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Le Mirage de Monaco

Lire le chapitre 7: Forgery's Signature

La chambre d’hôtel de Victor sentait encore le cigare froid et le cuir neuf. Camille avait étalé les photographies du faux Cœur de Neptune sur le bureau en acajou, sous la lampe orientable qu’elle avait inclinée à l’angle exact de sa loupe. Victor, adossé au mur, la regardait travailler sans mot dire.

— Arrête de me surveiller comme si j’allais te voler ta montre, dit-elle sans lever les yeux.

— Je regarde une artiste à l’œuvre. C’est rare.

— C’est une copie. Une excellente copie. Mais une copie.

Elle passa le doigt sur une photographie en gros plan du fermoir. La lumière crue révélait des micro-rayures régulières, presque industrielles. Camille sortit de son sac un carnet de cuir fatigué et en tira une liasse de tirages anciens, jaunis par les années. Victor s’approcha.

— C’est quoi, ça ?

— Les archives. Les dossiers de mon père. Il a passé sa vie à chasser les faussaires. Tout ce qu’il a documenté est là.

Elle posa une autre photo à côté. Même angle. Même fermoir. Même micro-rayures. Puis une troisième. Et une quatrième.

Victor se pencha, le front plissé.

— On dirait la même main.

— Pas la main. L’outil. Regarde.

Camille prit un crayon et traça une ligne le long des stries sur deux clichés différents.

— Les burins ont une âme. Chaque graveur use son outil d’une manière unique. Ces rayures, ici, ne sont pas aléatoires. Elles suivent une rotation de trois degrés par passe. Personne ne fait ça naturellement, sauf si on utilise un biseau modifié, monté sur un manche à contrepoids.

Elle sortit un agrandissement supplémentaire, pris avec un microscope.

— Et là. Le repère. Il a signé son travail. Chaque grand faussaire laisse une signature. Les policiers l’appellent le tic. Moi, j’appelle ça de l’ego.

Victor suivit son doigt sur l’image. Un minuscule motif, presque invisible à l’œil nu, gravé dans le métal du fermoir : une étoile à cinq branches, déformée, deux branches plus longues que les autres.

— Ça ressemble à un gribouillis.

— Non, dit Camille, la voix soudain plus basse. Ça ressemble à la marque d’Étienne Vasseur.

Le silence tomba. Victor resta figé, puis un rire bref lui échappa.

— Vasseur est mort. Il y a quinze ans. Crise cardiaque dans son atelier de Grasse. Enterré à Nice. C’est une légende : le faussaire qui a inondé les salles des ventes européennes avec des chefs-d’œuvre toujours jamais retrouvés. Mais mort. Officiellement.

— Officiellement, répéta Camille. Mon père avait noté son adresse. Il le surveillait depuis le début des années 2000.

Elle feuilleta le carnet à une page cornée. Une adresse manuscrite à Grasse, barrée d’un trait rouge, avec la mention « décédé » écrite dans la marge par une main masculine.

— Mon père l’a barré après l’annonce du décès. Mais regarde la date.

Victor lut par-dessus son épaule : « Vasseur, Étienne, né 1954, Grasse. DCD 2009, annoncé par son assistante, Marthe Renard. »

— L’assistante. On n’a jamais retrouvé le corps ? demanda-t-il.

— Il a été incinéré selon ses volontés. Pas d’autopsie. Pas de témoin de la famille. Une assistante dévouée qui a tout organisé dans les heures suivant le « décès ».

— Comme par hasard, dit Victor lentement.

Camille replia le carnet et le glissa dans son sac.

— Le vrai Cœur de Neptune sort de ce climat. Les moules de Fontvieille ont été faits à partir d’un original. Personne n’aurait pu prendre des mesures aussi précises sans avoir l’original entre les mains. Et l’original était exposé, sous verre blindé, avec un système d’alarme relié à la salle de contrôle.

— Sauf si quelqu’un a eu accès avant l’exposition, intervint Victor. Pendant le transport. La réception. La mise en place.

— Exactement. Pendant la fenêtre où la pièce était hors surveillance. Et qui possède l’expertise pour créer des moules parfaits ? Pour reproduire la taille d’un saphir de cent carats sans éveiller les soupçons ? Quelqu’un qui fait ça depuis quarante ans.

Camille se dirigea vers la fenêtre. Les lumières du Casino découpaient la nuit en dorures et en ombres.

— Si Vasseur est vivant, c’est lui qui a façonné le faux. C’est lui qui a les plans, les mesures, et probablement la liste des personnes qui ont commissionné l’opération. Il ne travaille jamais seul. Il faut un réseau. Ses clients sont des fantômes.

— Et si tu te trompes ? Si c’est juste un imitateur ?

Camille secoua la tête, une conviction glacée dans la voix.

— Une signature, ça ne s’imite pas. Mon père y a consacré sa vie. Je l’ai vu sur son lit de mort. Il m’a dit une seule phrase : « La marque de l’étoile, Camille. Ne l’oublie jamais. »

Elle se retourna vers Victor, les yeux brillants.

— Il savait. Il savait que Vasseur n’était pas mort. Il enquêtait sur lui quand il est décédé lui-même.

Une pause. Victor la détailla, cherchant la faille, le doute. Il n’en trouva pas.

— Donc, dit-il finalement, on ne va pas à Zürich pour débusquer un inconnu. On va chercher un mort-vivant.

— Pas nous. Moi. Tu as tes propres problèmes. Falk te tient la bride courte, et Ravello nous cherche. Si je déplace la cible vers Grasse, ça change la donne.

Victor secoua la tête avec un sourire amer.

— L’héroïsme, ça te va aussi mal que ce tailleur. On va à Grasse. Ensemble. Parce que si Vasseur est vivant, c’est qu’il garde quelque chose. Et ce quelque chose, c’est probablement la copie parfaite du vrai. Tu pourras la comparer à l’original dès qu’on l’aura récupéré. Ça nous donnera de la crédibilité.

— Toi, tu veux juste te cacher des hommes de Ravello.

— Les deux, dit-il en haussant les épaules. Le pragmatisme est une forme de romantisme, paraît-il.

Camille ne sourit pas. Elle fixait la photo du fermoir, la marque de l’étoile, et une autre pensée germait en elle, lente et amère.

— Il y a un problème, dit-elle doucement.

— Lequel ?

— Ma mère. La gravure sur la bague. Les initiales. Mon père chassait Vasseur, et ma mère avait un lien avec une bague qui appartenait à l’acolyte.

Le silence s’étira. Victor croisa les bras.

— Tu penses que ta mère et Vasseur se connaissaient ?

— Je pense que mon père savait où chercher, et que ma mère savait pourquoi il ne fallait pas trouver.

Elle prit la photo et la rangea dans son carnet.

— Si on déterre Vasseur, on déterre aussi les raisons pour lesquelles ma mère m’a caché cette histoire pendant trente ans. Et ça, ajouta-t-elle dans un souffle, ça ne me plaît qu’à moitié.

Victor attrapa sa veste sur le dossier d’une chaise.

— On part dans une heure. Route de nuit. Grasse est à quarante minutes. Les hommes de Ravello ne sont peut-être pas encore sortis de Fontvieille.

Camille le suivit vers la porte, mais avant de franchir le seuil, elle lui attrapa le poignet.

— Une seule condition, dit-elle.

— Revenir avec le vrai Cœur de Neptune. C’est déjà signé.

— Pas seulement ça. Si Vasseur est vivant, on ne le force pas. On le convainc. Je ne deviens pas une voleuse pour te sauver de Falk.

Victor la regarda, un éclat nouveau dans l’œil.

— Alors apprends à convaincre un fantôme, Laurent. Parce que les fantômes, ça ne parle pas.

Il sortit dans le couloir. Camille resta un instant immobile, la main sur la poignée, à sentir le poids du carnet contre sa hanche. Une page, dans sa mémoire, ne cessait de se tourner : celle où, enfant, elle avait surpris sa mère en pleurs devant une photographie de Grasse. Elle n’avait jamais su pourquoi. Jamais osé demander.

Maintenant, elle allait devoir poser la question à un mort.