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Le Mirage de Monaco

Lire le chapitre 6: The Debt Collector

La porte métallique claqua derrière eux. L’écho roula dans la ruelle étroite de Fontvieille, où les containers alignés sentaient le diesel et la poussière d’aluminium. Camille courait toujours, talons en main, le souffle court, la tête bourdonnante des mots de Victor — et de ceux du contremaître Ravello, qui hurlait déjà dans son téléphone à l’intérieur de l’atelier.

— Par ici.

Victor avait bifurqué sans ralentir vers une impasse technique, puis dans un passage piétonnier entre deux immeubles de bureaux aux vitres fumées. Camille le suivit sous un porche en béton brut. Elle appuya les mains sur ses genoux, haletante.

— Tu m’as dit que tu le connaissais, souffla-t-elle. Que tu avais fait affaire avec lui. Il t’a traité de menteur.

— Je l’ai fait affaire avec lui. C’est différent.

Victor consulta son portable, les sourcils froncés, puis le glissa dans sa poche arrière avec une aisance suspecte. Il avait ce calme, encore. Ce calme de chat qui venait de traverser un boulevard.

— Tu avais dit Varlamov, insista Camille. Tu as juré que tu avais réglé une dette à Varlamov, et Ravello savait que c’était faux.

— Varlamov est mort l’an dernier. Personne n’exige de l’argent d’un mort.

Elle le saisit par la manche, faillit le déchirer, tant sa colère montait.

— Alors c’est à qui, cette dette ?

Le silence dura. Un scooter passa au loin, ricochant sur le bitume mouillé. Victor détourna les yeux, puis les ramena vers elle, et quelque chose dans sa mâchoire se contracta — pas de la gêne, de la douleur.

— Thomas Falk.

Camille retira sa main comme si la manche était en feu.

— Le Falk d’Anvers ? Le courtier en pierres de sang ?

— Il ne fait pas que les courtiser. Il les contrôle. Camille, je lui dois une somme qui dépasse ce que tu pourrais imaginer pour une période de cinq ans de tes ventes les plus lucratives.

— Combien ?

— Disons que ma tête est en garantie.

Elle recula d’un pas. Les mots tombaient mal. Au cœur de son cerveau, une horloge intérieure remontait, celle qui comptait les mensonges qu’il fabriquait en cascade.

— Voilà donc le fond, reprit-elle, la voix serrée à peine polie. Tu ne m’as pas retrouvée pour la Cœur de Neptune. Tu m’as retrouvée parce que je suis ton bouclier.

— Non.

— Si. Falk te réclame ton dû, tu as entendu parler de ce vol, et tu t’es dit que la petite bijoutière approchable et désespérée pourrait porter le poids de tes mensonges mieux que toi.

Victor s’approcha d’elle. Leurs respirations se mêlaient dans l’air froid du porche. Il était trop près — toujours trop, dans tous les marchés qu’il concluait.

— Ravello a les deux hommes qu’il nous envoyait dans les minutes qui viennent. Tu connais ce genre de gars. Des costauds, des casseurs — mais ils peuvent être distraits par un objet de valeur.

Camille sentit la carte bleue dans sa poche intérieure, celle qu’il lui avait donnée à l’hôtel, celle du dossier, celle qui codait quelque chose de plus grand que leur arrangement.

— Tu étais avec moi quand j’ai trouvé l’atelier, ajouta-t-il. Tu as vu le calendrier d’expédition. Tu as vu les livraisons récentes vers la Côte, plus ce transfert de fret à Marseille. Ce réseau est vivant. Falk est vivant. La seule façon que je reste en vie, c’est de livrer un responsable.

— Et tu crois que Falk se contentera d’un coupable ?

— Falk ne se contente que d’argent. Mais s’il voit que je suis associé à la seule personne capable d’authentifier la vraie Cœur de Neptune, alors moi, je vaux quelque chose. Et je te le dis en toute honnêteté : sans cette affaire, je suis un homme mort avant la fin du mois.

Elle le détailla — les cernes invisibles sous ses cheveux, coupés courts avec une précision coûteuse, le costume bleu nuit immaculé qui cachait une chemise n’est pas tout à fait nette au col. De loin, il semblait toujours sorti du Monaco qu’il aimait. De près, les coutures apparaissaient.

— Tu savais pour la bague, dit-elle, changeant de terrain. Tu savais que le micro-gravé portait les initiales de ma mère.

— Je l’ai su à la veille de notre rencontre. Pas avant.

— Tu mens.

— Sur Falk, je ne mens pas. Sur ta mère, je n’ai su que l’acolyte d’Anvers avait fait traverser la pierre à Monaco. La pierre, pas la Cœur. Lorsque tu m’as parlé du serti, tu as ouvert une porte que je n’avais pas pensé verrouillée.

— La femme dans l’ombre. La « femme dans l’ombre » inscrite sur le calendrier d’expédition. C’est elle que tu cherches vraiment. Moi, je ne suis qu’une étape.

— Je cherche la personne qui a organisé le vol de la vraie pierre, et qui espère que la fausse vende aux enchères pour toucher la prime d’assurance. Si c’est une femme, c’est une femme. Si ça se trouve, elle travaille pour Falk. Si ça se trouve, elle travaille contre lui.

Camille croisa les bras sous sa veste. La bague bleue pesait dans son sac, contre son flanc, petite boussole intime. Les initiales de sa mère. Une pierre que son père n’aurait jamais vendue, si elle le connaissait vraiment — une incertitude qui rongeait chacune de ses certitudes.

— Tu me proposes quoi, ici, maintenant, sous ce porche avec deux hommes de Ravello qui peuvent arriver ?

Victor tira son téléphone. Une photo s’afficha : un coffre en acier, avec une plaque gravée, « Himmelsbank, Zürich » — et une heure, une date, un numéro de boîte.

— La Cœur de Neptune vraie est à Zürich. Elle arrive dans quarante-huit heures chez un collectionneur qui ne sait pas qu’on la lui amène volée. Si on la récupère avant la transaction, je présente Falk le dignitaire qui l’a préservée, et ma dette disparaît.

— Et si on échoue ?

— Alors Falk envoie quelqu’un comme Ravello, mais mieux entraîné, et plus proche de toi.

Il attendit. Une seconde, deux secondes. Sous ses yeux, la ruelle restait vide, mais Camille savait que vide ne durerait pas.

— Tu veux que je vienne à Zürich.

— Tu veux voir la vraie pierre. Le dossier te donne le pourquoi. La bague te donne le pourquoi de ta mère. Le voyage te donne le reste.

Elle sortit le téléphone de Victor et le lui rendit. Pas par politesse — pour qu’il comprenne qu’elle n’avait besoin de rien qui venait de lui.

— Une condition. Si on la retrouve, la pierre revient au Musée océanographique ou à l’assureur, pas à Falk, pas à toi, pas à personne de cette ville de serpents.

Le coin de sa bouche s’arqua — un demi-sourire malgré tout.

— Marché conclu. Ce qui veut dire qu’on doit commencer avant que Ravello évente la planque.

Un claquement lointain, côté atelier. Une porte qu’on ouvrait brutalement. Camille tendit l’oreille : un ordre étouffé, puis le bruit des pas sur le béton.

— Par où ?

Victor indiqua un escalier métallique qui donnait sur un toit plat, puis une passerelle vitrée vers la ligne de tram, plus loin. Elle ne réfléchit pas. Elle s’engagea derrière lui, une fois encore, l’esprit tendu vers une certitude amère : elle escaladait les murs que cet homme lui tendait, et chaque étage montait plus haut que les précédents. Mais il avait vu juste sur un point : à l’intérieur de cette bague, dans l’or poli gravé des initiales de sa famille, se trouvait une vérité qu’elle ne pouvait retrouver qu’en courant, loin des mensonges de son passé — même si courir signifiait courir aux côtés du plus grand menteur qu’elle eût jamais connu.

Derrière eux, la voix de Ravello roula dans le jour finissant : deux mots, ordre sec, un cliquetis de chargeur qu’on arme.