Le Nœud de Sorbier
Lire le chapitre 29: The Queen's Fury
La salle du trône se figea dès que la reine leva la main. Les murmures des courtisans se turent, les feux des torches semblèrent retenir leur souffle. Ciarán se tenait seul au centre, les épaules carrées, comme un homme qui a enfin décidé de tomber droit.
— Répète cela, dit la reine, d'une voix si douce qu'elle en était dangereuse.
Ciarán releva le menton. Maeve, debout à l'écart entre Earnán et Tomas, sentait son cœur battre contre ses côtes. Tout dépendait de cet instant.
— J'ai pris l'enfant, dit-il, clairement, pour être entendu de tous. J'ai fabriqué le contrat original. Maeve et Declan n'ont jamais été liés. Et le garçon dont j'ai signé la perte... c'était le mien. Je l'ai troqué pour sauver un autre. Et il est mort à cause de moi.
Un silence absolu. Brannagh, assise sur son trône de verre et de saule tressé, ne cligna même pas. Ses doigts longs tapotaient doucement l'accoudoir sculpté.
— Une confession complète, murmura-t-elle. En public, devant les deux cours réunies. C'est plus que je n'espérais.
Elle se leva, sa robe argentée coulant comme du mercure le long des marches. Maeve la vit approcher de Ciarán, qui ne baissa pas les yeux.
— Alors, dit la reine, s'arrêtant à un pas de lui. Le contrat est nul. La dette d'O'Malley est effacée. Ainsi en est-il proclamé.
Maeve exulta intérieurement. Declan était libre. Art était libre. Tout ce qu'elle avait traversé depuis mois...
— En récompense de ta franchise, ajouta la reine, presque nonchalamment, je te rendrai ton fils.
La main de Maeve trouva le bras de Tomas, qui se raidit à son côté.
— Je te remercie, Votre Majesté, dit Ciarán, la voix soudain rauque.
La reine sourit. C'était un sourire qui n'atteignait pas ses yeux.
— Je n'ai dit que je te le *rendais*. Pas que je te le donnais en vie.
Elle pivota, et sa voix claqua comme une herse :
— Que l'on apporte le joyau de Niall O'Malley.
Deux gardes en armure de feuilles séchées quittèrent la salle en silence. Maeve échangea un regard chargé avec Earnán, dont les sourcils gris se froncèrent.
Ce qui revint n'était pas un homme. C'était un écrin de nacre, grand comme un poing fermé. La reine l'ouvrit. À l'intérieur, une lueur laiteuse pulsait timidement, comme une lampe qui s'éteint.
Tomas poussa un souffle étranglé.
— C'est lui, murmura-t-il. Je sens son âme. C'est mon cousin, c'est Niall. Il était là-dedans toute ma captivité. Je passais devant ce coffre tous les jours sans le savoir.
Ciarán fit un pas en avant, les mains tendues. La reine laissa l'écrin se refermer d'un geste sec.
— Ton fils, déclara-t-elle. Rendons-lui son fils.
Elle ouvrit ses mains. L'écrin tomba. Il se brisa sur le sol de pierre en une pluie d'éclats nacrés. La lueur s'élève, vacilla, puis mourut — comme une bougie que l'on éteint sous un verre.
Ciarán poussa un rugissement. Il aurait traversé les gardes pour se jeter sur la reine, mais Tomas l'attrapa par les épaules, le clouant sur place.
— Non ! cria Ciarán, la voix brisée. Non ! Tu avais dit que tu me le rendrais !
— Je l'ai rendu, répondit la reine froidement. Mille ans de captivité avait épuisé le fil de son âme. Il n'en restait presque rien. Ce que tu as entendu — ce que tu as porté pendant des années — était un écho, pas une présence. Ton fils est parti depuis longtemps. Tu as servi une ombre.
Ciarán s'effondra. Maeve le vit vieillir en une seconde, tomber à genoux comme un arbre déraciné. Mais quelque chose sonnait faux dans la tirade de la reine. Trop précis. Trop cru.
Maeve serra les poings.
— Vous mentez.
Toutes les têtes se tournèrent vers elle. La reine souleva un sourcil.
— Pardon ?
— L'âme. Vous l'avez dite affaiblie. Mais elle pulsait encore. Vous l'avez *fait disparaître*. Ce n'est pas un an de cachetage qui a tué une âme de fae. C'est une diversion.
La reine resta impassible.
— Tu défies ta souveraine, Maeve O'Malley ?
— Vous n'êtes pas ma souveraine. Et j'ai appris à lire les contrats dans l'exactitude de leurs mots. Vous avez dit que vous rendriez le fils à Ciarán. Vous ne l'avez pas fait. Vous avez détruit l'écrin — et si l'âme est partie ailleurs, vous venez de créer un manquement au serment.
Un frisson parcourut la salle. Les Seelie échangèrent des regards. Les émissaires Unseelie présents se tendirent, attentifs.
La reine de Seelie ne pouvait pas insultée une accusation de parjure devant deux cours.
— Va-t'en d'ici, O'Malley, souffla-t-elle. Avant que j'oublie ma magnanimité.
— L'âme de Niall. Où est-elle ?
Le regard de la reine se fit meurtrier. Elle ouvrit la bouche pour répondre — puis quelque chose changea dans son visage. Un calcul. Elle regarda Ciarán, toujours à genoux, puis Maeve, puis l'écrin brisé.
— Très bien, dit-elle. L'âme est dans la salle des troves. Je la garderai jusqu'à décision du conseil. Ciarán, tu seras puni pour ton mensonge public. Ta punition... est la destruction de ce que tu as le plus chéri. Non pas ton fils, qu'il te soit volé à jamais.
Elle se tourna, et ses yeux se posèrent sur Maeve comme une lame.
— Mais j'ajoute une condition supplémentaire à la liberté d'O'Malley. Maeve O'Connell, toi qui as si habilement réécrit mon jugement, tu cherches présentement Art, un enfant mortel. Je me demande ce que tu ferais si je le faisais disparaître aussi. Simplement. Comme ça.
Elle fit un geste. Rien ne sembla se passer.
Maeve se retourna. Elle chercha Conall de l'œil, Art. Art était là, près de Tomas, une minute plus tôt.
L'endroit était vide.
L'espace de trois battements de cœur, personne ne bougea. Puis Maeve entendit le cri de Tomas, puis le sien propre, mêlés.
— Où ! hurla-t-elle. Où l'avez-vous envoyé ?
La reine renversa la tête et rit. Un rire cristallin qui fit vibrer la pierre.
— Mortel, tu gagnes des joutes au jeu des mots. Mais tu ignores tout de la vraie loi. Les âmes sont des marchandises. Les enfants sont des pions. Viens, Maeve O'Connell. Viens me les reprendre.
Silence de plomb. Maeve, le visage lacéré de larmes sèches, regarda la reine se rasseoir sur son trône. Ciarán pleurait en silence. Tomas serrait le poing d'Aoife. Conall n'osait pas la regarder.
Et Declan — Declan libre, Declan qu'elle avait traversé l'Autre Monde pour sauver — Declan se tenait près d'elle, les yeux éteints, regardant l'air vide que son frère avait occupé.
— La mort de ton parent ne pèse pas des éternités pour moi, déclara la reine. Retrouve Art si tu peux. Ton chemin vers la maison est resté intact. Ma dette est payée. Nous sommes quittes.
— Et l'autre ? dit Maeve, la voix étranglée. L'âme de Niall ?
— Elle restera en gage dans ma salle des troves. Ciarán a confessé pour toi. Il porte le poids de sa punition.
Maeve respirait vite, trop vite. Elle regarda Ciarán. Un homme qui l'avait trahie, qui avait volé son frère, qui avait causé la mort d'un enfant — et qui avait néanmoins renoncé à tout pour tenter de se racheter.
Elle regarda l'endroit où Art s'était tenu.
Et elle comprit.
Une éternité de contrats. Une reine qui jonglait avec des âmes comme avec des pièces d'or. Une loi qui n'existait que dans la langue des fées.
Le bouclage était là. Dans les mots. Toujours dans les mots.
— Une dernière chose, Votre Majesté.
La reine hocha la tête, amusée.
— Dis.
Maeve prit une longue inspiration. Le vent de la salle traversa sa peau, les torches vacillèrent, et elle sentit le poids des sept ans qu'elle avait failli donner planer au-dessus d'elle.
— Ciarán a perdu un fils. J'ai perdu un frère que je n'ai jamais élevé. Vous avez décrété que l'âme de Niall était votre trove. Alors je vous propose un marché. Une âme contre une âme. Un enfant pour un enfant.
La reine s'inclina en avant, l'intérêt soudain avivé.
— J'écoute.
Maeve releva la tête. Sa voix se posa, claire et froide :
— Je vous donne ma vie entière. Sept années complètes, volontaires, enchaînées au pied de votre trône. En échange, vous rendez Niall à son père. Et vous me dites où Art est tombé dans votre monde.
Un silence profond. Le rire de Brannagh mourut quelque part dans la gorge de la salle.
Et Maeve comprit que le rire qu'elle venait de prononcer était le sien.
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