Le Nœud Coulant Doré
Lire le chapitre 21: High Noon at the Court
Le soleil de midi frappait la rue principale de Decker’s Gulch comme une enclume chauffée à blanc. La poussière ne retombait pas, elle flottait, suspendue dans l’air immobile, et chaque pas d’Eli Stone soulevait une petite geyser de terre sèche. Son épaule bandée sous la chemise tirait à chaque mouvement, mais il tenait les rênes de sa monture d’une main ferme, l’autre reposant sur le pommeau de sa selle, là où la vieille carabine de John attendait, chargée.
Il ne s’était pas caché. Il n’avait pas emprunté les ruelles. Il avait pris la grand-route, droit dans le soleil, et les premières silhouettes s’étaient arrêtées pour le regarder passer. Un homme couvert de poussière rouge, les traits creusés par trois jours de fuite et une nuit de fièvre, mais les yeux clairs comme l’acier.
— Seigneur, c’est Stone, murmura une femme sur le porch du saloon. Il est revenu.
Le bruit courut devant lui comme une traînée de poudre. Les portes s’ouvrirent, des visages apparurent aux fenêtres. Eli ne ralentit pas. Il traversa la place poussiéreuse, dépassa le puits communal où deux enfants cessèrent de jouer, et s’arrêta devant le bâtiment de bois blanc qui portait l’inscription : BUREAU DE LA COMPAGNIE DE DECKER’S GULCH, PROPRIÉTÉ DE CROSS & FRÈRES.
Il descendit de cheval lentement, sans détacher son regard de la porte. Quelque part dans le bâtiment, une ombre bougea derrière un rideau. Puis la porte s’ouvrit, et Calvin Cross apparut, les manches retroussées, un cigare entre les dents. Il avait l’air d’un homme qui s’attendait à cette visite, qui l’avait même accueillie comme on accueille une mouche qu’on s’apprête à écraser.
— Stone, dit-il, la voix teintée d’amusement. Tu as survécu au canyon. Félicitations. Hendricks n’avait jamais échoué avant toi.
— Hendricks est mort, Calvin. Enterré sous cent tonnes de rocher de ma propre réserve. C’est ironique, non ? L’homme qui aimait tant faire sauter les claims a fini sous le leur.
Calvin laissa tomber le cigare, l’écrasa du talon. Ses deux frères, Seth et Jebediah, apparurent derrière lui, fusils en travers de la poitrine. Au même moment, une demi-douzaine d’hommes émergèrent des bâtiments adjacents, armes à la main. La foule des badauds recula instinctivement, mais ne se dispersa pas. Trente, quarante personnes maintenant, massées sur les porches et dans la rue, retenant leur souffle.
— Tu es venu apporter ta défaite en personne ? demanda Calvin, s’avançant d’un pas. Tu sais ce que ça va te coûter ? Tu crois que le conseil municipal va te pendre proprement ? Moi, je préfère une balle dans la nuque, derrière l’écurie. C’est plus rapide que le chanvre.
Eli ne bougea pas. Il mit la main dans sa chemise et en sortit un rouleau de papier, jauni par les années passées dans la terre. Il le déroula lentement, ostensiblement, pour que la foule puisse voir.
— Tiens, Calvin. Tu reconnais ça ?
Calvin plissa les yeux. Il s’approcha de deux pas, puis de trois, et son regard tomba sur le document. Le certificat de propriété de la concession n°7 de Decker’s Gulch, signé par John Decker avant sa mort. Puis un second document, plus fin, une lettre manuscrite sur papier officiel du Bureau des Mines.
— C’est du faux, dit Calvin, mais sa voix avait perdu de son assurance.
— La concession n’est pas un faux. Le testament de John Decker non plus. Pas plus que les relevés de la production d’or de la mine Cross pour les cinq dernières années, comparés aux déclarations fiscales que tu as envoyées au territoire. Un écart… considérable.
La foule murmura. Calvin ricana, mais son œil gauche tressauta.
— Tu crois que ça me fait peur ? Des papiers ? Dans cette ville, les papiers ne valent que ce que le juge leur donne. Et le juge m’appartient.
— Le juge Pritchard ? répondit Eli, haussant la voix. Celui que tu as installé après avoir fait disparaître le vrai maire ? Oui, je sais tout ça. Et devine quoi… J’ai envoyé des copies de ces documents au gouverneur territorial de Sacramento, il y a trois jours.
Un silence de plomb tomba sur la place. Calvin blêmit.
— Tu mens.
— J’ai aussi envoyé une lettre détaillée à un vieil ami de mon père, un certain J.M. Covington. Ça te dit quelque chose ? Marshal adjoint de la région, ancien de la guerre, amateur de justice. Il devrait arriver d’ici la fin de la semaine, avec peut-être un mandat fédéral épinglé sur la poitrine. Ou deux.
Calvin étouffa un rire nerveux. Ses frères échangèrent des regards, leurs fusils abaissés d’un cran. Les hommes de main qui étaient sortis des bâtiments hésitaient, trahissant leur doute par leurs postures.
— Même si tu dis vrai, Stone, tu es un homme mort ici. J’ai trente volontaires qui te descendraient pour une pièce d’or.
— Vraiment ? dit Eli, pivotant lentement pour s’adresser à la foule. Vous entendez ça. Calvin Cross vous parle comme à des chiens. Mais vous savez quoi ? Il a raison pour une chose : je ne ressortirai probablement pas vivant de cette rue. Alors je vais vous dire ce que j’ai découvert, parce que vous méritez de savoir ce que vous servez.
Il déroula un troisième document, plus petit, et le brandit au-dessus de sa tête comme un étendard.
— Il y a dix ans, avec John Decker et Otis Tucker, on a trouvé le filon principal de la mine Cross. On a mis tout notre argent, tout notre temps, tout notre sang. Calvin Cross a investi une part minime. Et quand on a été sur le point de toucher le pactole, il nous a pris la mine par la ruse et la violence. John a été retrouvé noyé dans la rivière, les poches remplies de pierres – soi-disant un accident. Otis a été « disparu » en route vers Sacramento.
Il marqua une pause, et le silence sembla se solidifier autour de chaque mot.
— Ce que Calvin ne sait peut-être pas, moi je le sais. Et ce que vous ne savez pas, vous, c’est qu’il est en train de vendre vos terres au consortium des chemins de fer. Lui touche l’argent. Vous perdrez tout.
Les murmures s’enflèrent. Des visages s’étaient retournés vers Calvin, des regards chargés de suspicion.
— C’est un menteur ! cria Calvin, mais sa voix sonnait faux. Il volerait le Christ de son église !
— Je n’ai rien volé, répliqua Eli, remettant les documents en poche. Je rends. Et quand le marshal arrivera, chacun de vous aura le choix : dire qu’il n’a rien vu, ou témoigner de ce qu’il sait.
Un cri fendit l’air. Du côté de l’hôtel, une fenêtre s’ouvrit, et une femme vêtue de noir apparut. Eli reconnut Dorothea Cross, le visage pâle mais la mâchoire serrée. Elle tenait un objet brillant dans sa main : une cloche en argent.
— Ce n’est pas fini, Stone, gronda Calvin, les lèvres blêmes. Ce soir, tu seras mort, et demain tout ça ne sera qu’un mauvais souvenir.
Il éleva la main, et les gens reculèrent. Mais Eli ne bougea pas. Car pour la première fois depuis dix ans, il voyait les armes trembler dans les mains des hommes, et il savait que le doute avait fait son œuvre. Ce n’était pas la peur qui les arrêtait. C’était l’espoir.
— Va-t’en chez toi, Calvin, dit-il doucement. La nuit tombera, mais elle ne sera pas plus longue que la mienne.
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