était peut-être qu'une tombe dorée.
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