Le Mirage de Monaco
Lire le chapitre 36: A New Stone
La lumière du matin filtrait à travers les hautes fenêtres de l'hôtel des ventes, dessinant des losanges dorés sur le marbre poli. Camille tenait entre ses doigts la lettre que Delorme venait de lui tendre, le papier épais à en-tête de la maison — *Hôtel des Ventes de Monte-Carlo* — et relisait les mots qu'elle connaissait déjà par cœur.
« *...vous offrir le poste de conservateur en chef, avec pleine autorité sur les collections de joyaux historiques...* »
Elle leva les yeux vers le directeur, qui l'observait par-dessus ses lunettes cerclées d'or.
« Je croyais que vous aviez dit qu'il n'y aurait plus d'affaires entre nous, monsieur Delorme. »
Un sourire rare étira ses lèvres minces. « J'ai dit que je ne ferais plus affaire avec la Maison Laurent. Mais avec Camille Laurent, l'expertise que vous avez démontrée — la restitution du Grimaldi, le démantèlement de la falsification — je serais fou de vous laisser partir chez un concurrent. »
Elle parcourut à nouveau le document. Le poste était prestigieux. La rémunération généreuse. Un bureau avec vue sur le Port Hercule. Et pourtant, Camille sentait un vide au creux de son estomac, une absence qui n'avait rien à voir avec les termes du contrat.
« Il y a une condition », dit-elle.
Delorme haussa un sourcil.
« Victor Marchand travaille avec moi. Nous formons une équipe. Si vous m'engagez, vous l'engagez comme consultant associé. »
Le silence s'épaissit dans le bureau. Delorme retira ses lunettes, les nettoya lentement.
« Victor Marchand, le... »
— L'homme qui m'a aidée à récupérer le Grimaldi et à démanteler le réseau Falk. Oui. Celui-là même. » Elle posa la lettre sur le bureau. « Vous le savez aussi bien que moi : sans lui, je serais encore en train de contempler un faux sert dans une vitrine, et le vrai collier serait en route vers un collectionneur privé à Dubaï. »
Delorme soupira, un son qui semblait venir de très loin. « Vous comprenez ce que vous demandez, Camille ? Sa réputation le précède. Les collectionneurs, les prêteurs... ils ne verront que l'ancien complice de Falk. »
« Ils verront ce que nous leur montrerons. Une équipe qui a réussi là où Interpol a échoué pendant des années. »
Il la dévisagea longuement, et quelque chose dans son regard céda. « Très bien. Il sera mentionné comme expert associé dans le dossier. Mais si sa présence compromet une seule vente, je vous en tiendrai personnellement responsable. »
Camille tendit la main. « Marché conclu. »
---
Victor la rejoignit une heure plus tard dans le grand salon d'exposition, où les vitrines vides attendaient leurs prochains trésors. Il s'immobilisa en voyant l'expression de Camille.
« Tu as signé. »
« Je signe demain matin. Mais il y a autre chose. » Elle sortit une carte de visite vierge, la fit pivoter entre ses doigts. « Tu es mon associé officiel, Victor. Nous serons présentés ensemble au conseil d'administration. Devant les caméras, si nous recevons la moindre presse pour la restitution. »
Il resta immobile un long moment, puis un sourire ironique ourla ses lèvres. « Tu viens de coller mon nom aux côtés du tienne, sur le même document officiel, sachant que la moitié de Monaco me croit encore impliqué dans le vol. »
« Je sais exactement ce que je fais. » Elle s'approcha, baissant la voix. « La question est : sais-tu ce que tu fais, toi ? Ton mandat d'arrêt est toujours actif, Victor. Henri ne l'a pas levé. Nous avons prouvé qu'il était basé sur des preuves falsifiées, mais la procédure administrative n'a pas suivi. Tant que cela n'est pas réglé, tu es officiellement un fugitif. »
Le mot tomba entre eux, lourd et définitif.
Victor passa une main dans ses cheveux, un geste qu'il faisait lorsqu'il était plus inquiet qu'il ne voulait le montrer. « J'ai parlé à un avocat hier. Il dit qu'avec la preuve de falsification, on peut demander une annulation complète. Mais il faut que le procureur examine le dossier, et ça prend des semaines, des mois peut-être. »
« Nous n'avons pas des mois. » Camille sortit son téléphone, fit défiler un message. « Nous avons une présentation au conseil dans trois jours. Delorme veut nous présenter comme l'équipe qui a rendu le Grimaldi à Monaco. Après ça, les choses se compliquent. » Elle lui tendit l'écran. Une invitation formelle pour une réunion de préparation au Palais de Justice de Monaco, vendredi à neuf heures.
Victor lut, puis laissa échapper un rire sans joie. « Ils vont m'arrêter à l'entrée. »
« Pas si nous arrivons préparés. » Camille glissa son téléphone dans sa poche. « J'ai un contact au greffe. Les certificats de falsification ont été déposés hier. Personne ne les a encore examinés parce que le juge qui doit les traiter est en congé jusqu'à lundi. Mais si nous pouvons obtenir une déposition en urgence — »
« Tu as déjà tout planifié, n'est-ce pas ? » Il la regarda avec ce mélange d'admiration et de méfiance qu'elle connaissait bien. « Tu n'as jamais eu l'intention de me laisser le choix. »
« Je te laisse toujours le choix, Victor. » Elle s'approcha encore, assez près pour sentir l'odeur de son eau de cologne, un parfum de bois de cèdre et d'amertume qu'elle associait désormais à la vérité, ou du moins à ses fragments. « Je te donne seulement les options. J'ai fait venir un huissier demain à midi. Il enregistrera ta déposition concernant tes activités avec Falk, sous serment. Si tu acceptes, nous avons une chance que le procureur suspende le mandat en attendant l'examen complet. »
Son regard s'assombrit. « Une déposition sous serment. Tu veux que je témoigne contre Falk. »
« Falk est en garde à vue. Il ne peut plus te nuire. Mais son avocat, lui, est sorti de prison et travaille déjà à retourner la situation. Nous devons être irréprochables avant qu'il ne trouve une faille. »
Le silence s'étira, épais comme du miel. Dehors, une cloche d'église sonna quelque part dans la vieille ville, et Camille pensa aux moments de la veille — leurs mains qui se frôlaient dans le calme de la nuit, la promesse fragile d'un nouveau départ.
« Et si je refuse ? » demanda-t-il doucement.
« Alors tu resteras officiellement un fugitif, et le conseil d'administration n'acceptera jamais ton association. Je serai seule à cette présentation, et le dossier Grimaldi s'ouvrira et se fermera sans nous. » Elle soutint son regard. « Mais j'ai vu ce dont tu es capable, Victor. Le vrai toi, pas celui que Falk avait corrompu. Et je crois que tu mérites une chance de prouver que tu as changé. »
Longtemps, il ne répondit pas. Puis il prit la carte qu'elle avait laissée sur le rebord de la vitrine, la fit tourner entre ses doigts.
« Une déposition. Sous serment. Et ensuite ? »
« Ensuite, nous allons à cette réunion de préparation, et nous montrons au procureur que ton passé est exactement ce qu'il est : un chapitre que tu as tourné. Et nous commençons notre travail. Ensemble. »
Il glissa la carte dans sa poche, et son sourire avait quelque chose de neuf, presque vulnérable. « Tu sais que tu es la seule personne au monde à qui je ferais confiance pour me mettre dans cette position ? »
« Je sais. » Elle lui rendit son sourire, une chaleur naissante dans la poitrine. « C'est pour ça que je te le demande. »
---
L'huissier arriva le lendemain à midi pile, un homme effacé en costume gris avec une serviette en cuir fatiguée. Il installa son dictaphone sur le bureau de Camille, régla les niveaux, et Victor prit place en face de lui, les mains posées à plat sur la table.
Camille resta debout près de la fenêtre, les bras croisés, observant la scène. La lumière de midi sculptait les traits de Victor, et elle remarqua pour la première fois les fines lignes de tension autour de ses yeux, la façon dont ses doigts pianotaient légèrement sur le bois.
« Monsieur Marchand », commença l'huissier d'une voix monocorde, « déclarez-vous, sous serment, que vous direz toute la vérité sur les activités dont vous avez eu connaissance au sein du réseau de Julien Falk ? »
Victor prit une inspiration. Camille vit ses épaules se redresser, comme un homme qui se prépare à plonger dans une eau glacée.
« Je le déclare. »
L'huissier hocha la tête. « Maître Kessler, du greffe, sera ici dans — »
La sonnette de la porte d'entrée retentit, coupant sa phrase. Camille fronça les sourcils. Elle n'attendait personne d'autre.
Elle alla ouvrir, et son sang se glaça. Sur le seuil se tenait Henri, en civil, un dossier sous le bras, son visage fermé comme une porte de cellule.
« Camille. » Sa voix était neutre, presque cordiale. « Je suis désolé d'interrompre. » Il jeta un regard vers l'intérieur. « J'ai vu la voiture de l'huissier. C'est bien ce que je pensais. »
« Henri, je peux t'expliquer — »
« Pas besoin d'expliquer. » Il tira une enveloppe de son dossier et la lui tendit. « C'est une notification officielle, signée par le procureur ce matin. Le mandat d'arrêt contre Victor Marchand a été réactivé. Complété par une charge additionnelle : entrave à enquête fédérale, pour son rôle présumé dans la disparition du microfilm Falk. »
Le sol sembla se dérober sous les pieds de Camille. « C'est absurde. Le microfilm était sur lui quand Falk a été arrêté. Il l'a rendu de son plein gré. »
Henri la regarda avec quelque chose qui ressemblait presque à du regret. « C'est ce que tu penses. Mais le contenu du microfilm a été analysé cette nuit. Il contenait plus que des transactions — il contenait une liste de plusieurs complices présumés de Falk. Des gens que Victor n'a jamais mentionnés dans aucune de ses dépositions. »
Il se pencha légèrement, la voix plus basse encore. « Et l'un d'eux porte vos initiales, Camille. L.M. »
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