Le Nœud de Sorbier
Lire le chapitre 19: Where the Whistle Leads
La carte était plus lourde qu’elle ne paraissait. Maeve la déplia sur la table de la chambre de Ciarán, les bords parcheminés craquant sous ses doigts. Des lignes d’encre bleu nuit serpentaient comme des veines à travers un territoire qu’elle reconnaissait à peine — le monde faérique déformé, plié sur lui-même, cartographié selon une logique qui n’appartenait qu’à lui.
« Je ne devrais pas te la montrer, dit Ciarán, adossé à la porte, les bras croisés. Personne ne devrait la voir. Pas même moi.
— Pourtant tu me la donnes. »
Il détourna le regard. Ses mâchoires se serrèrent, et Maeve comprit qu’il était en train de peser une trahison — la sienne contre celle de la reine. Elle attendit. Dans le silence, le battement d’un cœur de fée était presque audible.
« La reine ne récupérera jamais son enfant. Pas vivant, en tout cas. Elle l’a caché dans le seul endroit où le Conseil ne regarderait jamais : dans le pays des ombres, à l’intersection de trois eaux mortes. »
Maeve suivit son doigt sur la carte. Un point rouge, presque effacé, marquait l’endroit. « Pourquoi un enfant là-bas ? »
Ciarán ne répondit pas. Il tira de sa poche le sifflet d’argent — sa moitié, celle que Maeve lui avait confiée après l’échange avorté avec la guérisseuse — et le fit tourner entre ses doigts. La lumière de la bougie s’y refléta en éclats froids.
« Tu vas l’utiliser une fois. Une seule. Et ensuite, tu me le rends.
— Tu me l’avais déjà donné. Tu m’as dit…
— Je t’ai dit ce que je pouvais te dire. » Sa voix était basse, presque rauque. « Dans le monde faérique, donner n’est jamais gratuit. Si je te laisse le sifflet sans condition, la dette qui en naît te détruira. Mais si tu acceptes un échange explicite — usage contre restitution — le circuit est fermé. Tu ne me dois rien de plus que ce que tu as promis. »
Maeve regarda la carte, puis le sifflet. Son cœur battait vite, mais sa voix resta stable.
« Pourquoi me fais-tu confiance pour te le rendre ?
— Parce que tu as encore besoin de moi. Et que tu es mauvaise menteuse. »
Elle ne sourit pas. Il avait raison sur les deux points. Elle prit le sifflet, et la moitié d’argent épousa sa paume comme si elle y avait toujours été.
« Alors — comment je m’en sers ? »
Ciarán s’accroupit à côté d’elle, désignant un point sur la carte — un endroit qu’elle ne connaissait pas, hors de toute route tracée. « Le sifflet n’appelle pas quelqu’un. Il ouvre une porte. Une seule fois, vers l’endroit où souffle le vent qui l’a forgé. Ce sifflet a été fabriqué près de l’enfant. Il te mènera là où elle dort.
— Et l’enfant… elle est vivante ? »
Il hésita. « La reine ne sait plus. C’est ce qui la rend si dangereuse. Une mère qui a perdu la trace de son enfant devient un fléau. » Il releva les yeux, et Maeve y vit quelque chose qu’elle n’avait pas encore vu : de la peur. Réelle, brute. « Mais si l’enfant est morte, et que la reine l’apprend avant que tu trouves une autre issue… elle n’aura plus aucune raison de faire semblant. Tu comprends ce que ça signifie ? »
Maeve comprit. Le prétexte de la guerre — la récupération de l’enfant — s’effondrerait, et la reine révélerait sa véritable quête : les vies mortelles, les années volées, le pacte des O’Connell oublié dans un registre poussiéreux. Sa mère. Son frère. Tout serait perdu.
« Alors je dois y aller maintenant. »
Ciarán se releva. « Pas seule. Les ombres à cette intersection ne sont pas de simples ténèbres — elles ont faim. Et elles reconnaissent les faes. Toi, en revanche… »
Il la regarda comme s’il cherchait quelque chose dans son visage. « Tu es mortelle. Elles ne te verront pas comme une proie. Elles te verront comme une absence. Utilise ça.
— Et toi ?
— Moi, je reste ici. » Il tendit la main, presque timidement, et toucha le sifflet que Maeve tenait encore. « Souviens-toi : une fois. Ensuite, tu me le rends. Sinon, la dette se retourne contre toi. »
Elle hocha la tête. Puis elle se leva, la carte roulée sous son bras, le sifflet dans sa main. Elle était à la porte quand elle s’arrêta.
« O’Malley. Bridget O’Malley. Tu m’as dit que son descendant pouvait annuler le contrat.
— Oui.
— C’était ma mère. »
Le silence qui suivit fut si long qu’elle crut qu’il n’avait pas entendu. Puis Ciarán parla, doucement.
« Je sais.
— Tu savais depuis le début ?
— J’ai su quand tu m’as parlé d’elle. Les Ní Raghallaigh — la ligne qui a fui le traité — ils ont changé de nom, mais leur sang porte une signature qu’aucun faux nom ne peut effacer. »
Maeve ferma les yeux. Sa mère, enlevée. Sa mère, descendante de la seule mortelle qui avait gagné contre la reine. Sa mère n’avait jamais prononcé ce nom. Ní Raghallaigh. Pourtant, le sang dans ses veines contenait une vieille magie qu’elle n’avait jamais comprise — et la reine savait. La reine avait toujours su. Voilà pourquoi elle avait pris sa mère d’abord, avant Maeve, avant Liam, comme pour couper la racine d’un arbre avant que ses branches ne la menacent.
« Elle n’était pas une assurance, dit Maeve lentement. Elle était la menace. La reine a pris ma mère parce qu’elle pouvait annuler le contrat.
— Oui. »
Maeve respira. Puis elle sortit dans la nuit, le sifflet serré contre sa poitrine, la carte dans sa poche.
Le vent froid la saisit dès qu’elle quitta le seuil. Elle ne savait pas où elle allait — mais le sifflet commençait à vibrer dans sa main, comme un cœur minuscule, appelant vers quelque chose d’invisible. Elle le porta à ses lèvres et souffla.
Aucun son n’en sortit. Mais le monde se déchira devant elle.
La lumière de Dublin disparut. L’air devint dense, humide, chargé d’une odeur de terre ancienne et d’eau stagnante. Maeve cligna des yeux — trois cours d’eau se rejoignaient à ses pieds, leurs eaux noires et lentes. Elle regarda le sifflet. Puis elle le retourna.
Au dos de la moitié d’argent, une gravure qu’elle n’avait jamais remarquée auparavant s’illuminait doucement, phosphorescente, comme une réponse à une question qu’elle n’avait pas encore posée. Une forme brisée. Une ligne interrompue.
Ce sifflet n’était pas un tout.
Il était la moitié d’une clé.
L’autre moitié n’était pas dans le monde faérique. Maeve le comprit avec une certitude glaciale : le pendant se trouvait dans le monde mortel — dans les mains de quelqu’un qui l’avait pris bien avant qu’elle sache qu’il existait.
Et elle connaissait déjà ce goût d’argent contre sa paume. Une autre moitié, identique, que son père lui avait montrée une fois, brièvement, quand elle avait neuf ans, avant de la ranger en disant que c’était un souvenir de sa mère.
« Une fois. Une seule. »
La voix de Ciarán résonna dans sa tête. Mais Maeve regarda la moitié de clé, puis l’ombre de l’enfant invisible devant elle, puis l’image de sa mère au fond d’une cellule faérique.
Et elle comprit que le pire mensonge n’était pas celui de la reine.
Le pire mensonge était celui de son père.
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