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Le Nœud Coulant Doré

Lire le chapitre 10: Skeleton in the Ore

La pluie s’était transformée en bruine obstinée quand Calvin Cross fit traverser à Eli la cour boueuse de Cross Manor. Deux chevaux attendaient, sellés, leurs crinières trempées collées aux encolures. Calvin, déjà en selle, désigna d’un geste large la colline au nord.

— Vous verrez, monsieur Whitfield. Ma mine, c’est mon vrai trésor. Le reste, ce n’est que décorum.

Eli enfourcha sa monture, le cuir froid sous ses doigts. Chaque pas vers cette mine l’éloignait de la cave où reposait John — où reposait ce qu’il en restait — mais refuser l’invitation aurait paru suspect. Il suivit Calvin sur le sentier qui serpentait entre les pins, les sabots des chevaux s’enfonçant dans la terre détrempée.

La mine se révéla derrière un tournant : une entrée béante dans la roche, soutenue par des madriers grossiers, entourée de chariots rouillés et d’un baraquement de chantier. Une dizaine d’hommes s’activaient, certains poussant des wagonnets chargés de roche, d’autres disparaissant dans les entrailles de la colline.

Calvin sauta de sa selle avec une agilité que son âge ne laissait pas présager.

— Trois filons actifs, clama-t-il en désignant la bouche noire. Deux cent vingt onces par semaine, au rendement actuel. Mais nous avons trouvé quelque chose, hier, qui pourrait tout changer.

Il attrapa une lanterne accrochée à un piquet et s’enfonça dans le tunnel. Eli le suivit, les ombres dansantes sur les parois de schiste. L’air sentait le soufre, l’humidité, la poudre brûlée. Des ouvriers s’écartaient au passage de Calvin, baissant les yeux, et Eli nota qu’aucun ne le saluait.

Au bout de deux cents mètres, la galerie s’élargissait en une chambre de travail où quatre hommes piocheaient une paroi fraîchement effondrée. Des pierres et de la terre meuble s’amoncelaient contre le fond, et un cinquième ouvrier, un mulâtre aux épaules massives, surveillait les opérations en croisant les bras.

— Barnes, appela Calvin. Montre-lui.

Le contremaître — Barnes, donc — se retourna lentement. Des cicatrices fines striaient ses tempes, vestiges d’une vie qu’il ne racontait pas. Il tenait une pioche à la main, et ses yeux firent un rapide aller-retour entre Calvin et Eli avant qu’il ne s’approche.

— Le filon nord a cédé, dit-il d’une voix plate. On a dégagé l’accès ce matin.

— Et qu’est-ce qu’on a trouvé dans les décombres ? insista Calvin avec un sourire qui n’atteignait pas ses yeux.

Barnes hésita. Une seconde. Deux. Puis il se tourna vers un tas de débris contre le mur, souleva une bâche huilée, et révéla ce qui se cachait dessous.

Eli sentit son estomac se nouer.

Un squelette, partiellement enveloppé dans un tissu de jute grossier, gisait sur le flanc, la cage thoracique écrasée, le crâne incliné comme s’il regardait la roche. Un bras manquait — Eli le savait, il l’avait vu dans la boîte laissée à sa porte. Mais ce qui retint son regard, ce qui lui coupa le souffle, c’était le lambeau de tissu accroché aux côtes. De la flanelle bleue. Cette teinte précise, délavée par la terre, avec un motif de carreaux blancs si fin qu’il en reconnaissait chaque maille.

La chemise de John. Celle qu’il portait le jour où ils avaient découvert le filon.

Eli resta immobile. Aucun muscle de son visage ne bougea. Il regarda le squelette, puis Calvin, qui examinait la macabre découverte avec l’intérêt détaché d’un homme qui compte des os comme on compte des pièces.

— Un prospecteur, dit Calvin en se penchant. Enterré par un éboulement, probablement. L’or rend les hommes imprudents. Ils creusent sans soutenir, et la montagne encaisse sa dette.

— On l’a trouvé comme ça ? demanda Eli, la voix étonnamment neutre.

— Le filon nord est capricieux, expliqua Barnes, qui semblait mesurer chaque mot. La veine principale passe sous une zone instable. Ce type creusait là, il y a… difficile de dire. Une saison de pluies suffit pour que la roche efface les traces.

Eli s’approcha du squelette. Le jute avait été noué autour de la taille et des épaules — pas l’ouvrage d’un éboulement. Quelqu’un avait enveloppé le corps avant de le mettre là. Et le trou dans le crâne, à la tempe gauche, n’avait rien d’un accident. Trop net. Trop rond.

Une balle.

Il releva la tête, croisa le regard de Barnes. Le contremaître baissa les yeux aussitôt, et Eli comprit — comprit avec une clarté glaciale — que Barnes savait. Il avait vu le corps avant que quiconque ne le découvre. Il avait vu la balle. Il avait compris.

— On va l’enterrer ailleurs, dit Calvin en se redressant, brossant la poussière de ses mains. Plus haut, là où la terre est stable.

— Et le filon ? demanda Eli.

Calvin se tourna vers Barnes.

— On continue de creuser ici. Le filon reprend vingt pieds plus loin, j’en suis sûr. Débarrassez-moi de ça, et vous remettez la pioche dans la roche. Je veux du rendement avant la fin de la semaine.

— Vous l’avez vu ? intervint Eli, incapable de se retenir. La balle.

Un silence tomba. Barnes avala sa salive — un bruit plus sec qu’un coup de marteau dans ce tunnel. Calvin plissa les yeux.

— La balle ?

— Dans le crâne. À la tempe. Ce n’était pas un éboulement.

Calvin s’approcha du squelette, se pencha, plissa davantage les yeux dans la lumière jaune de la lanterne. Il regarda longtemps, puis se redressa avec un haussement d’épaules parfaitement calibré.

— Un trou d’os. Ça arrive, quand la roche s’effondre. Les pierres ont des arêtes. Vous êtes mineur, monsieur Whitfield ? Vous connaissez mieux que mes hommes ?

Eli soutint son regard. Une seconde. Deux.

— Non, dit-il enfin. J’ai lu ça quelque part.

— Vous devriez lire moins, fit Calvin avec un sourire froid. Ça dit des bêtises.

Il fit un pas vers la sortie, puis se retourna une dernière fois vers Barnes.

— Enterrez-le. Et vous continuez de creuser. Vous comprenez, Barnes ?

— Oui, monsieur Cross.

Barnes ne regarda Eli qu’une seule fois, pendant que Calvin s’éloignait déjà dans la galerie. Et ce regard en disait plus qu’un aveu : ce contremaître connaissait la vérité. Il savait qui était cet homme dans le jute. Peut-être savait-il même qui l’avait tué.

Eli suivit Calvin dehors, la bruine lui fouettant le visage. Son esprit tournait. Calvin ne savait pas que John était dans sa colline. Il avait enterré le corps ailleurs — Eli l’avait retrouvé au ravin, il savait que Calvin avait déplacé le cadavre d’une première sépulture — mais jamais il n’avait imaginé que l’assassin avait choisi sa propre mine comme cachette définitive.

Un crâne troué d’une balle, enveloppé dans de la toile, glissé dans un éboulement que personne n’aurait dû déterrer.

La main de Calvin. Ou celle d’un homme de Calvin.

Mais alors, pourquoi Calvin avait-il ordonné qu’on l’enterre à nouveau, sans s’enquérir de l’identité, sans chercher à comprendre ? Un homme qui aurait caché un meurtre se serait méfié. Il aurait brûlé le corps. Il aurait détruit ce qui pouvait le trahir.

Sauf si Calvin ne savait pas qu’on avait enseveli John là. Sauf si c’était la main de quelqu’un d’autre. Un homme de main. Un associé. Quelqu’un qui avait agi sans ordres, ou sur des ordres dont il avait déformé le sens.

Eli remonta en selle, la pluie dégoulinant de son chapeau. Calvin trottait devant lui, dos droit, propriétaire d’un royaume bâti sur un mensonge.

— Monsieur Whitfield, cria Calvin par-dessus son épaule, venez. Je vous montrerai le moulin à minerai. Le plus moderne de tout le comté.

Eli suivit. Mais son regard demeurait sur la bouche noire de la mine, qui se refermait derrière eux comme une paupière sur un secret.

Un secret que quelqu’un — Barnes, peut-être — savait ne pas pouvoir garder longtemps.