Le Nœud Coulant Doré
Lire le chapitre 20: The Posse's Noose
La nuit était un linceul de bitume liquide quand Eli sortit de la grotte, poussé par l'instinct plus que par le regard. Derrière lui, les contreforts de la montagne absorbaient encore la chaleur du jour, mais l'air sentait déjà le froid qui précédait l'aube. Il connaissait chaque pierre de ce chemin creux — celui que John et lui avaient nommé « la langue de Dieu » quand ils cherchaient de l'or à l'ouest de la rivière. Vingt ans plus tôt, c'était un raccourci vers un rêve. Ce soir, c'était un couloir de mort.
Il avançait vite, le sac sur l'épaule, le colt sanglé contre la cuisse. Le canon piquait encore dans la paume quand il pensa à Dorothea — à la façon dont elle avait glissé la clé du tiroir secret dans sa main au presbytère, sans un mot, les yeux plus éloquents qu'un sermon. Le plomb était lourd dans sa veste, mais le poids de sa promesse, lui, pesait davantage.
Il avait à peine atteint l'étroite entrée du canyon — un étranglement de schiste où le vent sifflait comme une lame qu'on aiguise — quand il entendit les chevaux.
Pas un. Dix, peut-être douze. Le martèlement des sabots roulait sur le gravier de la piste principale, bien plus bas, mais le canyon amplifiait le bruit, le rendait proche, intime. Eli s'accroupit derrière un rocher fendu, retenant son souffle. Les voix parvenaient jusqu'à lui, morcelées par l'écho :
« — le long de la crête, il ne peut pas remonter sans se faire voir. » « — le shérif dit qu'on le prend vivant... si possible. » Un rire. Une gorgée de whisky avalée. Puis, la voix qui dominait toutes les autres, grave, patiente, celle d'un homme qui grimpe en lisant les traces comme on lit une missive :
« — Emmenez-le mort, Hendricks vous couvrira. Cross l'a dit lui-même : un cadavre ne témoigne pas. »
Eli ferma les yeux une seconde. *Cross* l'avait dit. Pas Calvin — Silas. Le frère invisible, celui qui signait les décrets depuis l'ombre de la maison. Il serra les mâchoires, et l'image du corps de John pendu à la potence de Marcus Webb dans cette photographie lui traversa l'esprit. Il rouvrit les yeux. Le froid l'avait quitté.
Il savait ce qu'il devait faire.
Le canyon de Dead Man était un piège pour quiconque ne connaissait pas son cœur secret — un ancien lit de rivière, asséché avant même que les premiers prospecteurs arrivent, et dont les parois étaient percées de galeries que John et lui avaient minées pour détourner l'eau vers leur claim. Des charges de poudre restaient enterrées à fleur de roche, enveloppées dans des toiles cirées si vieilles qu'elles tenaient du souvenir autant que de l'explosif. Mais Eli se souvenait où chaque bâton avait été placé, quelle poutre soutenait la corniche, quel appui ferait tout basculer.
Il remonta en courant, les jambes brûlantes, le souffle court. Derrière, une détonation — ils avaient trouvé la grotte. Une seconde, plus étouffée. Ils tiraient dans le noir par principe. Il n'accéléra pas, gardant le pas régulier d'un homme qui compte ses mètres.
La corniche. Il s'arrêta net, la main contre le grès froid. Là, sous ses doigts, la poche de poudre reposait comme un œuf de mort. Il la dégagea, déroula une mèche ancienne, humide mais intacte. De l'autre côté du canyon, la paroi opposée portait la marque des croix de bois que John avait taillées pour repérer les veines. Eli sourit sans joie, un rictus qui n'atteignit pas ses yeux.
— Repose-toi, John. Je fais sauter la maison pour toi.
La fusillade se rapprochait. Des torches maintenant — des points de flamme dans la courbe sombre, des silhouettes qui se découpaient net. Hendricks en tête, monté sur ce grand bai qu'Eli lui avait vu voler à un fermier deux ans plus tôt. Son étoile de shérif reflétait les flammes comme si elle brûlait.
— Stone ! hurla Hendricks. Rends-toi ! Cross a promis une grâce à ta femme, si tu avoues. T'en as plus, de femme, mais t'as une âme. Sauve-la !
Eli ne répondit pas. Il s'accroupit, tira une allumette de sa poche, la craqua contre le fer de sa ceinture. La flamme dansa, minuscule, courageuse. Il l'approcha de la mèche.
Hendricks le vit. Tout le vit, dans ce geste d'homme qui bénit une tombe avant de la refermer.
— Feu ! hurla le shérif. Feu sur lui !
Les carabines claquèrent, une rafale brisée, déchirant la nuit de leurs langues de feu. Eli s'aplatit contre le sol au moment où les balles sifflèrent au-dessus de sa tête, ricochant sur le grès, projetant des éclats brûlants dans l'air. Une lui effleura l'épaule, déchirant la toile, entamant la chair. Il grimaça, mais la mèche prit vie, crépitant, dévorant sa longueur en quelques secondes.
Hendricks comprit. Sa bouche s'ouvrit pour un ordre de retraite qui ne vint jamais.
Le ciel trembla.
La charge explosa dans le ventre de la montagne, et la corniche se brisa comme un mât de navire sous la tempête. Un million de tonnes de roche grise se déversèrent dans l'étroit canyon avec un rugissement qui n'appartenait ni à l'homme ni à la nature — un bruit de Dieu en colère. Eli roula en boule derrière le rocher fendu, les mains sur les oreilles, mais même ainsi il entendit les chevaux crier, les hommes hurler, et surtout, le silence qui suivit, écrasant, définitif.
Quand la poussière se leva, des heures semblaient avoir passé. Il toussa, cracha du gravier, se releva sur les coudes. La moitié du canyon était close, un tombeau de schiste et de poussière. Les torches s'étaient éteintes sous la masse. Un bras dépassait d'un interstice, figé, doigts ouverts vers le ciel comme s'il voulait attraper la dernière étoile.
Eli tituba sur la pente. Son épaule saignait, la douleur maintenant vive, pointue, sincère. Il arracha une bande de sa chemise, serra la plaie, respira court.
Hendricks était mort. Il en était certain — il avait vu l'étoile d'argent briller une dernière fois avant que la roche ne l'avale dans sa gueule muette. Il avait tué un homme qui portait la loi. Mais quelle loi portait-il vraiment ? Celle de Calvin Cross et de son frère, celle qui pendait les innocents et volait les veuves en blanc.
Eli se redressa. Derrière le mur de pierres, plus aucun bruit de galop. Seul le vent recommençait à parler, là-haut, sur les crêtes.
Il toucha son épaule, regarda ses doigts rouges, puis la barrière qu'il venait de dresser. Cela ne suffirait pas. Calvin avait des hommes, de l'argent, le temps. Il aurait d'autres chiens, d'autres pièges, d'autre sang. La moitié du canyon fermée ne protégeait qu'une entrée ; l'autre voie, par l'ouest, menait droit au domaine.
Mais Eli avait appris quelque chose dans la poussière. Il savait désormais que la peur était une matière première, comme l'or, et que Calvin en avait bâti son empire. Or la peur, elle aussi, pouvait sauter avec de la poudre.
Il marcha vers l'ouest, le pas lourd, la poussière collée au sang. Derrière lui, le linceul de roches montait la garde au-dessus de Hendricks et des hommes de Cross. Devant lui, les premières lueurs pâles d'un matin froid perçaient à travers les pins. Il serra le poing, là où la chevalière de John lui brûlait la paume — une bague qu'il avait glissée au doigt de Calvin lors de leur affrontement, et qu'il avait récupérée en fuyant.
Il marqua une pause au sommet de la crête et se retourna vers la vallée où le toit de Cross Manor se dessinait déjà dans la lumière naissante. Il n'avait plus la liste de Dorothea, plus de cachette, et plus d'alliés vivants à l'exception d'une femme menacée de la potence.
Mais il avait la certitude, désormais, que Calvin était mortel. Et il savait par quoi le tuer.
Il entama la descente vers la vallée, vers la ville, vers le cœur de l'araignée.
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