Le Nœud Coulant Doré
Lire le chapitre 23: The Governor's Wire
La foule retint son souffle quand la porte du manoir Cross se referma avec un claquement sec, comme un couvercle de cercueil. Eli se tenait sur le perron, la main encore tendue vers la poignée de cuivre qu'il n'avait pas eu le temps de saisir. À travers le panneau de chêne, il entendit le rire étouffé de Calvin, puis un bruit plus sourd — celui d'une femme qu'on bouscule.
« Il va la tuer », murmura une voix dans la foule.
Eli se retourna. Les visages des habitants de Decker's Gulch étaient figés, mélange d'horreur et d'espoir brisé. Ils avaient cru en lui, en ses documents, en sa promesse d'un marshal venu de Sacramento. Et maintenant, le démon s'était réfugié dans sa tanière avec une otage.
— Qu'est-ce que vous attendez ? cria une femme. Entrez !
Eli posa la main sur la porte. Elle était verrouillée. Il recula d'un pas, évalua la charpente, la fenêtre du rez-de-chaussée à sa gauche — celle de la serre où il s'était échappé trois jours plus tôt. Son épaule le lança, la douleur irradiant jusqu'à sa nuque. Il n'avait ni le temps ni la force de défoncer cette porte.
« Eli. »
La voix de Dorothea, étouffée, à travers le bois. Elle était vivante. Pour l'instant.
— Il a dit qu'il te laisserait entrer si tu venais seul, continua-t-elle, la voix entrecoupée. Il veut te parler. Il promet de me libérer ensuite.
— Ne crois pas un mot de ce qu'il dit ! lança Eli, mais il savait qu'il n'avait pas le choix.
Il poussa la porte. Cette fois, elle céda, s'ouvrant sans bruit sur le hall sombre du manoir. L'air y était lourd, chargé d'encaustique et de la poussière dorée qui filtrait à travers les rideaux tirés. La grande horloge du palier battait lentement, comptant les secondes que Calvin lui accordait.
Eli entra. Derrière lui, la porte se referma d'elle-même, actionnée par un mécanisme invisible. La foule resta dehors, mur de silhouettes floues derrière les vitres dépolies.
— Par ici, Stone. Ou plutôt… devrais-je dire Stone, ou Cross ?
La voix de Calvin venait du fond du couloir, là où s'ouvrait la porte du bureau. Eli avança, chaque pas résonnant sur le parquet ciré. Son épaule saignait toujours ; il sentait le sang couler le long de son bras, tiède et poisseux sous sa chemise. Il avait retiré son manteau dans la rue, l'avait jeté aux pieds de la foule comme un défi lancé au destin.
Le bureau était plongé dans une pénombre dorée. Calvin se tenait derrière son pupitre, profilé contre la fenêtre. Dans ses bras, Dorothea était plaquée contre lui, une lame d'argent pressée contre sa gorge. Ses yeux, agrandis par la peur, cherchèrent ceux d'Eli.
— Bien, bien, fit Calvin avec une familiarité dégoûtante. Le héros de Decker's Gulch. Mains en l'air, je te prie. Je sais que tu portes un revolver, et je connais la vitesse de ta main droite. Mais je te préviens : si tu sors cette arme, je tranche la gorge de cette charmante dame avant que tu n'aies le temps d'appuyer sur la détente.
Eli leva les mains lentement, laissant son manteau tomber de ses épaules — il l'avait déjà abandonné dehors. Il n'avait pas de revolver dans la ceinture, seulement un couteau dissimulé dans sa botte, trop loin pour être utile.
— Elle n'a rien à voir avec ça, Calvin. C'est entre nous.
— Entre nous ? Entre nous ? répéta Calvin en inclinant la tête, la lame chatoyant dans la lumière. Tu crois vraiment que c'est entre nous, Eli ? Ou devrais-je dire… le troisième associé. Celui que creuse la mine d'or en rêve, celui qui signe les papiers au fond de la rivière, celui qui laisse ses partenaires mourir sous la terre pour sauver sa peau.
Le choc traversa Eli comme une décharge. Il ressentit la brûlure dans son épaule, la nausée au creux de l'estomac. Personne à Decker's Gulch ne connaissait le nom des trois associés de la mine du Canyon de la Mort. Personne, sauf Calvin.
— Tu sais qui je suis, alors, dit-il, la voix rauque.
— Depuis le début. Depuis le jour où tu es descendu de ce wagon avec ta gueule de survivant et tes cicatrices mal cachées. J'ai mis du temps à te reconnaître, c'est vrai — les années, la barbe, la saleté. Mais quand tu as montré cette bague, l'anneau de John Cross, j'ai compris. Le frère que j'avais enterré sous mes propres fondations était revenu me hanter.
La lame de Calvin trembla, et Dorothea poussa un cri étouffé. Une fine ligne rouge apparut sur sa peau blanche.
— John, continua Calvin, la voix plus basse, plus dure, était un imbécile. Il croyait à la loyauté, à la parole donnée. La nuit où nous avons trouvé la veine, il a refusé d'enregistrer la mine au seul nom des Cross. Il voulait partager avec toi, avec l'autre — ce colosse à la cervelle de moineau. Alors je l'ai tué. Je l'ai fait descendre dans le puits, et quand il a compris, j'ai abattu la poutre derrière lui. Il est mort là, sous la terre, avec un nom et une prière que personne n'a entendus.
Eli sentit ses poings se serrer. Le sang battait à ses tempes, noyant le murmure de Dorothea, le tic-tac de l'horloge, le souffle court de Calvin.
— Et après ? demanda-t-il, la voix à peine perceptible.
— Après, j'ai fait passer ça pour un accident. J'ai dit aux autres que tu t'étais enfui, que tu avais pris l'argent, que tu les avais trahis. Le troisième homme — Franklin, je crois qu'il s'appelait — t'a cherché pendant des mois avant de renoncer. La mine était à moi. La ville, à moi. La loi, à moi. Tout est à moi, Eli.
— Sauf la vérité, dit Eli. Sauf les documents que j'ai envoyés à Sacramento. Sauf la dépêche que la foule attend dehors.
Le visage de Calvin se crispa. Depuis la poche de son gilet, il sortit un fil de fer jaune — un fil télégraphique, roulé en boule serrée.
— Tu parles de cette dépêche ? La voilà. Mon homme au bureau du télégraphe travaille pour moi. Le gouverneur n'enverra personne, Eli. Personne ne viendra. Cette ville t'a cru pour quelques heures, mais ils se réveilleront demain matin, et ils verront bien que rien n'arrive. Et quand ils se retourneront contre toi, ce sera toi le menteur, toi le fou, toi le meurtrier de John Cross.
Dorothea émit un son étranglé.
— Calvin, arrête ça. Tu ne peux pas tuer tout le monde.
— Pas tout le monde, non, admit Calvin en resserrant son emprise. Mais assez. Assez pour que cette soirée ne laisse aucune trace de la vérité.
Eli ne bougeait pas. Son regard passait de la lame à la gorge de Dorothea, de la gorge de Dorothea au visage triomphant de Calvin. Il savait qu'il n'avait qu'une chance. Une seule.
— Tu as raison sur un point, dit-il en forçant sa voix à rester calme. Personne ne viendra. Pas de maréchal, pas de gouverneur, pas de justice d'en haut. Mais tu oublies quelque chose, Calvin.
— Et quoi ?
— Tu oublies que je n'ai jamais eu besoin d'un maréchal pour faire ce que j'ai à faire.
Eli plongea la main dans sa botte, saisit le couteau, et le lança — non pas vers Calvin, mais vers le bureau, vers la lampe à pétrole qui brûlait doucement à côté du pupitre. La lame traversa le verre, la mèche s'embrasa, et le carburant se répandit sur les papiers dans un souffle d'or et de feu.
La lueur aveugla Calvin une demi-seconde. Une demi-seconde suffit à Dorothea pour enfoncer son coude dans son ventre et se dégager d'un coup sec, la lame lui entaillant l'épaule au passage. Elle roula sur le sol, hors de portée, et Calvin lâcha un jurat obscène en se précipitant vers le couloir latéral qui menait aux caves.
« Rejoins-moi sous la maison, Eli Stone ! cria-t-il en disparaissant dans l'ombre. Viens retrouver ton partenaire ! Viens finir ce que tu as commencé ! »
La porte claqua. Le verrou glissa. Le feu commença à mordre les tentures.
Dorothea était à genoux, une main pressée contre son épaule, le visage pâle mais résolu. Elle leva les yeux vers Eli.
— Il descend sous la cave. Là où il a enterré John. Il veut t'attirer dans ce trou et t'y enterrer aussi. »
Eli regarda la flamme grandir, lécher les murs, danser dans l'embrasure du couloir.
— Alors c'est exactement là que j'irai.
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