Le Nœud de Sorbier
Lire le chapitre 32: The Circle of Ash
La reine l’observait depuis son trône de givre, les doigts tambourinant contre l’accoudoir sculpté d’os de cerf. Maeve sentait le poids de la cour entière peser sur elle — des centaines d’yeux féeriques, certains curieux, d’autres affamés. Art se tenait à ses côtés, trop silencieux pour un garçon de sept ans qui venait de survivre à l’impossible.
— Tu as tenu ta promesse, Maeve O’Connell, dit la reine, sa voix comme le craquement d’une rivière gelée. Tu as ramené l’enfant volé. Tu as payé ta dette de sept ans avant même d’avoir commencé à la servir.
Maeve releva le menton. Elle sentait le vide dans sa tête là où Ciarán aurait dû être — un trou net, comme une dent arrachée.
— Alors nous sommes quittes ? demanda-t-elle.
La reine sourit, et ce sourire fit froid dans le dos de Maeve plus que toutes les menaces précédentes.
— Presque. Il reste une formalité. Le contrat d’origine — celui que ton père a passé, celui que Ciarán a falsifié — il est dissous. Mais tu as contracté une nouvelle dette en proposant de donner sept années de ta vie. Cette dette-là, je la tiens. Et je préfère la payer autrement qu’en années de servitude.
— Je ne comprends pas.
— Tu comprends très bien. C’est toi qui as proposé l’échange. C’est toi qui as choisi de porter le fardeau de ta famille. Mais une dette contractée par amour ne se paie qu’avec la même monnaie.
La reine se leva, sa robe balayant le sol de pierre en traînée de givre. Elle descendit les marches du trône, une à une, jusqu’à se trouver à quelques centimètres de Maeve. Son souffle était froid, chargé d’odeur de pommes pourries et de terre humide.
— Le cercle de cendres, dit-elle. Tu y entreras. Là-bas, le temps se déroule à l’envers. Chaque souvenir de famille que tu possèdes deviendra visible, tangible. Tu y laisseras celui qui t’est le plus cher.
— Et si je refuse ? souffla Maeve.
La reine inclina la tête, presque compatissante.
— Si tu refuses, le contrat reste. Sept ans de servitude. Mais je te préviens : le temps féerique n’est pas le vôtre. Chaque année passée ici grignote ce qui te reste de vivant. Tu entreras dans le cercle jeune, tu en sortiras vieille. Et ton petit frère, Declan — il ne saura jamais où tu es allée.
Maeve serra les poings. Art, à côté d’elle, attrapa sa manche.
— Maeve, dit-il d’une voix grave pour son âge, ne fais pas ça.
— J’ai fait pire pour moins que ça, murmura-t-elle.
Elle se tourna vers la reine.
— C’est toujours comme ça ? Vous ne faites jamais de contrat simple ?
— Les contrats simples sont des pièges, répliqua la reine. Les contrats compliqués sont des jugements.
La cour entière retint son souffle. Maeve regarda autour d’elle — les visages pâles, les sabots, les ailes translucides, les yeux sans fond. Elle pensa à Declan, quelque part dans le monde mortel, ignorant tout de ce qu’elle avait sacrifié. Elle pensa à son père mourant, confessé, absous. Elle pensa au trou dans sa mémoire qui avait autrefois eu un nom.
— Un seul souvenir de famille ? demanda-t-elle.
— Celui qui t’est le plus cher. Celui qui définit qui tu es. Pas un objet, pas un lieu — un moment. Un souvenir où tu étais pleinement Maeve O’Connell, fille de Patrick, sœur de Declan. Tu le laisseras dans les cendres, et le contrat se brisera.
— Et si je n’ai plus rien d’autre ? Si ce souvenir est tout ce qui me reste ?
La reine sourit de nouveau.
— Alors tu sauras la vraie valeur de ce que tu offres.
Art tira plus fort sur sa manche.
— Ne va pas là-bas, dit-il. Je connais ce cercle. Mon père m’en parlait. Les cendres ne rendent jamais ce qu’elles prennent.
Maeve se accroupit à sa hauteur et lui prit les mains.
— Je dois le faire. Pour toi aussi. Pour que tu sois libre — vraiment libre.
— Libre de quoi ? demanda Art.
Elle sentit le mot mourir dans sa gorge. Pas maintenant. Pas au milieu de la cour. Elle ne pouvait pas lui dire que la reine ne lui avait donné que quelques années de vie — pas ici, devant elle, où chaque mot serait une arme.
— Libre de ton cauchemar, dit-elle simplement. Et pour Declan. Pour mon père.
Elle se releva et fit face à la reine.
— J’accepte. Je vais entrer dans le cercle de cendres.
Une rumeur parcourut la cour — pas de surprise, mais d’appétit. Les créatures féeriques se pressaient en avant, avides de voir une humaine perdre ce qu’elle avait de plus humain.
La reine leva la main, et le sol de la salle du trône s’ouvrit en cercle parfait, révélant une fosse d’une noirceur absolue. Une odeur de brûlé et de décomposition monta — bois calciné, cheveux, plumes, papier ancien. Maeve recula instinctivement.
— Le cercle s’ouvrira lorsque tu y mettras les pieds, dit la reine. Le temps s’y écoule différemment. Pour toi, il durera une éternité. Pour nous, quelques battements de cœur.
Maeve inspira profondément. Elle chercha au fond d’elle un souvenir — un vrai, un entier. Elle trouva celui de Declan, petit, sur ses épaules, lors d’un festival d’été, les feux d’artifice au-dessus de la rivière. Elle trouva celui de son père, lui apprenant à servir une pinte comme une adulte. Elle trouva un autre souvenir, plus récent, un visage sans nom, un sourire qu’elle savait avoir aimé mais qu’elle ne pouvait pas reconnaître.
Ceux-là, elle les garderait. Mais elle devait en choisir un à perdre.
Elle ferma les yeux, puis les rouvrit.
— Comment je saurai lequel laisser ? demanda-t-elle.
La reine haussa une épaule mince.
— Le cercle te montrera. Il trouvera le souvenir qui te définit. Il creusera jusqu’à l’os.
Un cri monta soudain, déchirant l’air de la cour. Maeve se retourna pour voir Tomas, le visage marqué par la route et la poussière du monde mortel, se frayer un chemin à travers la foule féerique.
— Maeve ! cria-t-il. Ne fais pas ça ! J’apporte des nouvelles — de Declan. Il est entre la vie et la mort, ils l’ont retrouvé près du pub avec des marques de griffes sur la poitrine !
La cour explosa en murmures. Maeve sentit le sol vaciller sous ses pieds.
— Quoi ? dit-elle. Comment ?
— C’est le coup de l’Unseelie, souffla Tomas. Ils ont frappé le pub la nuit dernière. Ils cherchaient Art — ils savent qu’il est vivant, que l’échange a fonctionné. Ton père a été blessé en protégeant Declan.
Le visage de la reine resta parfaitement impassible.
— Tu as un choix à faire, Maeve O’Connell, dit-elle. Tu donnes ton souvenir et je brise le contrat, mais je ne te ramène pas dans le monde mortel avant que la cérémonie ne soit terminée. Le temps féerique s’écoulera, Declan mourra peut-être entre-temps. Ou…
Elle laissa le mot suspendu dans l’air.
— Ou quoi ? gronda Maeve.
— Ou tu renonces au cercle aujourd’hui, tu retournes auprès de ton frère, et tu reviens me voir lorsque sa vie sera hors de danger. La dette restera, et avec elle, le danger qu’elle représente. Mais tu auras encore une chance de la payer à ta façon.
Maeve regarda la fosse noire, puis Tomas, dont les yeux brillaient d’urgence, puis Art, qui tremblait.
— Combien de temps, en temps mortel, pour la cérémonie ? demanda-t-elle.
— Un battement d’aile de colibri, dit la reine. Mais Declan, lui, n’a pas ce luxe.
Maeve releva les yeux vers le plafond voûté de la salle féerique, cherchant une réponse dans les ombres.
Il n’y en avait pas.
Elle fit demi-tour, attrapa la main d’Art et se dirigea vers Tomas.
— Amène-moi chez Declan, dit-elle. La reine peut attendre.
Derrière elle, la voix de la reine s’éleva, glaciale :
— Le cercle de cendres ne s’ouvrira qu’une seule fois, Maeve. Si tu le manques, tu perds tout. Ton frère, ton souvenir, ta liberté. Rentres chez toi si tu veux. Mais quand tu reviendras, le contrat se sera figé.
Maeve ne se retourna pas.
— Alors je reviendrai plus vite que tu ne crois.
Mais en franchissant la porte du royaume féerique, avec le froid dans son dos, elle sentit quelque chose bouger au fond d’elle — un souvenir qui tentait déjà de lui échapper. Celui d’un homme aux cheveux sombres, debout près d’une rivière, qui lui souriait comme s’il la connaissait.
Elle ne savait pas son nom.
Mais son cœur, lui, semblait se souvenir de l’absence.
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