Le Nœud Coulant Doré
Lire le chapitre 17: The Preacher's Sermon
La pluie s’était mise à tomber, fine et tenace, brouillant les contours des bâtisses. Eli marchait vite, le col de sa veste relevé, mais une veste de prospecteur, dans une rue où chaque visage était connu, c’était une condamnation. Il tourna au coin de l’église et s’adossa au mur de planches, respirant fort.
Des voix. Des lanternes. Une patrouille.
— Il doit être vers le sud, disait l’un. Calvin veut sa tête avant minuit.
Eli jeta un œil par l’angle. Trois hommes, des fusils en bandoulière, émergeaient de la brume de pluie. Ils fouillaient chaque porche, chaque passage. La rue principale était inondée de leurs ombres. Eli n’avait pas d’autre route. Il poussa la porte de l’église, qui céda sans un bruit.
L’intérieur était vide, chaud, sentait la cire et la poussière. Les bancs alignés comme des tombes. Une seule bougie vacillait près de l’autel. Eli se glissa entre les rangées, chaque planche gémissant sous son pas, quand un son étranglé attira son attention.
Derrière le lutrin. Un homme âgé, en soutane noire, ligoté à une chaise, un bâillon serré entre les dents. Ses yeux s’écarquillèrent. Eli s’accroupit devant lui, tira la lame de sa montre et coupa les liens, puis retira le bâillon.
— Ils m’ont pris en pleine préparation du sermon, murmura le vieux prêtre en se massant les poignets. Calvin m’a fait porter un mot. Il dit que j’ai hébergé un criminel.
Eli rabattit sa capuche et le prêtre reconnut immédiatement les cicatrices de sa mâchoire.
— Vous êtes le prospecteur, dit-il.
— Je suis celui qu’ils cherchent, oui.
Le prêtre ouvrit la bouche pour répondre, mais les bruits de bottes dehors se rapprochèrent. Des coups frappés à la porte. Eli chercha une issue. La sacristie, une fenêtre haute à l’est. Mais les voix étaient déjà sous le porche.
— Prenez ma soutane, souffla le prêtre.
Eli hésita. Le tissu noir, épais, le ferait ressembler au chiffre même qu’ils traquaient. Mais c’était la seule chance. Il passa le vêtement par-dessus ses habits, ajusta le col blanc, pendant que le prêtre se glissait derrière un pilier.
On frappa de nouveau.
Eli ouvrit, face à trois hommes, l’un avec une étoile de shérif. Hendricks. Calme, les yeux délavés sous un chapeau détrempé. Il le dévisagea une seconde.
— Le pasteur Weller?
— Il se repose, répondit Eli d’une voix grave, les mains jointes. Une fatigue de l’âge. Puis-je vous aider, shérif?
Hendricks scruta la soutane, puis la pièce derrière lui. Les bancs vides. La bougie.
— On cherche un homme. Rebelle. Marquillis à la mâchoire.
— Personne ici que les âmes du Seigneur.
Le shérif fit un pas, forçant Eli à reculer. L’odeur de whisky flottait autour de lui, mêlée à celle du tabac froid. Il sortit une montre de sa poche, la fit tourner.
— Vous prêchez toujours à huit heures, pasteur?
— Les jours se suivent et ne se ressemblent pas.
Hendricks sourit, mais ce sourire semblait une lame retournée.
— Dommage que vos mains ne connaissent pas l’encre des écritures.
Eli suivit son regard, trop tard. Ses doigts. Les cloques de cordes, les cals de pioche. Des mains de mineur, jamais de scribe.
Hendricks fit un mouvement de tête. Les deux autres tirèrent leurs fusils.
— Auriez-vous l’obligeance d’ouvrir votre col, pasteur?
Eli ne bougea pas. La lame était dans sa poche, mais trois fusils, dans une église, ça ne pardonnait pas.
— Vous faites erreur, shérif. Je suis nouveau ici, appelé par le père Weller pour la mission du dimanche. C’est lui qui officie. Je ne fais que préparer son pupitre.
Hendricks le poussa contre le mur, inspecta la couture du col, puis les boutons de la soutane. Il y avait quelque chose de fébrile dans ses gestes, comme un chien prêt à mordre.
— Vous mentez comme un trappeur, dit-il. Weller n’a jamais demandé d’aide. Il prêche seul depuis vingt ans.
L’étau se resserrait. Eli chercha une issue. Il vit alors la porte du confessionnal entrouverte, un souffle d’air froid en suintant — le tunnel dont Otis avait parlé.
— Je vous propose un marché, shérif, dit Eli. Vous laissez partir le père Weller, il ne sait rien de cette histoire, et je me rends.
Hendricks rit. Un rire sec, nerveux.
— Vous avez dit que vous étiez de passage. Vous n’avez aucune autorité sur le vieux.
— J’ai les preuves que vous cherchez.
Eli sortit de sous sa veste une enveloppe pliée — une page du testament de John, un fragment qu’il avait détaché. Il la tendit.
Hendricks la saisit, la déplie, ses yeux courant sur les lignes.
— Qu’est-ce que c’est?
— La liste des comptes de Calvin Cross dans la banque de Sacramento. Les dépôts de votre salaire fantôme.
Le visage du shérif blêmit. Il fit signe aux hommes de baisser leurs fusils.
— D’où tenez-vous ça?
— D’Otis. Avant que vous ne le tuiez.
Hendricks serra le papier, le fourra dans sa poche.
— Je vais vérifier. Si c’est faux, je reviens vous pendre à cet autel.
Il sortit, suivi des deux autres. La porte claqua, laissant retomber un silence gluant.
Le père Weller surgit de derrière le pilier, tremblant.
— Vous lui avez donné quelque chose?
— Un faux, dit Eli. Un fragment d’une vieille lettre d’amour que John écrivit à Dorothea. À moitié effacé, illisible. Il passera une heure à essayer de comprendre.
Le prêtre souffla.
— Vous jouez avec votre vie.
— Ma vie n’a jamais eu de valeur. Mais Calvin, lui, mise tout sur la peur. Et la peur, ça se retourne.
Eli retira la soutane, la tendit au père Weller.
— Vous avez entendu ce qu’il a dit — je suis de passage. Qui vous a envoyé chercher de l’aide?
Le prêtre baissa les yeux.
— Mme Cross. Elle est venue ce matin. Elle a dit qu’un homme courageux viendrait et qu’il faudrait l’écouter, puis le laisser partir.
Dorothea. Encore elle. Le dessin se faisait plus clair.
— Que sait-elle de ce tunnel ?
— Elle le connaît mieux que quiconque, murmura le prêtre. C’est par là qu’elle rejoignait John quand Calvin n’était pas là.
Eli regarda le confessionnal. La boîte sombre, le rideau pourpre, l’ouverture silencieuse dans le plancher.
— Et elle n’a jamais rien dit à Calvin ?
— Elle a peur. Pas de lui.
— De quoi alors ?
Le prêtre hésita. Il jeta un coup d’œil à la porte, se pencha.
— Il y a une deuxième pièce sous la maison, que même Silas ne connaît pas. Dorothea y a caché des choses. Des choses qui pendraient Calvin et son frère.
Eli sentit la nuit se resserrer.
— Des choses comme quoi ?
— Des noms. Des ordres. La liste de tous les hommes que Calvin a fait disparaître dans le vallon.
Dehors, les chevaux hennirent. Une lanterne traversa la rue. Le retour de Calvin était imminent.
Eli saisit la main du prêtre.
— Si je viens prendre cette liste, elle doit être prête.
— Elle vous attend déjà.
Il ouvrit le confessionnal, fit pivoter une planche du plancher. Une échelle de corde disparaissait dans les profondeurs. Eli y descendit, la planche se refermant au-dessus de lui.
Une seconde plus tard, la porte de l’église s’ouvrit de nouveau. Des bottes frappèrent le sol. Il reconnut le pas lourd de Hendricks.
— Pasteur Weller.
Sa voix résonna.
— Dites-moi qui vous attendiez cette nuit, et je vous laisse la vie sauve.
Le prêtre ne répondit pas.
Eli, la main sur la lame dans sa poche, disparut dans le noir.
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