Le Nœud Coulant Doré
Lire le chapitre 32: The Body Recovered
Le voyage vers Benton dura trois jours. Le marshal avait trouvé un prétexte officiel pour l’accompagner — le transfert de documents saisis chez Calvin — mais Eli savait que l’homme surveillait ses plaies et ses silences. Ils chevauchèrent sous un ciel bas, sans échanger plus de quelques mots par jour.
La ville de Benton sentait le charbon et l’encre d’imprimerie. Des façades en briques rouges alignaient leurs fenêtres étroites le long de rues où des étudiants en blouse grise marchaient vite, les yeux baissés sur des livres. Le collège de médecine occupait un bâtiment massif à l’angle de deux avenues, avec des colonnes blanchies par la suie et une porte de chêne dont le marteau de fer sonnait comme un glas.
Le marshal arrangea l’entrée. Un homme maigre, le professeur Aldous Crane, les reçut dans son bureau où des bocaux troubles alignaient des organes suspendus dans une lumière jaunâtre. Il parlait d’une voix onctueuse, frottant ses mains comme s’il lavait quelque chose d’invisible.
— Le corps en question, dit-il après avoir lu la lettre du marshal. Oui, oui. Un spécimen livré il y a plusieurs années. Un prospecteur, je crois. Les os étaient en excellent état. On les a utilisés pour l’enseignement de l’ostéologie.
Eli resta debout près de la porte, son chapeau tourné entre ses doigts. Il n’avait pas encore parlé. Le professeur Crane les guida dans un couloir sombre où des lampes à pétrole projetaient des ombres dansantes. Une odeur de sel et de formol imprégnait les murs, tenace, presque solide.
La salle des collections était vaste et glaciale. Des armoires de verre longeaient les murs, remplies de crânes, de fémurs, de boîtes de thorax disposés comme des instruments de musique. Crane ouvrit une porte basse au fond de la pièce. À l’intérieur, sur une étagère de bois brut, reposait un squelette en partie assemblé, recouvert d’une poussière fine.
Eli s’approcha. Le crâne était posé à côté, dans une boîte métallique, comme un objet que l’on range après usage. Les côtes s’étageaient, d’un blanc jaunâtre. Et là, entre la sixième et la septième, sur l’arcade gauche, un trou net. Un orifice rond et précis, aux bords légèrement éclatés.
Une balle.
Eli passa un doigt contre le bord de l’os. Sa main tremblait légèrement, mais il la retira et la serra. Ce trou, c’était toute l’histoire de son mensonge. Toute sa fuite. Ce trou que John avait reçu parce que Calvin avait tiré, mais aussi parce qu’Eli était là-bas, dans la boue, à courir loin de sa propre honte.
— Je le prends, dit-il.
Le professeur Crane hésita, regarda le marshal, qui hocha la tête.
On lui donna du tissu épais et une caisse de pin. Eli souleva le squelette avec des précautions qu’il n’avait eues pour aucun homme vivant de sa vie. Les os étaient légers, secs, fragiles comme du vieux bois. Il les enveloppa un par un, les fémurs d’abord, puis le bassin, puis les côtes, puis la colonne, et enfin le crâne qu’il garda dans ses mains un long moment avant de le poser sur le lit de tissu.
Il fixa le couvercle. Il aurait voulu dire quelque chose, mais quoi ? Il n’y avait aucun mot assez grand pour ce qui restait à dire. Il cloua le couvercle avec des gestes lents et réguliers.
Le marshal l’aida à hisser la caisse sur le cheval de bât, à l’arrière de sa monture. Ils quittèrent Benton sans se retourner, et la poussière de la route avala les bruits de la ville.
Ils campèrent la première nuit près d’un ruisseau, sous des saules qui pendaient au-dessus de l’eau. Le marshal fit du feu, et Eli resta assis près de la caisse, la main posée sur le bois brut. Il n’avait pas encore dit un mot complet depuis qu’ils avaient quitté le collège.
— Vous voulez parler ? demanda le marshal en poussant une tasse de café vers lui.
Eli secoua la tête.
— J’ai connu des hommes qui portaient des cercueils, reprit le marshal. Des pères, des frères. Ils disaient souvent que le voyage les achevait plus que la mort.
Eli regarda le feu. Les flammes dansaient dans ses yeux, jaunes et rouges, comme elles dansaient ce soir-là, dans la tente, quand Calvin avait pris son fusil et que lui, Eli, était resté figé entre les marchandises volées.
— Je lui devais quelque chose, dit-il. Il le savait. Et je ne l’ai jamais payé.
Le marshal ne répondit pas. Il se leva, alla vérifier les sangles des chevaux, et revint s’asseoir un peu plus loin, offrant à Eli la solitude de ses pensées.
La nuit fut longue. Eli ne dormit pas. Il écouta le ruisseau, le vent, les craquements du bois dans la caisse qui semblait respirer. Il pensa à Dorothea, restée au village, à sa blessure qu’elle disait guérie mais qui n’était pas pansée comme il aurait fallu. Il pensa au trou dans la côte de John, au trou qu’il portait lui-même depuis des années, dans cette partie de lui qui n’avait jamais osé revenir.
Au matin, le marshal prépara une bouillie d’avoine que Eli avala sans goût. Ils remontèrent en selle. La route montait vers un col où des bouleaux blancs alignaient leurs troncs nus.
— Le maréchal m’a dit quelque chose, risqua le marshal. Avant que je parte. Il a parlé de Calvin.
Eli tourna la tête.
— Il est mort cette nuit, dit le marshal. La blessure a rouvert. Il a demandé, avant de partir, qu’on vous donne ce message.
Eli arrêta son cheval.
— Quel message ?
Le marshal sortit de sa poche un morceau de papier plié, sale, taché de sang. Il le tendit à Eli, qui le déplia. L’écriture était tremblante, à peine lisible.
« Eli. Le trou sous la colline peut encore s’ouvrir. John avait mis autre chose que le claim dans le coffre. Cherche sous le plancher. Tu le sauras quand tu verras. »
Eli relut la phrase. Le trou sous la colline. Le plancher de la cabane. Il avait passé ce plancher au peigne fin autrefois, cherchant n’importe quoi pour payer sa fuite. Il n’avait rien trouvé. Mais il n’avait pas cherché, non plus. Il avait seulement pris ce que Calvin lui avait laissé prendre.
— Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda le marshal.
Eli replia le papier lentement, le glissa dans sa poche de chemise, contre sa poitrine. Le squelette dans la caisse semblait peser plus lourd maintenant. John, même mort, lui tendait encore la main. Lui, de son côté, n’avait jamais cessé de courir.
— Ça veut dire, dit-il, que j’ai une route plus longue que prévu. Et que je suis plus en retard que je ne croisais.
Il talonna son cheval et reprit la route, le soleil montant dans son dos, la caisse de pin entre lui et l’horizon. Le vent portait une odeur de pluie. Quelque part, sous une colline effondrée, une cabane attendait encore qu’on lève son plancher.
Eli se dit que ce serait peut-être la dernière fouille de sa vie. Et que cette fois, il irait jusqu’au bout, même si le trou s’ouvrait sous ses pieds, même si tout ce qu’il trouverait était la vérité.
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