Le Nœud de Sorbier
Lire le chapitre 20: The Border Stone
La pierre se dressait au milieu d’un champ de joncs gris, moussue jusqu’à la hanche, marquée d’un cercle gravé que le temps avait presque effacé. Maeve la reconnut avant même que Ciarán ne ralentisse le pas à côté d’elle : la borne frontière entre le monde des hommes et celui de la Cour. Il n’y avait pas de muret, pas de rivière — juste cette pierre, et la certitude qui serrait la poitrine de Maeve qu’elle se tenait sur une couture du monde.
Ciarán s’immobilisa à deux mètres d’elle, les bras croisés sous son manteau sombre. Il ne regardait pas la pierre. Il regardait derrière elle, vers la pente douce qui descendait vers le bois de frênes.
— Ton père est là, dit-il doucement.
Maeve suivit son regard. Le soleil bas d’octobre jetait une lumière rase sur la colline, et là, à mi-pente, une silhouette courbée s’activait autour d’un jeune arbre. Elle cligna des yeux, refusant d’abord de reconnaître la veste de tweed usée, les épaules voûtées qu’elle connaissait depuis l’enfance. Son père. Ici, à la frontière entre les mondes, à trois heures de marche de la maison.
Il planta une bêche dans la terre et se redressa pour essuyer son front. À côté de lui, un sorbier d’à peine deux ans, dont les baies rouges luisaient comme des gouttes de sang dans le soir tombant.
— Il plante un arbre, murmura Maeve. Pourquoi planterait-il un arbre ici ?
Ciarán ne répondit pas tout de suite. Il se pencha, cueillit une mèche d’herbe sèche, la fit tourner entre ses doigts avant de la laisser tomber.
— Le sorbier est un arbre de protection, dit-il enfin. Mais aussi de frontière. On le plante là où l’on veut marquer une limite. Où l’on veut dire : ici commence autre chose.
Maeve fit un pas vers la pente, mais Ciarán posa une main légère sur son bras.
— Attends. Il ne t’a pas vue. Laisse-le finir.
Elle aurait voulu protester, mais quelque chose dans la posture de son père — ce dos courbé, cette lenteur presque rituelle — la retint. Elle s’accroupit derrière une touffe de genêts et regarda.
Son père tassa la terre autour des racines du sorbier, puis s’agenouilla. Il sortit de la poche de sa veste un objet que la distance rendait indistinct. Maeve plissa les yeux. Une pièce ? Non, trop petit, trop brillant seulement par instants. Son père le tint un long moment entre ses paumes jointes, la tête baissée, comme s’il priait. Puis il le déposa au pied de l’arbre et le recouvrit de terre.
— Qu’est-ce qu’il enterre ? demanda Maeve, la gorge soudain serrée.
Ciarán ne répondit pas. Il ne la regardait pas non plus, et c’est ce qui l’alerta le plus.
Elle se releva. Elle ne pouvait plus attendre. Elle descendit la pente, joncs et ronces accrochant ses chevilles sans qu’elle y prête attention. Son père ne l’entendit que lorsqu’elle fut à cinq mètres de lui. Il se redressa d’un bond, et elle vit la surprise, puis la peur, traverser son visage.
— Maeve. Qu’est-ce que tu fais ici ?
— Je pourrais te poser la même question, papa.
Il déglutit. Ses mains étaient couvertes de terre, et il les essuya machinalement sur son pantalon. Derrière lui, le jeune sorbier se balançait doucement.
— Je devais… c’est une coutume, commença-t-il. Un truc de famille.
— La frontière entre les mondes. Un sorbier. Une coutume de famille. Tu me prends pour une idiote ?
Elle n’avait pas haussé le ton. C’était pire que si elle avait crié. Le silence qui suivit était plus chargé que tous leurs disputes passées.
Son père baissa la tête. Il resta comme ça un long moment, la terre sous ses ongles, les épaules secouées d’un soupir qu’il ne laissa pas sortir en entier.
— Ta mère m’avait fait promettre, dit-il enfin. Si jamais les choses tournaient mal. Si jamais quelqu’un venait chercher la seconde moitié. Je ne devais la garder que pour toi. Mais je ne pouvais pas la garder près de moi. C’était trop dangereux.
Maeve sentit le sol se dérober sous elle.
— La seconde moitié du sifflet.
Il releva les yeux, et elle vit dans son regard une chose qu’elle ne lui connaissait pas : une peur ancienne, entretenue pendant des années.
— Tu sais, alors.
— Ciarán me l’a dit. Le sifflet est une clé. Et toi, tu as l’autre moitié depuis tout ce temps.
Il vacilla. Il chercha appui contre le tronc du sorbier, et c’est là qu’elle vit tout : ses mains tremblaient, ses yeux étaient rouges de fatigue, et il n’avait pas l’air d’un homme venu planter un arbre — mais d’un homme venu enterrer quelque chose qu’il espérait ne jamais revoir.
— Quand ta mère est partie, quand elle est allée vers eux… elle m’a laissé ça. Elle m’a dit que si un jour tu signais, si jamais tu marchais dans ses pas, je devais cacher la moitié de la clé. Pour que tu ne puisses pas ouvrir la porte sans elle.
— Sans elle ? La porte ? De quoi tu parles ?
Il secoua la tête. Il semblait soudain si vieux, si fragile dans la lumière déclinante.
— Le sifflet n’a jamais été un simple outil d’appel, Maeve. Ta mère le savait. C’était une serrure. Deux moitiés qui n’en font qu’une. Et moi, j’étais censé être le gardien de la seconde moitié — celui qui empêche la porte de s’ouvrir définitivement.
— La porte vers quoi ?
— Vers leur monde. Pour de bon. Pas seulement pour une visite, pas seulement pour un contrat. Pour rester.
Le vent se leva entre eux, chargé de l’odeur de la terre retournée et des baies de sorbier. Maeve sentit une colère monter, lente et lourde, de ses pieds jusqu’à sa poitrine.
— Tu savais. Tu savais ce que ce contrat impliquait, et tu ne m’as rien dit. Tu m’as laissée signer. J’avais huit ans, papa. J’ai donné sept ans de ma vie pour Colm, et toi, tu savais que ce sifflet était plus qu’un sifflet, et tu ne m’as rien dit.
— Tu devais protéger ton frère, Maeve. Et moi, je devais te protéger toi. Je ne pouvais pas faire les deux. Ce n’est pas une excuse. C’est la vérité. J’ai choisi. J’ai choisi de te laisser croire que le sifflet était entier — pour que tu ne partes jamais chercher l’autre moitié. Pour que tu n’essaies jamais d’ouvrir une porte qui ne se refermerait peut-être jamais.
— Et maman ? Elle savait ? Elle t’a demandé de le cacher ?
Il ne répondit pas. Il n’en avait pas besoin.
— Elle t’a demandé de me mentir, dit Maeve, la voix plus basse, plus blanche. Et tu l’as fait.
Il fit un pas vers elle, la main tendue, mais Maeve recula. Ses talons heurtèrent une motte de terre.
— Ne me touche pas.
Il retira sa main comme si elle avait brûlé.
Ciarán les avait rejoints sans bruit. Il se tenait un peu en retrait, près de la borne, spectateur d’une scène qui ne le concernait pas et qui pourtant engageait le sort de tous. Il regardait le sorbier, pas les deux humains.
— L’arbre, dit-il doucement. C’est un sceau. La terre au pied de l’arbre garde le secret de l’autre moitié. C’est intelligently fait. Les racines du sorbier sont un piège pour les chercheurs de clés. Personne ne creuse par là.
Maeve se tourna vers lui, les yeux secs. Elle avait mal, et elle le savait, mais elle ne laisserait pas cela la défaire.
— Et toi ? Tu le savais aussi ?
— Non, dit Ciarán. Je savais qu’elle avait été séparée. Je ne savais pas où ni par qui. C’est une information que la reine cherche depuis des années. Ton père a bien joué.
— Bien joué ? Il m’a menti pendant quatorze ans.
— Il t’a gardée vivante, dit Ciarán, sans ironie ni reproche. Et il a gardé la reine loin de ce qu’elle veut. Ce n’est pas rien.
Maeve regarda son père. Il pleurait sans bruit, les mains ouvertes le long du corps, comme un homme qui a cessé de se défendre.
— Pourquoi maintenant ? demanda-t-elle. Pourquoi enterrer la clé maintenant ?
— Parce que ta mère a disparu, dit son père. Parce que je savais que tu finirais par la chercher. Et parce que si tu trouvais la seconde moitié trop tôt, avant de savoir ce que cette clé ouvre vraiment, tu l’utiliserais pour sauver Colm et ta mère — et tu signerais l’arrêt de ta propre vie.
Il s’interrompit, déglutit.
— Elle m’a dit un jour que si un des siens venait te chercher, tu voudrais tout donner. Que tu avais ce défaut de générosité, disait-elle, ce besoin de sauver les gens que tu aimes sans compter le prix. Elle m’a demandé d’être celui qui compte le prix pour toi.
Maeve ferma les yeux. Le vent fit bruisser les feuilles du jeune sorbier, et elle sentit le froid du crépuscule s’infiltrer sous sa veste.
— Je n’aurais pas pris le risque de te haïr, papa.
— Je sais. C’est pour ça que j’ai choisi d’être celui que tu hais.
Le silence s’étira entre eux. Ciarán n’avait pas bougé. Le soir tombait sur le champ, la pierre de frontière devenait grise puis noire, et quelque part dans le bois, un oiseau lança son dernier appel avant la nuit.
Maeve s’approcha du sorbier. Elle s’agenouilla dans la terre meuble, posa une main à plat sur le monticule qui abritait la clé. Elle la sentait là, sous la terre, comme on sent un battement de cœur dans un poing.
— Je ne la prends pas, dit-elle enfin. Pas encore. Pas comme ça.
Elle releva la tête vers son père, qui la regardait vivre, la gorge nouée.
— Mais tu me la donnes. Quand j’en aurai besoin. Tu me la donnes sans me mentir, sans me protéger, sans décider pour moi. C’est notre nouvelle condition. Tu acceptes ?
Il tomba à genoux devant elle, les mains dans la terre de la tombe qu’il avait creusée pour sa propre peur.
— J’accepte.
Maeve se releva. Elle regarda Ciarán, puis la borne, puis le ciel qui s’éteignait lentement.
— Rentrons, dit-elle.
Elle prit le chemin du retour d’un pas posé, sans se retourner. Derrière elle, son père restait à genoux devant le sorbier, la tête baissée. Ciarán la rejoignit en quelques pas, silencieux à ses côtés.
— Tu n’as pas pris la clé, dit-il.
— Pas encore.
— Et quand la prendras-tu ?
Elle marcha un moment sans répondre. Le vent portait l’odeur des joncs et de la nuit.
— Quand je saurai ce qu’elle ouvre vraiment. Quand je saurai si la porte vaut ce que j’ai à y perdre.
Elle s’arrêta au sommet de la colline et regarda une dernière fois la silhouette de son père, la tache rouge du sorbier dans le soir.
— Colm d’abord, dit-elle doucement. Et maman. Et ensuite, on parlera de la porte.
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