Le Nœud de Sorbier
Lire le chapitre 23: The Unseelie Prison
Le guetteur au visage de cendre ne m’avait pas regardée deux fois. Il avait vu une femme de la cour, les cheveux tressés de fil d’argent, portant la robe grise des servantes de la Reine Hiver. La broche O’Malley, épinglée à mon col, brillait d’un éclat froid que je savais être du vol — mais le vol, ici, était mon seul passeport.
Le healer m’avait donné plus qu’un fil de sang. Elle m’avait donné un nom : *Eithne des Brumes*, une tisserande de la cour, morte il y a trois siècles. Personne ne vérifierait. Les morts, chez les Unseelie, ne reviennent jamais — c’est leur seule honnêteté.
Le couloir descendait en spirale, taillé dans une pierre qui suintait une lueur bleue. Les cellules n’étaient pas des cages. Elles étaient des creux dans le roc, fermés par des rideaux de givre si anciens qu’ils semblaient respirer. Derrière chaque voile, une silhouette. Certaines bougeaient. D’autres non. Je ne m’arrêtai pas.
Ciarán m’avait dit que l’enfant était gardée au troisième niveau, dans une geôle d’argent, là où le temps coulait plus lentement pour qu’elle ne vieillisse pas. La rumeur disait qu’elle était petite, blonde, qu’elle pleurait encore avec une voix de mortelle. La rumeur mentait.
La troisième porte n’avait pas de rideau. Elle avait une grille de métal blanc, si fine que je pouvais compter les barreaux. À l’intérieur, la pièce était vaste, plus vaste que le couloir ne le suggérait — une illusion d’espace, peut-être, ou la marque d’un prisonnier qui avait eu le temps d’agrandir sa propre tombe.
Il était assis au centre, jambes croisées, les mains posées sur les genoux. Ses cheveux noirs tombaient jusqu’à sa taille, emmêlés de nœuds que je connaissais — des nœuds de marin, comme ceux que mon père faisait au bout des cordes du pub. Son visage était jeune, presque enfantin, mais ses yeux n’avaient pas d’âge. Ils étaient gris, comme l’eau de la rivière sous un ciel d’orage.
Il leva la tête. Et me sourit.
— Tu es en retard, dit-il. Sa voix grinçait, rouillée, comme une porte qu’on n’ouvre plus.
— Je cherche une enfant, dis-je. La fille de la Reine.
Le sourire ne bougea pas. Il se leva — il était grand, plus grand que je ne l’avais cru, et les chaînes à ses chevilles traînèrent derrière lui comme des queues de serpent. Il s’approcha de la grille, et je vis que ses yeux ne clignaient pas.
— Elle est partie, dit-il. Il y a longtemps. Ou demain. Le temps ici est une chose que j’ai appris à ne pas regarder en face.
— Partie où ?
Il pencha la tête. Un geste si familier que mon estomac se serra. *Je connais ce geste. Je l’ai vu sur la photo de mon père, jeune, au bord de la mer.*
— Elle n’est jamais venue, reprit-il. La Reine n’a jamais eu d’enfant. Elle a eu une dette, et elle l’a payée en mensonges. C’est ce qu’elles font toutes, ici.
— Alors qui es-tu ? demandai-je.
Il posa une main sur les barreaux. Le métal blanc siffla, et une vapeur monta de sa paume, mais il ne retira pas la main.
— Je m’appelais autrefois Conall O’Malley, dit-il. Et toi, tu portes le sang de ma mère. Tu portes sa broche.
Le sol se déroba sous moi. Pas littéralement — mais mes genoux fléchirent, et je dus m’appuyer contre le mur de givre pour ne pas tomber. Conall. Ma mère avait eu un frère. Elle en parlait rarement, toujours au passé, *quand nous étions enfants*, *avant qu’il ne parte*. Parti. *Disparu*, disait mon père. *Un été, il est allé pêcher et il n’est jamais revenu.* Il y avait une photo d’eux deux, ma mère et un garçon aux cheveux noirs, sur le pont de pierre derrière la maison. Le garçon avait huit ans.
Conall — ce prisonnier — avait l’air d’en avoir vingt-cinq. Peut-être trente.
— Tu es ma mère, murmurai-je. Tu es son frère.
— J’étais. Le temps ici ne me fait pas vieillir, mais il use autre chose. Ta mère… Maeve, elle s’appelle Maeve, comme toi. Elle m’a cherché. Elle a signé pour me retrouver, n’est-ce pas ?
Je secouai la tête, incapable de répondre. Ma mère n’avait pas signé. Le healer avait dit qu’elle avait négocié. Qu’elle avait payé une année de silence. Mais si le prix avait été de sauver son frère, alors tout ce que je croyais savoir — le contrat, la dette, la Reine — tout cela se fissurait sous mes pieds.
— La Reine n’a pas d’enfant, répéta-t-il. La Reine a des otages. Et elle les garde pour que les mortels reviennent signer d’autres pactes. Ton pacte, Maeve de la rivière, a été signé pour moi. Ta mère a offert sept ans de ta vie pour que j’aie une chance de sortir d’ici.
Un bruit derrière moi. Un pas, léger, sur la pierre. Puis un autre.
Je me retournai. Le guetteur au visage de cendre était là, et cette fois, il me regardait. Il tenait une lance de givre, et son sourire n’avait rien d’humain.
— Eithne des Brumes, dit-il. La tisserande est morte. Mais la broche, elle, est vivante. Elle chante le sang O’Malley.
Je n’avais pas le temps de réfléchir. Ma main plongea dans ma poche, trouva le sifflet — les deux moitiés, liées par le fil rouge que le healer m’avait donné. Le fil pulsait contre ma peau, chaud, vivant, comme si le sang qu’il avait été reconnaissait quelque chose qu’il ne pouvait pas nommer.
— Conall, dis-je sans tourner la tête. Si je t’ouvre cette porte, peux-tu courir ?
— Je peux, dit-il. Mais tu ne voudras pas de ce que la porte ouvre vraiment.
Derrière moi, la lance du guetteur siffla dans l’air. Je n’eus pas le temps de porter le sifflet à mes lèvres. Quelque chose de froid s’enroula autour de ma gorge, pas une lame mais une corde de givre, et je fus soulevée du sol, le souffle coupé, les pieds battant le vide.
Conall poussa un cri — pas de douleur, mais de rage — et ses chaînes se brisèrent comme du verre. Il traversa la grille d’argent sans la toucher, ou bien la grille s’ouvrit devant lui, je ne sais pas. Tout ce que je vis, c’est sa main noire qui attrapa le guetteur par le cou, et le guetteur qui se figea, puis se désintégra en poussière de neige.
Je tombai. Mes genoux heurtèrent la pierre. J’aspirai une goulée d’air, le fil rouge toujours serré dans mon poing.
Conall se pencha vers moi. Son visage était plus proche que je ne l’aurais voulu, et ses yeux gris étaient ceux de ma mère, exactement ceux de ma mère, la même fissure dans l’iris, la même façon de plisser les paupières quand on réfléchit trop vite.
— Le sifflet, dit-il. Donne-le-moi.
— Non, fis-je, la gorge encore rauque. Mon frère est encore là-bas. Dans le monde d’en haut. Je ne laisse pas cette porte s’ouvrir sans lui.
Il me regarda longtemps. Puis, lentement, il sourit — un sourire triste, qui ne touchait pas ses yeux gris.
— Ton frère, dit-il. Ce n’est pas moi que tu es venue sauver. Ce n’est pas la fille de la Reine qui est retenue ici.
Il tendit la main, et le fil rouge sur mon poignet se tendit brusquement, tirant vers l’est, vers les montagnes que je n’avais jamais vues.
— L’enfant que tu cherches, reprit-il, c’est ton frère. Et elle est là où je ne peux pas aller. Elle est dans le monde d’en haut, vieillie en ton absence, prisonnière d’une Reine qui n’a jamais eu d’enfant parce que son enfant, c’était toi. C’est toi qu’elle veut. C’est toi qu’elle a toujours voulue.
Le fil brûla contre ma peau. Et dans mon poing, les deux moitiés du sifflet vibrèrent d’un seul coup, comme un cœur qui se souvient d’avoir battu.
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