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Le Nœud Coulant Doré

Lire le chapitre 4: The Pocket Watch

La pluie s’était arrêtée, mais l’humidité poissait les ruelles de Goldvein comme une mauvaise conscience. Eli compta les fenêtres depuis l’ombre du hangar à charbon. Troisième étage, la deuxième ouverture qui donnait sur le toit de la laverie. D’après Jenkins, le caissier faisait sa ronde toutes les heures, pas plus de trois minutes par couloir. Une fenêtre mal jointe gardait la clé sous un carreau descellé.

Il n’eut pas à grimper par le toit. La porte arrière, rongée par l’humidité et coincée par un sol affaissé, céda sans presque protester quand il la poussa au creux de l’épaule. L’odeur de vieux papier, d’encre et de salpêtre monta à sa rencontre. Il referma derrière lui et se tint immobile dans l’obscurité totale, laissant ses yeux s’adapter tandis que les battements de son cœur retrouvaient leur cadence.

La salle des coffres occupait le sous-sol de la banque Goldvein, une pièce basse dont le plafond de planches portait encore les marques d’un incendie vieux de dix ans. Eli avait eu tout le temps, dans ses nuits de veille dans les camps de mineurs, ou d’ivrognes, ou de perdants — un homme seul en savait toujours plus que le monde ne le pensait — d’apprendre les habitudes des bâtiments qui gardent les secrets des autres. Il posa la main à plat sur le mur, comptant les lattes jusqu’à la pierre. Le coffre, un mastodonte en fonte de l’Est, luisait à la lueur pâle de la seule lucarne qui perçait le plafond côté nord. Trois compartiments, une serrure à combinaison. Le plan de Jenkins avait parlé d’un tiroir latéral à simple clé, le premier en bas à gauche.

Il crocheta la seconde serrure en quatre minutes. Les doigts brûlés par le froid du métal, il ouvrit le tiroir. Un millier de feuilles d’archives, des copies d’actes jaunis, une comptabilité de douze années. Il fouilla par ordre de date et de libellé, remontant jusqu’au temps de la découverte originelle. Le papier attendu — copie de l’acte Deke & Samuel & Eli & John, modifié de la main de J.T. Cross en quarante-neuf — portait au bon endroit l’espace vide où la signature qui aurait rendu l’acte indiscutable aurait dû figurer. Il le glissa dans sa ceinture et laissa le tiroir s’emplir à nouveau du fouillis, poussant un soupai.

Il remit le panneau en place puis s’attarda de quatre secondes. Juste assez pour voir au fond du tiroir, sous une liasse de quittances de fret, un objet qui n’aurait pas dû s’y trouver. Une chaîne en or, et au bout, son poids familier : le gousset qu’il avait offert à John pour son vingt-troisième anniversaire, la veille du jour où ils avaient descendu la première paillette ensemble. Il sortit l’objet. Il pesait lourd, tiède dans sa paume. Le couvercle, réémaille, portait désormais gravé un motif qui lui gelas le sang : un C entrelacé, finement travaillé, surmonté d’une couronne. Le C de Calvin Cross. La couronne de la petite fortune de Goldvein.

John n’aurait jamais vendu son gousset. Il ne l’avait jamais quitté, pas même dans les nuits les plus basses de la fièvre. Le voir ici, dans le coffre de la banque du tyran de la ville, disait ce que la terre du ravin n’avait jamais pu dire. On n’enfouit pas un homme avec sa montre lorsqu’on le tue pour sa pioche.

Eli ferma le poing sur le métal. Les doigts tremblaient un peu, ce qui lui fit honte. Il avait attendu dix-sept ans ; il pouvait bien attendre encore dix minutes. Il remonta par la cave, s’apprêta à passer par le guichet pour rejoindre la sortie de service, quand un rayon de lampe balaya la verrière de la cour. Les pas de la ronde. Trop tôt. Il jura entre ses dents, se plaqua contre un renfoncement entre deux rayonnages de registres et s’immobilisa.

La porte du couloir s’ouvrit en tournant sur ses gonds huilés. Une femme entra — Eli ne vit d’abord que l’éclat gris de ses cheveux et la silhouette étroite sous le manteau de pluie. Elle portait une lanterne basse, à la main droite, et un trousseau de clés dans la gauche. Elle venait droit au coffre.

Il avait le gousset toujours dans le poing. Elle s’arrêta à un mètre de lui. Dans la lueur vacillante, son visage se précisa : pas la vieille gouvernante des couloirs, non. Une femme d’âge moyen, aux yeux clairs et durs, et qui ne ressemblait en rien à une simple gardienne de nuit. Elle avait des rides au coin des lèvres qui disaient plus de désillusions que les années, et elle tenait sa lanterne de manière experte, comme un homme tient une arme.

Elle ne sursauta pas. Elle le regarda.

« Tu n’es pas de la ronde, dit-elle. Et tu n’es pas de la ville. »

Il sortit de l’ombre, les mains vides et ouvertes — sauf le gousset qu’il glissa dans sa poche de poitrine d’un geste qui se voulait plus léger qu’il ne l’était. « Je suis venu chercher ce qui m’appartient. »

Elle le dévisagea une, deux secondes. Puis son regard descendit vers sa poche, remonta, se fixa dans les yeux. « Ce gousset n’appartient plus à personne. Son propriétaire est mort sous une avalanche, qu’on raconte. »

« On raconte », répéta Eli. « On ne raconte jamais tout. »

La lanterne grésilla. La femme ne bougea pas, mais sa main gauche se referma sur l’un des passe-partout du trousseau, une clé longue et plate qui aurait pu servir autre part qu’à une porte. Elle la tenait sans s’en saisir, comme une sourde menace.

« Depuis dix-sept ans, je suis la seule qui sache ce qu’il y a dans ce tiroir, dit-elle. Tu as l’accent du Nord, mais tu as les mains de quelqu’un qui a tenu une pioche. Tu es l’un des quatre, ou tu es son envoyé. Et l’un des quatre est dans le ravin. »

Eli fit un pas. Elle ne recula pas.

« Abigail Teller », dit-il, moins comme une question qu’une prière.

Elle eut un infime hochement de tête, plus de lassitude que de confirmation. « Le seul objet que Calvin Cross m’a jamais pris la peine de cacher lui-même », souffla-t-elle. « Il a mis ce gousset là, avec l’acte, le jour où il a fait murer la paroi de la mine. Il a dit que le jour où un homme viendrait demander son propre nom, je devrais prévenir le shérif. »

Le nom que sa bouche venait de prononcer n’était pas le bon, mais il le donna quand même, parce qu’il n’avait plus le temps de mentir deux fois de suite. « Je ne m’appelle pas Stone. Je m’appelle Eli Stone, et c’est John Stone, mon frère, qui avait cette montre au poignet le jour où Calvin l’a envoyé dans le ravin. Si tu vas chercher le shérif, tu peux y aller. Mais tu le feras en sachant que c’est moi qui ai sorti l’acte de son coffre, et que ce n’est pas Calvin qui te remerciera à sa place. »

Il soutint son regard assez longtemps pour qu’elle voie qu’il ne bluffait pas. Puis il fit demi-tour et gagna la porte par où il était entré avant qu’elle ne décide de son camp.

La voix d’Abigail le rattrapa à deux pas de la sortie, claire comme l’acier :

« La montre est une moitié, Stone. L’autre moitié est encore là où elle est tombée. Si ton frère a été tué par une avalanche, tu la trouveras sous la neige. Si Calvin l’a tué de ses mains, tu trouveras la montre à côté de l’os de son poignet et la neige aura fondu depuis longtemps. Tu as choisi le mauvais chemin pour aller chercher tes morts. Ce n’est pas dans une banque qu’on garde une conscience, c’est sous la terre qu’on l’enterre. »

Eli ne se retourna pas. Mais il s’arrêta deux secondes.

« Samuel avait un dernier geste, dit-il d’une voix qui se fêla presque. Vers l’est, vers la banque. Pas vers le ravin. »

Il y eut un long silence derrière lui. Quand il se retourna enfin, la femme avait baissé sa lanterne et regardait le sol de brique, comme si elle y cherchait des mots qu’elle n’avait pas le courage de dire à voix haute.

Elle releva la tête. Son visage avait changé, moins dur, plus vieux.

« Ton frère n’était pas ton frère. Josiah Stone avait un frère nommé Eli, je te crois. Mais le Samuel que tu cherches, celui qui est mort dans le ravin, il a été enterré trois fois. Une fois par ceux qui l’ont tué. Une fois par ceux qui l’ont oublié. Une fois par un homme qui pensait toujours qu’il avait un compte à finir avec la banque. Si tu veux l’histoire vraie, va là où on t’a enterré, Stone. Et regarde si quelqu’un t’y attend. »

Elle éteignit sa lanterne, lui tourna le dos et disparut dans l’escalier sans un mot de plus.

Eli resta seul, le gousset serré dans sa poche, entendant en boucle les trois dernières phrases qu’elle avait prononcées. « Là où on t’a enterré » — il n’avait jamais dit à personne où il avait creusé la fosse qui ne contenait plus rien, à part lui-même, cette nuit où il avait abandonné ses amis. Personne ne pouvait savoir. Personne sauf quelqu’un qui se souciait encore assez pour chercher.

Il franchit la fenêtre et se laissa tomber dans la boue de la ruelle. La pluie recommençait, fine, froide. Il déplia l’acte dans sa veste, le glissa avec le gousset dans la poche intérieure, puis marcha vers la seule écurie qui restait ouverte à cette heure pour prendre son cheval.

La question d’Abigail tintait dans sa tête comme un clou qu’on enfonce dans une planche pourrie : pourquoi Calvin Cross cachait-il la montre de John dans un coffre, si John n’avait rien à voir avec l’acte ? Et pourquoi un vieux cercueil creusé dans la colline de l’Est, personne, hors lui-même — et peut-être une femme qui lisait dans les morts — n’était-il censé en connaître l’existence ?

Il sella son cheval. La route du nord menait vers la grotte où il avait laissé sa pelle et son passé. Avant le matin, il aurait creusé la fosse vide, encore une fois, et si elle était définitivement vide — si on y avait déjà volé son cadavre — alors il irait voir de ses propres yeux ce que le courant avait fait du corps de John. Il tiendrait à la main le gousset qui laissait entendre une vérité trop grande pour une simple montre en or, et il se demanderait ce qui pouvait bien rester d’un homme dans un ravin que même la terre avait oublié.

Le cheval hennit sous l’averse. Eli enfourcha, tira son chapeau sur ses yeux et laissa le chemin le prendre. Mais avant de disparaître dans la nuit, il se retourna une dernière fois vers les lumières du premier étage de la banque. Une ombre immobile et silencieuse se tenait à la fenêtre de la salle des coffres. Abigail l’avait regardé partir, et ne lui avait pas dit ce qu’elle savait vraiment.

Mais elle savait. Il aurait fallu trois nuits entières pour vider une banque, et une vie entière pour apprendre à lire dans les silences d’une femme qui n’avait peur de rien. Eli dirigea sa monture vers la colline, et la question lui rongeait les os : pourquoi se souvenait-elle encore du ravin, de lui et des os de son frère — assez pour lui mentir et assez pour sauver sa vie ?