Le Nœud de Sorbier
Lire le chapitre 16: The Healer's Secret
La taverne sentait le sang avant qu’elle ne le sente elle-même. Maeve poussa la porte du fond, celle qui donnait sur l’arrière-salle où personne ne s’aventurait, et l’odeur la frappa comme une main ouverte. Cuivre, chair sale, herbes écrasées. Quelqu’un avait essayé de masquer le tout avec du genévrier brûlé, sans succès.
Une vieille femme était assise au coin du feu, robe gris-vert retroussée jusqu’aux coudes, les mains dans une bassine d’eau qui était passée du clair au carmin sombre depuis longtemps. Elle leva la tête, et Maeve vit que ses yeux n’étaient pas tout à fait à la même hauteur. L’un regardait vers le monde, l’autre semblait viser l’autre côté de la paroi.
« Tu arrives pour le rêve ou pour le regrette ? » dit la vieille, la voix rauque comme des pierres qui roulent.
Maeve resta dans l’embrasure, la moitié du corps dans le passage. Ciarán lui avait parlé de cette femme comme d’un remède et d’une arnaque dans la même phrase. La dernière fois qu’il avait eu affaire à elle, il avait perdu trois jours de mémoire et un doigt de gant en argent. Elle pouvait dissoudre des contrats sans sang, c’est ce qu’on disait. Elle pouvait aussi vous faire signer une promesse de plus sans que vous vous en rendiez compte.
« Ciarán m’envoie, dit Maeve.
— Mentira. » La vieille femme ricana. « Ciarán ne m’envoie jamais personne. Il t’a dit que je pouvais t’aider, et il t’a dit que je trichais, et il t’a dit que ce serait à toi de décider de me faire confiance ou non. C’est ça, oui ? »
Maeve ferma la porte derrière elle. La salle était petite. Un foyer, une table, une bassine, un rideau tiré devant un espace plus profond que la pièce ne semblait pouvoir en contenir. L’eau dans la bassine avait cessé de fumer.
« Il m’a parlé de toi, admit Maeve. C’est tout.
— Il est trop prudent pour en dire plus. C’est ce qui l’a gardé vivant tout ce temps. Mais la prudence ne te sauvera pas, petite. Elle retarde juste la décision. »
La vieille femme replongea les mains dans l’eau et en sortit quelque chose qui ne ressemblait à rien d’organique — une corde de cuivre torsadée, luisante, qui se tortillait entre ses doigts comme un ver dans la terre. Elle la regarda d’un air presque tendre, puis la déposa dans un mortier de pierre près du feu.
« Tu as un contrat », dit-elle sans le demander. « Tu as un contrat très ancien, très propre, très exact. Une gage. Un échange de sang pour une aide. Ta famille a donné une chose programmée, une vie sur le calendrier, et le comptoir des fées a enregistré l’accord. Le livre des gages s’est réveillé pour toi, ce qui veut dire que tu as fait du bruit. Beaucoup de bruit. »
Maeve s’avança d’un pas. « Le livre rend son jugement. La reine l’a dit.
— La reine a dit ce que la reine sait. » La vieille femme sourit, et son œil gauche se plissa d’une façon qui suggérait qu’il voyait quelque chose derrière Maeve. « Le livre est un instrument, pas une divinité. Il enregistre. Il pèse. Il tranche. Mais il ne connaît pas la différence entre une signature volontaire et une signature extorquée, entre une dette honorée et une dette renouvelée sous la contrainte. C’est là que les gens intelligents trouvent la faille. »
Maeve sortit le carnet rouge de sa poche, celui de Ruarc, et le posa sur un coin propre de la table. La vieille femme baissa les yeux vers lui, puis vers Maeve, et son sourire s’élargit d’un cran.
« Ah. Tu as trouvé la clause.
— Je l’ai trouvée. Mais j’ai besoin de preuves dans le registre original de la tour.
— La tour. La reine. Le livre. Tu ne penses pas petit, dit la vieille femme. Et le problème, c’est que tu ne penses pas tout à fait assez grand non plus. »
Elle se leva, s’essuya les mains sur sa robe sans rien enlever du carmin qui la tachait, et traversa la pièce jusqu’au rideau. Elle le tira sur un mètre à peine, et Maeve vit derrière un espace qui sentait le sable sec et la cendre froide, où des rangées de bocaux s’alignaient sur des étagères de pierre, chacun contenant un objet — un ongle, une mèche de cheveux, une bague, une plume, un fragment de chanson matérialisé en cristal bleu.
« J’ai passé soixante-dix ans à défaire ce que les autres font, dit la vieille femme. Un sorcier ne peut pas annuler un contrat parce qu’il vit dedans, comme un poisson ne peut pas remarquer l’eau. Mais quelqu’un qui vit dehors, qui n’a jamais signé la première ligne, peut voir la couture qui tient le tout ensemble. Et une fois qu’on voit la couture… » Elle se tourna vers Maeve. « On peut tirer dessus. »
« Montre-moi. »
La vieille femme secoua la tête. « Les démos sont pour les gens qui ont des pièces à perdre. Toi, tu veux une démolition complète. Alors écoute ce que je vais te dire, et après, tu me répondras. »
Elle s’accroupit devant le feu, tisonna les braises avec une tige de fer, et parla sans regarder Maeve.
« Une gage, c’est une promesse écrite dans la matière du monde. Le sang la scelle. Le nom la maintient. Mais il faut renouveler le sceau chaque fois que les deux lunes se rejoignent au-dessus de la ligne des tombes, sinon la promesse s’effrite, comme une corde qu’on laisse dans l’eau. Sauf si quelqu’un la retire de l’eau à temps. » Elle se redressa. « Ta famille a renouvelé ? »
« Je ne sais pas. La reine m’a montré le livre, mais il était déjà ouvert sur la page de mon jugement. Je n’ai pas vu les entrées précédentes. »
« Bien. C’est une bonne nouvelle. » La vieille femme laissa tomber la tige de fer et se retroussa les manches jusqu’aux épaules, révélant des avant-bras couverts de cicatrices fines, comme si on avait tracé un réseau de cartes sur sa peau. « Parce que si le sceau est mort, la gage est morte, et tout ce qu’elle s’est accordé — le droit de prendre ton frère, le droit de te garder comme espionne, le droit que t’a donné Ciarán en soufflant dans ce sifflet — n’est plus du droit. C’est de la coutume. Et la coutume, contrairement à la loi, peut se refuser. »
Maeve entendit les mots, mais c’est le silence après qui pesa. Elle mit la main dans sa poche et sentit le froid du sifflet d’argent contre ses doigts.
« Tu veux que je le casse.
— Pas le casser. Le partager. » La vieille femme s’approcha, et pour la première fois Maeve vit que sa démarche était trop légère, comme si ses pieds ne touchaient pas vraiment le sol. « Le sifflet est une preuve. Tant qu’il est entier, il témoigne que tu as appelé Ciarán, que tu lui dois quelque chose, que tu as marché dans son ombre. Mais si une moitié me revenait, je pourrais coudre cette preuve dans un autre récit, et ton nom se retrouverait du côté du sceau mort, pas du côté de la dette vivante. »
« Et toi, tu y gagnes quoi ? »
La vieille femme sourit, et son œil gauche, celui qui regardait ailleurs, sembla cligner vers Maeve avec une connaissance intime.
« Une dette envers moi. La plus petite des dettes, la plus discrète. Mais quand viendra le moment où la reine comprendra à quel point elle a perdu de vue la carte, je préfère être du côté de celle qui a vu venir la tempête. »
Maeve regarda le sifflet dans sa main. Il était encore chaud de sa poche. Ciarán lui avait dit que le souffler le ferait venir, qu’il viendrait toujours, que c’était la seule promesse qu’il avait jamais faite volontairement. Et maintenant, pour prouver que le contrat de sa famille était mal scellé, elle devait effacer la preuve qu’il lui avait couru après.
La vieille femme avait déjà posé un étau de bois sur la table et sorti une lame de cuivre de sa ceinture. Elle ne pressait pas. Elle laissait juste le temps faire ce que le temps fait toujours : pousser vers une décision.
Maeve entendit dans la rue extérieure des voix qui montaient. La patrouille d’Eithne, peut-être, qui cherchait une raison de la suivre. Le rapport à la reine viendrait bientôt, et le mensonge qu’elle avait préparé au sujet du sifflet lui semblait soudain plus fragile que le verre.
Elle avança la main gauche vers l’étau.
À moitié. Pas encore.
La vieille femme ne bougea pas. Elle laissa la main de Maeve suspendue à l’air, et c’est de l’autre côté de la pièce que la voix arriva, une voix qu’elle n’avait pas entendue depuis la tour.
« Ne fais pas ça. »
Ciarán se tenait dans le passage du rideau, la figure à moitié en lumière, et son regard était fixé sur le sifflet entre les doigts de Maeve comme s’il y voyait quelque chose qu’elle ne voyait pas. « Tu ne peux pas lui donner cette moitié. Pas avant d’avoir lu le reste du carnet de Ruarc. La page soixante-douze. »
« La page soixante-douze ? »
« Celle qui parle de la seule personne qui a déjà gagné contre la reine. »
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