Le Mirage de Monaco
Lire le chapitre 32: Allies at Last
L’air du salon arrière de la Villa Aurélia sentait le cuir vieilli et la poussière de tunnel. Camille regardait Henri, l’ancien gardien disparu, maintenant en chemise blanche impeccable et menottes aux poings de Lidia, qui crachait des injures en russe sans parvenir à se dégager.
— Vous mentez, siffla Lidia. Vous étiez dans la salle des coffres cette nuit-là. Je vous ai vu prendre l’argent.
Henri ne cilla pas. Il resserra la poigne sur son bras, sans brutalité, avec une précision d’agent entraîné.
— Je prenais des photos, Lidia. Et toi, tu prenais le collier. La différence, c’est que mes photos servent la loi. Les tiennes servent Falk.
Camille fit un pas vers eux, le cœur battant. Les pièces du puzzle tournaient dans sa tête comme les rouages d’un mouvement compliqué — chaque engrenage révélant une fonction qu’elle n’avait pas prévue.
— Vous étiez là depuis le début, murmura-t-elle. Vous avez joué le rôle de la victime. Le gardien ligoté, la commotion cérébrale…
Henri hocha la tête.
— Il fallait que Falk croie à la panique. Que son réseau pense que la sécurité était compromise par l’intérieur. C’était la seule façon de le faire sortir de l’ombre — qu’il envoie ses hommes, qu’il révèle ses accès.
— Et vous nous avez laissés courir, dit Camille, la voix plus dure qu’elle ne l’aurait voulu. Victor et moi. Dans cette chasse à l’homme.
Une ombre de regret traversa le regard d’Henri. Il ouvrit la bouche pour répondre, mais un bruit sourd les interrompit — un grincement de métal, du côté du mur du fond. La tapisserie aux motifs baroques frémit, puis un pan entier pivota. Une silhouette émergea de l’ouverture noire, vêtue de sombre, un filet de sang séché sur la tempe.
Victor.
Il tenait un rouleau de plans sous le bras et une expression qui ne demandait aucune comptabilité. Ses yeux passèrent de Lidia menottée à Henri, puis à Camille. Quelque chose dans son visage se détendit — presque imperceptible, mais elle le vit.
— Il paraît que je rate toujours les meilleures scènes, dit-il avec un sourire fatigué.
Henri se raidit. Sa main libre glissa vers son étui, mais s’arrêta à mi-chemin quand Victor leva le rouleau de plans comme un drapeau de paix.
— Je ne suis pas venu pour toi, Henri. Ni pour elle. Je suis venu avec quelque chose que ton bureau cherche depuis trois ans.
Un silence tendu. Lidia cessa de se débattre, curieuse malgré elle. Camille retint son souffle.
Victor s’approcha d’une table basse en marbre et y déroula les plans. Ce n’étaient pas des plans d’architecte classiques, mais un schéma complexe aux encres multiples — bleues, rouges, vertes — couvrant trois feuilles assemblées avec un soin maniaque. Des itinéraires, des noms, des dates, des montants. Chaque ligne une transaction, chaque cercle une rencontre, chaque croix une livraison.
— Le réseau de Falk, dit Victor. Complet depuis 2019. Transporteurs, blanchisseurs, acheteurs, courtiers. Les ports, les frontières, les coffres intermédiaires. J’ai mis deux ans à le cartographier. Morceau par morceau. Paiement par paiement.
Henri relâcha la pression sur l’étui. Il observa les documents avec une attention professionnelle, les yeux courant sur les annotations.
— D’où ça vient ? demanda-t-il, méfiant.
— D’un homme qui est mort parce qu’il a voulu te parler avant moi. Un passeur de Nice qui travaillait pour Falk et qui en avait assez. Je lui avais promis ma protection. Je n’ai pas pu la lui garantir.
La voix de Victor était neutre, mais ses doigts crispés sur le bord du plan trahissaient autre chose. Une colère ancienne, soigneusement mise sous clef et qu’il ne montrait que dans ces détails involontaires.
Camille fit le tour de la table pour regarder les plans. Elle n’était pas experte en réseaux criminels — elle était experte en gemmes, en sertissages, en authenticité. Mais elle savait lire un schéma, et celui-ci était construit comme un mécanisme de précision. Chaque pièce avait sa fonction, chaque homme sa place. Une machine à dérober, à blanchir, à recommencer.
— Tu avais une vieille dette, murmura-t-elle. Quelque chose avec un mandat.
Victor la regarda. Ses yeux, dans la lumière tamisée du salon, étaient clairs et sans esquive.
— Plus précisément, un mandat d’amener déposé par Falk lui-même après que j’ai refusé de signer un faux rapport. Dix-huit mois de cavale. Mais Morel ne savait pas tout. Et moi, je ne savais pas tout de Morel. Nous étions chacun des aveugles collés à un éléphant.
Henri émit un son — moitié reniflement, moitié évaluation.
— Tu as raison sur ce point. J’ai des réserves sur certaines méthodes de Morel. Mais les preuves que tu apportes… si elles sont authentiques, elles pèsent plus lourd que trois ans de surveillance.
— Elles sont authentiques. Je les ai vérifiées moi-même, ligne par ligne.
La voix de Camille. Ferme. Elle surprit même Camille en la prononçant.
Les trois hommes se tournèrent vers elle. Henri avec une curiosité mesurée, Victor avec quelque chose de plus doux, Lidia avec un mépris qui ne tarda pas à se fissurer. Camille prit une inspiration. C’était le moment où elle devait décider ce qu’elle croyait — non pas ce qu’elle savait, mais ce qu’elle choisissait de savoir.
— J’ai passé les dernières années à creuser la vie de Victor Laurent. Pas pour le confondre — pour comprendre comment j’avais pu me tromper sur lui, il y a dix ans. J’ai trouvé des traces d’enquêtes, des témoignages, des décisions qui ne collaient pas avec le portrait du fraudeur. (Elle fixa Henri.) Il y a un mandat d’arrêt qui traîne dans les fichiers de la brigade financière de Nice. Un mandat signé par un juge qui a été révoqué pour corruption l’année suivante. Le dossier contient des pièces que j’ai fait expertiser. Elles sont fausses. Toutes.
Henri fronça les sourcils.
— Vous avez fait expertiser des pièces judiciaires ?
— Je suis experte en bijouterie, mais j’ai des contacts dans les laboratoires de documents. L’encre, le papier, la pression des tampons — tout est falsifiable. Tout peut être vérifié. J’ai vérifié. (Elle soutint son regard.) Le mandat de Victor est un faux monté par Falk pour le neutraliser. Et vous le savez probablement déjà.
Henri ne répondit pas tout de suite. Il étudia Camille comme on étudie une pièce suspectée d’être un moulage — avec une attention minutieuse à l’authenticité. Puis il laissa échapper un petit souffle de concession.
— L’Interpol dispose d’un dossier ouvert sur ce mandat. Officiellement, il n’est pas validé. Officieusement, il a permis à Falk de garder Victor à distance pendant qu’il consolidait son opération. Je ne pouvais pas interférer directement. Mes ordres étaient clairs sur ce point.
Victor eut un rire sans joie.
— Alors tu les as suivis. Tes ordres. Et pendant ce temps-là, Falk a continué à voler et à manipuler. À envoyer des hommes chez les gens.
La tension entre eux était palpable — un courant d’air entre deux montagnes. Camille les regarda, puis le schéma sur la table, puis Lidia, qui suivait l’échange avec un intérêt presque amusé de joueuse prise en flagrant délit.
— Peu importe qui a donné les ordres, dit Camille. Ce qui compte, c’est ce que vous ferez maintenant. (Elle posa une main sur les plans.) Ces documents, cette nuit, la prise de Lidia, les témoignages du directeur et de Paul — tout cela combine forme un dossier qui peut détruire Falk pour de bon. Si nous le mettons en commun.
Henri plissa les yeux.
— Vous demandez une alliance.
— Je demande que vous fassiez votre travail, dit Camille. Et que vous le fassiez bien. Avec nous, pas contre nous. Le réseau complet de Falk contre l’impunité qu’il a construite. C’est une offre équitable.
Un long moment passa. Le silence du salon n’était perturbé que par les vibrations lointaines du tunnel — l’air qui circulait dans les conduits, les murs qui respiraient leur passé.
Henri tendit la main vers les plans. Il les parcourut une seconde fois, avec une lenteur d’orfèvre, puis il les replia et les glissa dans sa veste.
— Je les transmets au Parquet de Monaco avant l’aube. Nous verrons ce qu’en dit Falk quand on lui mettra les menottes. (Il posa sur Camille un regard presque paternel.) Vous êtes une femme de caractère, Mademoiselle Laurent. Plus que le dossier ne le laissait entendre.
En bas, dans le tunnel, des bruits de pas commencèrent à monter — des renforts, des gyrophares projetant des ombres rouges et bleues contre la tapisserie. Lidia fut emmenée par deux agents apparus sans bruit, avec une expertise qui trahissait des heures d’attente dans les conduits de la villa.
Victor rejoignit Camille sur le seuil de la porte de service. Leurs épaules se touchèrent presque.
— Tu as pris ta décision, dit-il doucement. Tu as pris ma défense devant un officier d’Interpol.
— J’ai fait ce que les preuves indiquaient. Rien de plus.
— Et si les preuves avaient indiqué le contraire ?
Camille se tourna vers lui. Elle vit la fatigue sous ses yeux, le sang séché à sa tempe, cette façon qu’il avait d’attendre le jugement — non de l’esquiver, mais de se tenir droit pour le recevoir.
— Alors je serais restée avec Henri et je t’aurais regardé partir avec les menottes. (Elle détourna les yeux.) Je n’avais pas besoin d’y réfléchir très longtemps. Les documents parlaient d’eux-mêmes.
Victor hochet la tête, lentement. Quelque chose passa entre eux — pas une déclaration, pas une promesse, mais une trêve consolidée. Un accord tacite selon lequel ils étaient désormais du même côté, quels que soient les chemins qu’ils avaient pris pour y arriver.
— Le collier, dit-elle finalement. Lidia a parlé avant que Henri ne l’emmène. Falk le transportait lui-même au cours des prochaines heures. Elle ne savait pas où. Mais elle a dit quelque chose à propos d’une piste à l’aéroport.
Victor se redressa, son épuisement momentanément mis de côté.
— L’aéroport de Nice. C’est la seule piste assez grande pour un jet privé à cette heure-ci.
Camille regarda une dernière fois le salon vide — la corde, la poussière, la trace de Lidia déjà effacée par les renforts. Elle songea au faux collier exposé à la Maison Laurent, à ses gemmes savamment imitées, prêtes à tromper même un expert de la maison. Tout le monde s’était attaché à la copie. Le vrai était ailleurs. Il ne restait qu’à le trouver.
— Alors c’est là que nous allons, dit-elle en glissant les plans d’Henri dans sa propre poche. Mais d’abord, il faut passer par l’hôtel des ventes. J’ai une idée sur la façon de retourner leur propre modèle contre eux.
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