Le Nœud Coulant Doré
Lire le chapitre 3: A Drunk's Confession
La pluie s'était arrêtée, mais l'air restait gras d'humidité. Eli Stone marcha le long des bâtiments de bois, contournant les flaques qui miroitaient la lueur jaune des fenêtres du saloon. La musique, les rires gras, le tintement des verres — tout cela lui arrivait comme de très loin. Il avait besoin de quelqu'un qui avait connu Calvin Cross avant la fortune. Quelqu'un qui aurait des raisons de le haïr.
Le vieux Jenkins.
Il le trouva où on lui avait dit qu'il serait : adossé à un tonneau défoncé, dans l'impasse derrière la forge désaffectée. L'homme n'était plus qu'une carcasse sous des vêtements qui avaient autrefois coûté cher — une veste de velours élimée, des bottes fendues aux coutures. Sa barbe grise était tachée de tabac, ses yeux vitreux fixaient le ciel invisible.
Eli s'accroupit devant lui, tenant une bouteille de whiskey qu'il venait d'acheter au comptoir — deux fois son prix, mais il n'en avait cure.
« Jenkins, » dit-il doucement.
L'homme cligna des yeux. « Qui me cherche ? »
« Un ami. » Eli déboucha la bouteille et la lui tendit. « Bois. »
Jenkins s'en empara comme un noyé attrape une corde. Il but une longue gorgée, puis passa son avant-bras sur sa bouche. « Les amis, ça se fait rares, par ici. Tu veux quoi ? »
« Je veux parler de Calvin Cross. »
Le nom sembla électrifier Jenkins. Il se redressa légèrement contre le mur, dévisageant Eli avec une lucidité soudaine et méfiante. « Toi non plus, tu l'aimes pas. Ça s'entend rien qu'à la façon dont tu dis son nom. »
« C'est vrai. »
Jenkins rit, un bruit rauque et amer. « Alors tu viens de loin. Ici, ils ont tous appris à l'aimer, ou à faire semblant. » Il but encore. « Moi j'ai fait semblant plus longtemps que les autres. Jusqu'à ce qu'il me coupe les vivres. Ça m'a pris mon bras métier, ma femme, et ma fierté. » Il fit claquer la bouteille contre sa poitrine. « Il reste que le whiskey. »
Eli s'assit par terre, s'appuyant contre le mur en face de lui. La boue imprégna son pantalon, mais il n'y prêta pas attention. Il fallait laisser l'homme boire, laisser la haine remonter à la surface.
« Je l'ai vu aujourd'hui, » dit Eli. « Battre un mineur devant tout le monde. »
« Oh, c'est rien, ça. » Jenkins agita la main, un geste souple qui exagérait son ivresse. « C'est son sport favori, ça. Mais il a bien mieux. Il a le coffre. »
Eli se raidit, mais garda sa voix neutre. « Le coffre ? »
« À la banque. » Jenkins se pencha en avant, son haleine fétide et sucrée mêlée à l'alcool. « Il garde tout là-dedans. Les actes, les documents. Tout ce qui le protège. Et y a un papier en particulier qu'il a jamais signé. »
« Quel papier ? »
Jenkins ricana, ses yeux se plissant. « Un acte de concession minable. Trois claims associés, à l'époque du début. L'acte disait que si un associé mourait, les autres pouvaient pas le revendiquer seuls. Il fallait l'accord écrit des héritiers. »
Eli sentit son cœur frapper plus fort dans sa poitrine. « Les héritiers de qui ? »
« De deux types. Deux chercheurs d'or du début. » Jenkins leva deux doigts crasseux. « Deke et Samuel. »
La pluie menaçait à nouveau, un grondement lointain. Eli resta immobile, le visage de pierre, mais l'intérieur de ses poings tremblait.
« Comment tu sais ça ? »
« J'étais là. » Jenkins but une longue rasade, la bouteille presque vide à présent. « J'étais le comptable, à l'époque. J'ai vu Calvin signer l'acte, puis le déchirer quand ils sont morts. Mais j'ai gardé une copie. Je l'ai planquée dans le coffre à la banque, sous un faux nom, avec le reste de ce que je savais. Il m'a jamais trouvée. » Il rit, un son mouillé. « Il m'a cherchée, pendant des années. Mais il savait pas où. »
Eli savait où était la copie, lui. Ce que Samuel avait montré — l'homme mourant, levant la main vers la banque depuis la colline. La vérité n'avait jamais été dans la montagne. Elle était entre les coffres-forts d'une institution respectable.
« La banque, dit Eli. Comment tu y entres ? »
Jenkins cligna des yeux, quelque chose de prudent traversant son regard éteint. « Pourquoi tu veux savoir ? »
« Parce que j'ai besoin de ce papier. »
« On est deux, alors. Mais moi j'ai plus les jambes pour ça, ni les doigts. » Il brandit la bouteille vide. « Calvin m'a pris toute ma force. Toi t'as encore des yeux. » Il le dévisagea plus attentivement, comme pour la première fois. « T'es pas d'ici. T'es pas un mineur, non plus. T'es qui, exactement ? »
Eli ne répondit pas. Il sortit une pièce d'or de sa poche, la fit rouler entre ses doigts. Le reflet capta la lumière du saloon lointain. « Le nom du commis de banque, Jenkins. »
Le vieil homme regarda la pièce, puis le visage d'Eli. Quelque chose parut s'allumer dans son esprit embué. « Attends. Je te connais pas, mais je connais cette expression. C'est la même qu'avait Calvin quand il est arrivé en ville, la première fois. Avant qu'il devienne riche. » Il laissa échapper un rire. « Tu veux le faire tomber, pas vrai ? »
« Je veux la vérité. »
« La vérité, » répéta Jenkins, et il y avait une ironie amère dans sa voix. « Calvin Cross a enterré deux hommes pour une concession, et la ville entière a enterré la vérité avec eux. » Hésita. « Mais si tu veux jouer à ce jeu-là, va voir Abigail. Abigail Teller. Elle tient les registres à la banque depuis quinze ans. C'est elle qui m'a gardé ma copie secrète. Elle a peur de Calvin comme tout le monde, mais elle a un faible pour la justice. » Son regard devint vitreux. « Elle est comme toi. Elle a des fantômes. »
Eli se leva, rangeant la pièce. Jenkins protesta d'un geste vague de la main.
« Hé ! La pièce, tu l'as promis. »
Eli la laissa retomber dans la paume du vieil homme. Jenkins la serra, la regarda, puis leva les yeux vers Eli une dernière fois, ses yeux soudain plus lucides que l'alcool ne le permettait.
« Ils étaient tes associés, pas vrai, ces deux-là ? Deke et Samuel. »
Eli ne répondit pas, mais il n'en fallait pas plus.
« Alors écoute-moi, et c'est le whiskey qui parle, non, c'est la vérité. » Jenkins saisit le revers de la veste d'Eli de sa main libre, le tirant vers lui. « Calvin garde pas qu'un vieil acte dans ce coffre. Il a le nom de tous ceux qui ont su pour les claims d'origine. Les hommes qui pourraient témoigner. Moi, Abigail… et une troisième personne. S'il découvre que tu fouilles, il te tuera comme les autres. »
« Les autres ? »
« Il s'est passé d'autres morts, dans ce coin-là. Des accidents. Des disputes qui ont mal tourné. Tout ça, c'est lui, fais-moi confiance. » Il relâcha Eli et se laissa retomber contre le mur, épuisé par sa propre franchise. « Il a pas peur de tuer. Le seul truc qui le terrorise, c'est que quelqu'un mette la main sur ce coffre avant qu'il ait brûlé la copie. »
Eli se releva, les jambes lourdes. « Tu veux que je sache autre chose ? »
Jenkins secoua la tête, l'alcool lui montant à la tête à nouveau. « Rentre pas par la porte principale, quoi que tu fasses. La banque, elle a un passage par-derrière, par la blanchisserie qui appartient à la veuve Harmon. Le premier étage, la fenêtre est jamais barricadée. Le garde fait sa ronde à chaque heure pile. Tu as entre dix minutes et quart d'heure pour entrer et ressortir. » Il ferma les yeux, un sourire vague aux lèvres. « Mais t'as pas entendu ça de moi. »
« Ça restera entre nous, Jenkins. »
« Entre nous et le fond de la bouteille. » Il leva un pouce paresseux. « Si tu vois Abigail, dis-lui que le vieux Jenkins pense encore à sa soupe de maïs. Et si tu vois Calvin Cross — » Il ouvrit les yeux, un éclat morbide dedans. « Dis-lui que j'ai pas oublié. Un jour ou l'autre, quelqu'un viendra le chercher avec une pelle et de la chaux. »
Eli acquiesça et se détourna. Derrière lui, le ronflement de Jenkins commença presque immédiatement, noyé dans la mélodie lointaine du piano du saloon.
Il marcha dans l'ombre des bâtiments, la tête pleine de noms. Abigail Teller. Une fenêtre par la blanchisserie. Un coffre rempli de vérité.
Mais tandis qu'il allait, il entendit une voix derrière lui — une voix claire, pas ivre du tout.
« Eli ? »
Il se retourna, la main déjà sur son couteau. Un homme se tenait sous l'auvent d'une épicerie fermée, silhouette encadrée de lumière froide.
« Ça fait longtemps. »
Eli ne reconnut pas le visage. Il reconnut la cicatrice qui creusait la joue de l'homme. Une blessure ancienne, qu'il avait lui-même recousue un hiver de misère.
« Coy ? »
« Toujours vivant, Eli. » L'homme fit un pas vers lui, ses yeux capturant quelque chose d'ancien et d'inamical. « On m'a dit que t'étais mort. Ou que t'avais déserté. T'as jamais pu dire aux autres ce que t'avais vu là-haut, le jour où Deke et Samuel ont disparu. Mais maintenant je te revois. Et je me demande — » Il fit un autre pas. « Qu'est-ce que tu viens faire dans cette ville, au juste ? »