Lumen Reads

Le Nœud de Sorbier

Lire le chapitre 2: The Court of Autumn

L’air avait le goût du miel et de la cendre.

Maeve ouvrit les yeux sur un ciel violet, piqueté d’étoiles qui ne suivaient aucune carte connue. Elle était allongée sur une couche de mousse lumineuse, au centre d’une cour taillée dans un chêne immense dont les branches soutenaient un dais de feuilles d’automne, cuivrées et éternellement suspendues entre la chute et la vie.

Elle se redressa d’un coup, la main cherchant le sifflet d’argent à son cou. Il était là. Froid. Réel.

« Tu as dormi trois heures, Maeve O’Connell. »

La voix venait de la gauche, douce comme une lame bien affûtée. Ciarán se tenait à quelques pas, vêtu de vert sombre et d’argent, ses yeux couleur d’ambre fixés sur elle avec une intensité qui n’avait rien de rassurant.

« Trois heures, dit-elle en se relevant, les jambes encore incertaines. Mon frère est malade. Je n’ai pas le temps pour des siestes de fées. »

Ciarán inclina la tête, un sourire aux lèvres qui ne montait pas jusqu’à ses yeux.

« Trois heures *ici*, précisa-t-il. Cela fait trois nuits dans ton monde. Le temps est une rivière que nous remontons à contre-courant. Ne t’y habitue pas – c’est un vertige qui ne pardonne pas. »

Maeve serra les poings. Trois nuits. Declan était seul à l’hôpital, leur père à son chevet, et elle était ici, dans un palais de mousse, à écouter un seigneur féerique parler en énigmes.

« Vous m’avez dit que le temps passerait à peine là-bas. »

« C’est ce que j’ai dit, en effet. » Sa voix était neutre, presque tendre. Un piège.

Elle se souvint de son avertissement, la veille – *les fées ne mentent jamais*. Mais ils tordaient les promesses jusqu’à ce qu’elles craquent.

« Combien de temps, alors ? »

« Sept ans de service dans le monde des mortels, pour toi. Ici, tu t’en vas chaque soir au crépuscule, et tu reviens à l’aube. De ton point de vue, cela fera sept ans. De celui de ton frère – » Il marqua une pause. « Sept heures, peut-être. Un peu plus. Le temps que je juge juste. »

Maeve ouvrit la bouche, mais aucun mot n’en sortit. Sept ans de sa vie. Pour Declan, une seule nuit. Et quand elle reviendrait, il ne se souviendrait plus d’elle.

« Ce n’était pas le pacte, souffla-t-elle. Vous avez dit que le temps passerait à peine. »

« À peine, répéta Ciarán en savourant le mot. À peine pour *lui*, Maeve. Pas pour toi. »

Un frisson lui remonta le long de la colonne. Ils ne mentaient jamais.

Des pas légers crissèrent sur les feuilles mortes. Maeve se retourna et vit une procession s’approcher : six silhouettes vêtues de robes couleur d’écorce, puis une femme plus grande que les autres, couronnée de chrysanthèmes blancs et de baies rouges, une traîne de soie bronze qui ramassait les feuilles sans les déranger.

La reine.

Maeve le sut avant qu’on ne le lui dise, à la façon dont l’air lui-même semblait s’incliner, dont les étoiles au-dessus du chêne palpitèrent comme des cœurs effrayés.

« C’est donc elle », dit la reine. Sa voix portait le bruit des récoltes, le craquement des branches sous le gel. « La petite mortelle qui a donné sept années pour un frère fiévreux. »

Elle s’arrêta devant Maeve, la toisa de ses yeux d’un vert si pâle qu’ils paraissaient blancs.

« Vous auriez pu demander l’or, dit-elle. La jeunesse éternelle. Un amour qui ne se fane jamais. Et vous avez choisi un garçon malade. »

« C’est mon frère », dit Maeve. Sa voix ne trembla pas, et elle en fut fière.

La reine pencha la tête, un geste presque humain qui la rendait soudain plus terrible.

« Oui. C’est bien ce que je vois en toi. L’amour est la seule monnaie qui vaille ici, mais c’est aussi la plus dangereuse. » Elle se tourna vers Ciarán. « Tu as bien choisi. Elle est solide, celle-ci. »

« Je ne choisis pas des instruments, Majesté », répondit Ciarán, et il y avait dans sa voix quelque chose qui ressemblait à un défi.

La reine rit, un bruit qui évoquait des glands tombant sur du bois creux.

« Bien sûr que si. Nous choisissons tous des instruments. La différence, c’est que certains d’entre nous le reconnaissent. » Elle se tourna de nouveau vers Maeve. « Écoute-moi bien, fille. Ton service commence ce soir. Tu retourneras dans ton monde à l’heure où les lampadaires s’allument, et tu feras ce que Ciarán te dira de faire – récolter les pactes, solder les dettes, fermer les portes que les mortels laissent entrouvertes. Tu seras mon couteau dans le monde des hommes. Et chaque aurore, tu reviendras ici, dormir sept heures dans la mousse, et trois nuits de plus auront passé chez toi. »

Maeve compta dans sa tête. Trois nuits pour sept heures de sommeil. Chaque jour de travail valait une nuit de plus pour Declan. Sept ans, cela ferait – elle n’osa pas faire la somme.

« Et quand mon service sera fini ? »

« Tu rentreras chez toi », dit la reine. Sa voix était douce comme le poison. « Ton frère vivra. Nos pactes sont tenus, Maeve O’Connell. Nous ne sommes pas des monstres. »

« Mais il ne se souviendra pas de moi. »

La reine haussa une épaule, comme si c’était un détail.

« C’est le prix de la vie, enfant. Les souvenirs sont des dettes que la mort réclame. Nous les prélevons à l’avance, parfois. »

Ciarán fit un pas en avant, la mâchoire serrée.

« Majesté, ce n’est pas nécessaire – »

« Le nécessaire, Ciarán, est affaire de perspective. » La reine le coupa d’un geste impérial. « Ta protégée est ici depuis trois heures, et elle n’a pas encore demandé les règles. Tu es un mauvais guide. »

Elle se pencha vers Maeve, et son souffle sentait la feuille brûlée.

« Trois lois, petite mortelle. Une : ne mange pas notre nourriture. Deux : ne dis jamais merci. Trois : ne fais pas de promesses que tu ne peux pas tenir. » Elle sourit, et ses dents étaient trop pointues. « Ciarán t’a donné un sifflet d’argent. Sache qu’il ne t’appellera pas seulement. Il peut t’appeler chez toi, s’il est soufflé dans le bon sens. Mais une fois seulement, et jamais pour revenir. »

Maeve porta la main à sa gorge, au sifflet froid contre sa peau.

« Vous voulez que je l’utilise pour m’enfuir ? »

« Je veux que tu saches que tu l’as », dit la reine. « La connaissance est un fardeau que nous offrons à ceux que nous respectons. Et je te respecte, Maeve O’Connell. Tu as offert ta vie entière pour un malade qui t’oubliera. C’est le genre de folie qui fait tourner le monde. »

Elle fit demi-tour, sa traîne glissant sur la mousse sans laisser de trace.

« Ciarán, commence son éducation. Et dis-lui ce qu’on ne te dit jamais, à toi non plus. » Elle disparut entre deux troncs d’arbres, sa voix flottant encore derrière elle : « Le sifflet fonctionne dans les deux sens. Il ne t’appelle pas seulement. Il te lie. »

Le silence retomba. Les six serviteurs s’étaient évanouis comme des ombres.

Maeve se tourna vers Ciarán. Il regardait l’endroit où la reine avait disparu, son visage impénétrable.

« Qu’est-ce qu’elle voulait dire ? »

Ciarán ne répondit pas tout de suite. Il tendit la main, paume ouverte, et une petite flamme verte dansa au creux de sa main.

« Elle voulait dire que la reine a toujours un plan derrière le plan. » Il leva les yeux vers Maeve, et pour la première fois, elle y vit quelque chose qui ressemblait à de l’inquiétude. « Et que je t’ai offert un sifflet sans t’expliquer ce qu’il coûtait. »

Maeve serra le sifflet dans sa main.

« Qu’est-ce qu’il coûte ? »

Ciarán soupira, un son qui fit trembler les feuilles du chêne.

« Il t’appelle ici, oui. Mais le souffler pour rentrer chez toi, définitivement, avant la fin du pacte – cela briserait notre accord. Déclan survivrait, mais la dette reviendrait sur toi. Et la dette, Maeve, se paie toujours. Avec quelque chose que tu ne peux pas voir venir. »

Il la dévisagea longuement.

« La reine te le présente comme une porte de sortie. C’est une porte, certainement. Mais elle ne s’ouvre que dans un sens. »

Maeve regarda le sifflet, puis le visage de Ciarán, puis les étoiles immobiles au-dessus d’elle.

« Et si je le souffle quand même ? »

La flamme verte s’éteignit dans sa main.

« Alors tu n’aimeras pas ce qui se trouve de l’autre côté. »

Il se tourna et commença à marcher vers une allée de pierres moussues.

« Viens. Le soleil se couche dans ton monde, et ton premier service t’attend. Un vieux fermier de Clare qui a promis son premier-né pour une bonne récolte, il y a vingt ans. Il est temps de réclamer la dette. »

Maeve hésita. Une promesse faite il y a vingt ans. Un premier-né. Et quelque part, dans un hôpital de Galway, Declan respirait encore grâce à son sacrifice à elle.

Elle suivit Ciarán.

Derrière elle, le chêne immense murmura un nom qu’elle ne reconnut pas. Ou peut-être que si.

Elle ne se retourna pas. Parce que si elle se retournait, elle verrait peut-être ce que la reine avait laissé derrière elle : une feuille de chêne, d’un vert trop vif pour l’automne, posée sur la mousse là où Maeve avait dormi, sa surface gravée de caractères qu’aucun œil mortel ne savait lire.

Mais le vent la souleva et l’emporta, et Maeve ne la vit jamais.