Le Mirage de Monaco
Lire le chapitre 8: Disappeared Guard
Le garde de nuit de l’exposition s’appelait Henri Moreau. Cinquante-sept ans, vingt-deux ans de service, un dossier vierge comme un contrat jamais signé. Les registres de la société de sécurité SICOM — obtenus par un ancien collègue de Victor moyennant une promesse vague et une enveloppe épaisse — indiquaient qu’il avait été posté dans la salle des joyaux la nuit du vol. Il avait signé son relevé à 23h47. À 23h58, les caméras avaient enregistré une coupure de courant de neuf minutes. À minuit sept, les alarmes s’étaient déclenchées. Moreau n’avait jamais répondu à l’appel de la centrale.
Camille posa le doigt sur la photocopie du rapport, là où le nom de Moreau apparaissait en capitales grasses. Dans la chambre d’hôtel de Victor, l’air sentait le café froid et le papier d’archives. Depuis l’aube, ils avaient épluché chaque page, chaque heure, chaque mouvement du personnel.
« Il aurait dû être le premier à donner l’alerte », dit-elle. « La coupure de courant, c’est le moment exact où la vitrine a été ouverte. La fausse pièce a été mise en place pendant ces neuf minutes. »
Victor s’adossa à la fenêtre, les mains dans les poches. La lumière de Monte-Carlo filtrait par les rideaux entrouverts, dessinant une barre dorée sur son visage fatigué.
« Sauf si Moreau était de mèche », dit-il.
« Non. C’est trop évident. Trop propre. Un garde qui disparaît la nuit du vol, c’est le premier suspect que la police va chercher. »
« Et c’est exactement pourquoi c’est parfait. Tout le monde regarde le disparu, personne ne regarde ailleurs. »
Camille secoua la tête. Elle connaissait les méthodes de la police monégasque — prudentes, méthodiques, mais lentes. Le commissaire Aubanel avait bouclé le dossier après quarante-huit heures, concluant à un vol interne avec complicité. Moreau était désormais un homme traqué, ou mort, ou payé. Les trois possibilités menaient au même cul-de-sac.
« Il faut trouver où il vit », dit-elle. « Avant que quelqu’un d’autre ne le trouve. »
L’appartement de Moreau se trouvait dans le quartier de La Condamine, au-dessus d’une pharmacie dont l’enseigne verte clignotait par intermittence. Une rue étroite, des volets bleus défraîchis, une odeur de sel et de gasoil. Victor ouvrit la porte avec un passe qu’il sortit de nulle part — une carte magnétique vierge qu’il glissa dans la fente de la serrure après trois secondes de manipulation discrète.
« Où as-tu appris ça ? » demanda Camille en franchissant le seuil.
« Je m’ennuyais à l’école. »
L’intérieur était propre. Trop propre. Une table de cuisine en formica, une chaise unique, une télévision posée sur un meuble bas qui datait d’un autre siècle. Sur le rebord de la fenêtre, un pot de basilic presque mort. Aucune photo, aucun papier qui traînait, aucune trace de vie accumulée. L’appartement d’un homme qui ne vivait pas ici, qui dormait ici, peut-être, mais qui n’habitait pas ces murs.
Camille ouvrit le premier tiroir de la commode. Des chaussettes pliées en rangs serrés, des sous-vêtements alignés avec une précision militaire. Elle referma. Le deuxième contenait des chemises, boutonnées, repassées, suspendues sur des cintres en bois.
« Il n’y a pas de poussière », dit-elle.
Victor s’accroupit près du lit, souleva la housse et inspecta le sommier. « Et pas un seul cheveu sur l’oreiller. Pas de trace dans la salle de bain non plus. Il est parti, et il a nettoyé derrière lui. »
« Ou quelqu’un a nettoyé pour lui. »
Il se releva, inspecta la pièce d’un regard circulaire. Son œil s’arrêta sur une petite boîte en carton posée sur le haut de l’armoire, hors de portée naturelle. Il tira une chaise et l’attrapa. À l’intérieur, un billet de train daté de trois jours avant le vol. Destination : Nice, départ 6h42, retour indiqué à 22h15 le même jour.
« Le trajet habituel d’un homme qui va rendre visite à sa famille ? » demanda Camille.
« Son dossier ne mentionne aucune famille. Ni femme, ni enfants, ni parents. Seul, sans attache, vingt-deux ans dans la sécurité. »
Camille prit le billet. « Un aller-retour dans la même journée. S’il avait voulu fuir après le vol, il n’aurait pas pris un retour. »
« Exactement. Ce billet est un faux-semblant. Il est fait pour être trouvé, pour nous faire croire qu’il a pris le train vers Nice. Mais personne ne prend le train pour Nice dans le cadre d’une évasion. On prend un avion, un bateau, une voiture volée. Pas un billet SNCF non remboursable. »
Camille regarda le billet. Le papier était neuf, les bords nets, l’encre noire impeccable. Pas une seule trace de manipulation. Trop parfait, encore une fois. Elle le retourna et vit, au dos, une inscription à peine visible, comme si quelqu’un avait appuyé sur le papier avec un stylo sans encre : une suite de chiffres, sept chiffres, suivis d’un seul nom.
« Victor. Regarde. »
Il s’approcha, pencha la tête pour lire. « 71.42.88. Grasse. »
Le mot s’accrocha dans l’air comme une fumée. Camille sentit un frisson remonter le long de sa nuque. Grasse. La ville où Vasseur était supposé mort. La ville où sa mère avait pleuré sur une photographie. La ville qui, visiblement, n’avait pas fini de hanter sa famille.
« Il n’est pas parti », dit-elle lentement. « On lui a fait quitter son poste, et on l’a envoyé à Grasse. Là où nous allons. »
Victor saisit le billet, le plia, le glissa dans sa poche intérieure. « Quelqu’un nous attend. Ou quelqu’un veut que nous croyions que Moreau est là-bas. »
« Dans les deux cas, c’est une invitation. Et quelqu’un qui tend une invitation ne la tend jamais sans une raison. »
Un bruit dans l’escalier. Des pas lourds, deux paires au moins, qui montaient lentement. Victor jeta un regard vers la fenêtre — un toit en contrebas, une gouttière, une descente possible mais risquée. Camille fixa la porte, calcula la distance, le temps.
« Ils sont ici », souffla-t-elle.
Victor ne bougea pas. Il regarda la pièce une dernière fois, puis il fit quelque chose que Camille ne comprit pas immédiatement. Il sortit son téléphone, l’orienta vers la porte, et prit une photo de la serrure. Puis il saisit Camille par le bras et l’entraîna vers la fenêtre.
« Par là. »
Il ouvrit le volet, enjamba le rebord, tendit la main. Camille hésita une seconde — le vide, la rue en contrebas, le danger immédiat de l’autre côté de la porte — puis elle prit sa main et le suivit. Ils atterrirent sur une corniche étroite, longèrent le mur, trouvèrent une échelle de secours rouillée qui descendait vers une ruelle aveugle.
En bas, la voix d’un homme résonnait dans la cage d’escalier, grave et pressée, quelque chose à propos d’un billet et d’une trace. Camille comprit alors que le billet n’était pas une invitation.
C’était un piège. Et Moreau — disparu, introuvable, peut-être mort — n’était pas la victime. Il était l’appât.