Le Nœud de Sorbier
Lire le chapitre 18: The Missing Stepmother
La pluie battait les carreaux du pub comme une volée de coups discrets. Maeve s'essuya les mains sur son tablier, le regard perdu dans les reflets qui couraient sur le zinc. La salle était vide — dernier service terminé depuis une heure. Son père n'était pas descendu.
Elle monta l'escalier en bois qui craquait sous ses pas, comme il craquait chaque soir depuis son enfance. Mais ce soir, quelque chose n'allait pas. Le silence en haut n'avait pas la texture habituelle, cette absence sonore familière qui sentait la télévision allumée en sourdine et le thé refroidi. Non, ce silence-là était tendu, comme une corde qu'on vient de bander.
La porte de la chambre de ses parents était entrouverte. Elle la poussa du bout des doigts.
Son père était assis au bord du lit, les mains posées sur les genoux, immobile. Il ne la regarda pas entrer. Le lit était fait. Les affaires de sa mère avaient disparu de la commode.
— Da ?
Il mit un long moment à répondre. Quand il parla enfin, sa voix était plate, fatiguée, comme si chaque mot lui coûtait.
— Elle est partie. Cette nuit.
— Partie ? Partie où ?
Il haussa les épaules. Un geste si faible, si impuissant, que Maeve sentit son estomac se nouer. Son père n'avait jamais haussé les épaules. Il était de la génération qui encaissait, qui réparait, qui serrait les dents et les poings dans le même mouvement.
— Elle a laissé un mot, dit-il en tendant un papier froissé.
Maeve le prit. Pinceau rapide, lettre serrée. *« Oisín, il faut que je parte quelques jours. Ne t'inquiète pas. Veille sur les enfants. »*
— Ça ne lui ressemble pas.
— Non, admit-il.
— Tu lui as parlé ? Tu as essayé de l'appeler ?
Il secoua la tête. Un frisson parcourut l'échine de Maeve. Son père était un homme à l'épreuve des tempêtes, un homme qui avait recueilli sa fille de onze ans à la mort de sa mère biologique, qui avait affronté la disparition de son petit-fils sans jamais montrer une fisssure. Le voir ainsi, assis comme un naufragé sur son lit, signait une inquiétude que les mots ne pouvaient pas porter.
— Da. Dis-moi ce qui se passe.
Il se tourna enfin vers elle. Ses yeux étaient rouges.
— Je me suis levé à quatre heures. La porte était grande ouverte. Elle était assise dans la cuisine, devant la table, le portable éteint devant elle. Elle avait cet air… Je n'avais pas vu cet air depuis…
Il s'arrêta. Ravala sa phrase.
— Depuis quand ? demanda Maeve doucement.
— Depuis qu'on t'a ramenée, la première fois. Après la colline.
Maeve sentit le sang se retirer de son visage. La première fois. Elle avait sept ans et des bribes blanches, des souvenirs acérés comme du verre pilé : les cheveux blancs, les yeux couleur de marais, la voix qui chantait en cercle. Sa mère adoptive avait toujours refusé d'en parler, mais ses mains tremblaient chaque fois que Maeve évoquait la colline aux fées.
— Elle a dit quelque chose d'autre ?
Il ferma les yeux.
— Elle m'a dit que c'était à elle, maintenant. Que c'était juste. Elle a dit qu'elle avait assez couru.
Le froid s'installa dans la poitrine de Maeve, immobile et dense comme une pierre. Assez couru. Sa mère savait. Elle savait pour les princesses de sang, pour les contrats anciens, pour l'équilibre des vies que la reine prélevait comme on cueille des fruits mûrs.
— Da, je dois sortir.
— Maeve, il est minuit passé.
— Il le faut.
Il ne la retint pas. Elle était sa fille, mais il connaissait cet éclat dans ses yeux — il l'avait vu la première fois qu'elle était revenue de la colline, les mains vides et le regard pétri de détermination. Sa femme avait eu exactement le même, ce soir-là.
Maeve dévala l'escalier, attrapa son manteau au clou derrière la porte de la cuisine, et sortit sous la pluie. Le pub laissa échapper une vague de chaleur et d'odeur de bière dans la nuit humide. Elle descendit la rue pavée en direction du canal, là où l'eau noire roulait sous les ponts de brique, là où son instinct murmurait de chercher.
Elle trouva la trace vers une heure du matin. Par terre, au bord de l'eau, un morceau de tissu bleu délavé — l'écharpe que sa mère portait chaque hiver. Maeve la ramassa. Elle était trempée, mais intacte. Aucun combat dans les parages. Juste une écharpe abandonnée comme un signal.
Les fées ne laissaient pas de traces par hasard.
Maeve ferma les yeux, appuya son dos contre la rambarde humide et appela. Pas à voix haute. Pas comme un humain appelle. Elle suivit la leçon de Ciarán, celle qu'il lui avait murmurée entre deux portails, le ton rauque de qui sait qu'il transgresse : *« Quand ils détiennent quelque chose, ils gravissent. Appelle avec le sang, pas avec le souffle. »*
Elle mordit l'intérieur de sa joue jusqu'au goût métallique et murmura un nom, celui de la femme qui l'avait élevée, un nom que les fées connaissaient sans doute sous une forme plus ancienne.
La nuit ne répondit pas.
Mais le canal — l'eau noire sous la pluie — se mit à frissonner en cercles concentriques, comme si quelque chose glissait dessous, en silence, à contre-courant.
Puis une voix. Derrière elle. Unie, presque aimable.
— Tu cherches ta mère, fille du sel et de la pluie ?
Maeve fit volte-face. Une silhouette se tenait au bout de la jetée, petite et tassée, dans un imperméable trop large. Le visage levé vers elle, le healer. Celui qui connaissait les contrats, celui qui lui avait proposé de dissoudre son pacte contre la moitié du sifflet en argent.
— Vous. Qu'est-ce que vous faites ici ?
— Je te cherchais, avoua la vieille femme. Depuis que tu m'as échappé, je me suis demandé quand tu reviendrais. Et voilà que tu apparais au bord d'un canal, une écharpe de ta mère dans les mains.
Maeve serra le tissu contre elle.
— Savez-vous où elle est ?
Le regard de la healer se fit plus perçant, luisant dans la pénombre comme une pièce de monnaie.
— Je sais seulement que ceux que la reine regrette ne disparaissent pas par hasard. Ta mère n'était pas une inconnue auprès de la cour, fille de O'Connell. Elle s'appelait Máire Ní Raghallaigh autrefois — avant que cette famille ne porte le nom que tu connais.
Maeve sentit le sol se dérober sous ses pieds.
— Quoi ?
— Elle descendait d'une lignée qui a fui le traité, il y a trois cents ans. La reine a retrouvé sa trace il y a huit ans, quand tu as signé le pacte. Elle n'a pas attendu ton frère pour se couvrir. Elle a pris une assurance.
— Une assurance…
— Toi, dit la healer. Et maintenant qu'elle voit l'échéance approcher, elle a pris ta mère pour un second filet.
La pluie redoubla. Maeve sentit le froid lui mordre les doigts autour de l'écharpe.
— Pourquoi me dire ça ? demanda-t-elle. Vous devriez être fâchée que j'aie refusé votre marché.
La healer sourit, d'un sourire qui ne toucha pas ses yeux.
— Parce que la reine ne garde jamais deux otages de la même lignée. Si tu veux sauver ta mère, tu vas devoir choisir ce que tu es prête à donner — et je préfère savoir où tombera ton choix, lorsqu'il viendra.
Elle tourna les talons et se perdit dans la brume qui rampait sur le canal. Maeve resta seule, l'écharpe trempée serrée contre sa poitrine, le souffle court, le cœur cognant contre ses côtes comme un prisonnier qui tambourine à sa cellule.
Sa mère savait. Depuis huit ans, depuis le tout début, elle savait ce que le pacte coûterait. Et si Maeve avait été prise comme assurance, qu'en était-il de Conor ? Qu'en était-il de tout ce que la reine avait préparé avant même que Maeve ait signé la première goutte de sang ?
Elle remonta la rue en courant, le manteau claquant dans la nuit, les pavés luisants sous ses semelles. Elle n'avait plus le temps de suivre les règles. Elle n'avait plus le temps de chercher la petite-fille de Bridget O'Malley selon les voies légales et subtiles. Il fallait faire vite. Plus vite que le trône. Plus vite que la guerre qui se levait à l'horizon.
Et pour cela, il n'y avait qu'une seule personne qui possédait les cartes interdites.
Elle tenait encore les deux moitiés du sifflet d'argent au fond de sa poche. Elles pesaient exactement la même chose. Mais l'écharpe bleue de sa mère, elle, pesait une dette qu'aucun contrat ne pourrait jamais quantifier.
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